Carnet de Louis Favreau
Chaire de recherche en développement des collectivités (CRDC)

Énergie Est : l’impératif de tenir compte des émissions de CO2

mardi 27 janvier 2015 par Gilles Bourque

Les gouvernements du Québec et d’Ottawa semblent, encore une fois, décidés à nous passer un sapin pour combler les vœux du lobby pétrolier. Alors que la simple logique devrait prévaloir, en l’occurrence que l’évaluation environnementale de Québec sur le pipeline Énergie Est tienne compte des émissions de gaz à effet de serre découlant de l’extraction du pétrole bitumineux en Alberta, tant Philippe Couillard que Stephen Harper s’entendent pour rejeter de façon catégorique ce type de pollution de l’analyse environnementale ! Que Stephen Harper impose cette incongruité à l’Office national de l’énergie (ONE), on le savait déjà, puisque le lobby pétrolier a depuis longtemps fait main basse sur ce gouvernement. Mais que les impacts des sables bitumineux soient exclus du BAPE, là ça ne passera pas comme une lettre à la poste.

« Quel que soit l’avenir du projet de TransCanada, nous dit M. Couillard, l’extraction aura lieu, a expliqué le premier ministre. Donc, ça n’ajoute rien au débat de regarder cet aspect-là, qui est déjà bien connu et discuté nationalement et internationalement. » C’est après la rencontre de Couillard avec son homologue albertain, Jim Prentice, pour discuter du projet de pipeline, au cours de laquelle ce dernier a lui-même révélé avoir demandé des explications au sujet de l’étude du BAPE, que le premier ministre du Québec a tout d’un coup décidé d’exclure les impacts des sables bitumineux de l’étude. Qu’ont donc été les arguments de Prentice ? S’est-il fait le porte-parole de l’industrie pour promettre à Couillard un poste d’administrateur grassement rémunéré lorsqu’il se retirera de la vie politique ? Ça ne m’étonnerait pas ! C’est le genre d’argument (sonnant et trébuchant) le plus probable que puisse faire cette industrie, qui n’hésite devant rien pour pouvoir continuer à polluer la planète.

Cela veut donc dire que la politique pétrolière est beaucoup plus définie par TransCanada Pipelines, Suncor, Valero, Irving, Enbridge et d’autres joueurs privés albertains, que par nos gouvernements. Au final, ni Québec ni Ottawa n’étudieront l’impact de l’acheminement quotidien de 1,1 million de barils de pétrole albertain sur la production de GES en amont. D’ailleurs, c’est la même chose aux États-Unis où à deux reprises, les rapports du département d’État américain sur le projet d’oléoduc Keystone XL concluaient que cet oléoduc, de taille moindre que celui d’Énergie Est, aurait un effet marginal sur les émissions globales de GES, même s’ils notaient par ailleurs que l’extraction du pétrole bitumineux était 17% plus polluante que celle du pétrole traditionnel. La raison mentionnée pour expliquer ce paradoxe était que, même sans la construction de Keystone XL, le pétrole albertain serait exporté ailleurs ! Il s’agit là de l’argument que l’industrie réussie à imposer partout, pas de celui d’un expert indépendant qui cherche à tenir compte de tous les éléments d’une problématique. Et encore moins de l’argument d’un décideur qui doit tenir compte du bien commun et des intérêts de la population.

Les impacts des sables bitumineux

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Cela a déjà largement été fait ailleurs, mais reprenons quelques données sur les impacts des sables bitumineux dans le contexte actuel. Suite à la 20e Conférence des Nations Unies sur les changements climatiques à Lima, tous les pays (dont le Canada) devront dans quelques mois soumettre leurs cibles de diminution de GES en prévision de la rencontre de Paris des négociations sur le climat. En partant du plus récent rapport du gouvernement fédéral produit dans le cadre de ses engagements de Copenhague (avec les données préliminaires de 2012), on peut constater quelques faits intéressants pour notre propos. Par exemple, les émissions de GES par grand secteur sont :

  • Pétrole et gas : 173 MT (millions de tonnes)
  • Transport : 165 MT
  • Électricité : 86 MT
  • Bâtiments : 80 MT
  • Industrie : 78 MT
  • Agriculture : 69 MT
  • Déchets et autres : 47 MT
  • Total : 699 MT

Ce qui est spécial c’est que les émissions du secteur de l’exploitation des énergies fossiles sont supérieures à celles de l’utilisation des énergies fossiles dans le transport et deux fois plus élevées que leur utilisation pour produire de l’électricité ! Alors que le secteur de l’exploitation du pétrole et du gaz ne représente que 8% du PIB, il représente 25% des émissions de GES, soit 3 fois plus. La simple logique devrait donc amener ce gouvernement à s’attaquer prioritairement à ce secteur, alors qu’il fait tout le contraire. Or, selon les chiffres fournis dans ce rapport, le Canada est loin d’atteindre sa cible. La cible de Copenhague (-17% en 2020 par rapport à 2005, où elles étaient de 740 MT) devrait ramener ces émissions à 607 MT. Or, selon le rapport d’Environnement Canada, elles seraient de 699 MT en 2012, en baisse de 5% par rapport à 2005. Mais le rapport ne dit pas que les baisses des émissions sont survenues, d’une part, dans la foulée de la Grande Récession, et d’autre part, suite aux mesures prises par les provinces, principalement l’Ontario, le Québec et la C-B.

Si ce n’avait été que du fédéral, les émissions auraient continué à grimper puisque le gouvernement Harper a subventionné à hauteur de 1 milliard $ par année l’exploitation des sables bitumineux. Qu’on en juge : pour l’ensemble du Canada, les émissions de GES ont plafonné entre 2005 et 2012 pour les secteurs du transport, du bâtiment et des déchets, alors qu’il a diminué de façon importante dans la production d’électricité, en raison de la fermeture des centrales au charbon en Ontario. Pour le secteur de l’exploitation des énergies fossiles, les émissions ont grimpé de 159 à 173 MT pendant la même période. Et comme le gouvernement persiste à poursuivre le développement des sables bitumineux, on prévoit que ces émissions grimpent à 204 MT en 2020, hausse qui s’explique complètement par l’exploitation des sables bitumineux. À ce rythme, les émissions globales s’élèveraient à 734 MT en 2020, soit bien au-delà de la cible de 607 MT de Copenhague, qui était déjà très peu ambitieuse.

Et tout cela pour soi-disant produire de la croissance et créer de l’emploi. Décidément, les citoyens et les médias sont devenus tellement ineptes qu’ils acceptent encore de se faire servir cette rengaine sans réagir. Or, le Fonds monétaire international conclut dans un rapport récent que le développement des sables bitumineux ne devrait apporter qu’un gain de 2 points de pourcentage de croissance du PIB sur un horizon de 10 ans ! Tout à fait insignifiant en considération, d’une part, des risques que ce développement fait peser sur la planète et, d’autre part, des contraintes au développement qu’il fait peser (le fameux « mal hollandais ») aux provinces de l’Est en renchérissant la devise canadienne.

Si le gouvernement Harper va de l’avant avec ces projets de sables bitumineux, contre toute logique de développement harmonieux et durable de l’économie, c’est que, justement, il y a une autre logique en cause : celle du profit d’un groupe d’intérêt particulier. Malheureusement, cette logique est aujourd’hui toute aussi dominante dans les médias que dans la sphère publique, ce qui fait en sorte qu’à l’exception de quelques journalistes qui osent aborder différemment ces enjeux, les médias ne mordent pas la main de ceux qui les nourrissent. Mais heureusement, les médias sociaux le font. Aux États-Unis, le site Think Progress dévoilait récemment que pour les seuls élections de mi-mandatle lobby des énergies fossiles avait dépensé 721 millions $ en soutien aux candidats, principalement républicains, et en travail de lobbying. Évidemment, il ne s’agit là que de la pointe de l’iceberg de la collusion de l’industrie avec les décideurs politiques et étatiques. Il serait difficile de pouvoir chiffrer ce que peut représenter le flux de revenus versé aux anciens politiciens (ou de fonctionnaires) qui ont servi l’industrie lorsqu’ils étaient au pouvoir et qui peuvent profiter de parachutes dorés (p.ex. des postes d’administrateurs, d’avocats ou de lobbyistes) à leur retraite de la vie politique. Lorsqu’une industrie comme celle des énergies fossiles gère des budgets plus importants que n’importe quel ministère public, il n’y a pas vraiment de limite au nombre de personnes qu’elle peut se permettre de soudoyer.

Malgré tout, on peut agir : des exemples

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Malgré ces constats particulièrement pessimistes, il y a lieu d’être néanmoins optimiste lorsque l’on constate en même temps la volonté inébranlable de groupes de citoyens qui compensent leur pauvreté de moyens par un activisme exemplaire. De groupes dont les arguments, les faits à l’appui et le « gros bon sens » civique permettent de faire tomber les projets les plus insoutenables. On l’a vu récemment avec le projet de port de Cacouna. Donc, rien n’est perdu face au puissant lobby des sables bitumineux. Contrairement à nos dirigeants qui nous répètent la ligne de presse dictée par l’industrie, la lutte contre les projets de pipeline n’est rien d’autre qu’une lutte pour que le pétrole des sables bitumineux reste enfoui sous terre. Comme le soulignait Alexandre Shield dans un article du Devoir, « Le Canada doit absolument laisser plus de 85% de ses ressources pétrolières connues dans le sol s’il veut aider l’humanité à éviter la catastrophe climatique qui s’annonce, conclut une nouvelle étude publiée mercredi par la prestigieuse revue Nature. »

Somme toute, on peut d’ailleurs dire que la bataille a été bien menée jusqu’à maintenant. C’est en effet par dépit, parce que Keystone XL et Northern Gateway (les choix les plus logiques) sont stoppés par leurs opposants, que l’industrie mise fortement sur Énergie Est. Et rien n’est acquis pour ce dernier. C’est la raison pour laquelle des investisseurs commencent à reconsidérer leurs décisions. Le cas le plus encourageant est celui de la pétrolière norvégienne Statoil, qui vient de décider de reconsidérer un projet dans les sables bitumineux en raison des coûts croissants du projet et des obstacles à la livraison sur les marchés. Bravissimo ! Pour l’instant l’entreprise remet à plus tard la décision d’aller de l’avant avec un projet de plusieurs milliards $ dans la région de Fort McMoney, qui devait initialement produire 40 000 barils par jour de pétrole issus des sables bitumineux. La raison la plus importante citée par l’entreprise est clairement celui de l’accès limité à un réseau de pipeline permettant d’exporter la production. Pour le moment, il s’agirait du deuxième cas de remise en cause de projets (après celui de 11 Md$ de Total et Suncor en mai dernier), mais c’est le premier cas qui explicitement donne la raison de l’accès aux pipelines pour annuler ou remettre à plus tard un projet. Il est donc totalement faux de prétendre que l’avenir des projets de pipeline n’a aucun effet sur les émissions futures de GES. Au contraire, les deux sont parfaitement liés. Car plus la situation évoluera (obstacles aux pipelines, évolution des prix de l’énergie, négociations sur le climat, etc.) et plus les risques financiers associés à ces projets de pipeline feront hésiter les investisseurs. Tant que ces pipelines seront bloqués, le projet de Statoil (qui représenterait des émissions de 777,4 MT de CO2 sur sa durée de vie) ne se réalisera pas.

Pour les groupes écologiques qui contestent Keystone XL, ce constat est tout à fait clair. Pour eux, il est maintenant urgent d’agir auprès des actionnaires des entreprises qui planifient des projets dans les sables bitumineux afin qu’ils prennent conscience des risques financiers à investir dans ces projets. Le cas de Statoil est à cet égard instructif puisque l’entreprise est une société d’État et queles Norvégiens s’étaient mobilisés contre le projet en Alberta. Il est donc à prévoir que les campagnes d’actionnaires sur les enjeux touchant le développement des énergies fossiles, et en particulier ceux des sables bitumineux, connaitront une vigueur renouvelée en 2015. Je l’ai déjà souligné dans un billet précédent, les campagnes de désinvestissement dans les énergies fossiles sont en voie de prendre une ampleur sans précédent dans les années à venir. Elles ont connu un tournant important en 2014 lorsqu’on a vu la fondation des frères Rockefeller, créée par les héritiers du baron du pétrole et fondateur de la Standard Oil, qui allait devenir ExxonMobil, annoncer qu’elle retirait tous ses actifs du secteur des énergies fossiles.

Pour le cas particulier du développement des sables bitumineux de l’Ouest canadien, le développement d’un argumentaire solide et bien étayé devrait être à même de faire hésiter les investisseurs les plus rationnels. Selon l’Institute for Energy Economics and Financial Analysis (IEEFA) et l’organisation Oil Change International, les pétrolières qui persistent à ne pas écouter les groupes écologistes qui s’opposent aux pipelines auraient déjà perdu 17 milliards $. Dans le rapport Material Risk : How Public Accountability Is Slowing Tar Sands Development, les chercheurs estiment que les actions de 9 des 10 pétrolières actives dans le secteur auraient sous-performées et que les analystes auraient commencé à abaisser leurs projections sur les productions futures de ces entreprises. Foi d’investisseur, ça mérite une réflexion sérieuse sur nos placements !

Avec ses sables bitumineux, le Canada serait la troisième plus grande réserve prouvée de pétrole, après l’Arabie Saoudite et le Venezuela. Mais, comme elle vient de nous le montrer avec force, le faible coût d’exploitation du pétrole léger de l’Arabie Saoudite fait de ce pays celui qui peut décider des prix du marché, prix qui rend les projets de sables bitumineux assez risqués. Par ailleurs, lorsque l’on tient compte des coûts environnementaux, ce qui devrait être de plus en plus le cas dans le futur, le pétrole de l’Alberta devient alors une valeur particulièrement spéculative pour les années à venir.

En somme, il faut absolument tenir compte des émissions de CO2 qui découlent des projets de pipeline, puisqu’elles en constituent un élément de risque majeur. En décembre dernier, plus de 60 groupes environnementaux à travers le Canada ont envoyé une lettre à Peter Watson, président de l’Office national de l’énergie (ONÉ), appelant l’ONÉ à inclure les changements climatiques dans son évaluation du projet de pipeline Énergie Est. Ce geste était appuyé par une pétition de plus de 60 000 personnes. Si les impacts climatiques d’Énergie Est ne sont pas considérés, souligne la lettre à l’ONE, son évaluation sera incomplète et illégitime. Le projet de pipeline Énergie Est devrait générer chaque année entre 30 et 32 MT de CO2, ce qui équivaut à l’ajout de sept millions de voitures sur les routes canadiennes. Énergie Est entrainera inévitablement une augmentation significative de la production et de la pollution en provenance des sables bitumineux. Donc contrairement à ce que raconte la ligne de presse de l’industrie, reprise intégralement par nos dirigeants politiques, plus de pipelines = plus de production de GES.

Quelle conclusion tirer en ce qui a trait à la mobilisation citoyenne ? Il faut frapper les pétrolières qui désirent exploiter les sables bitumineux là où ça risque de leur faire vraiment mal : dans leur financement à rabais auprès des investisseurs institutionnels qui gèrent nos épargnes. Dossier à suivre !


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