Carnet de Louis Favreau
Chaire de recherche en développement des collectivités (CRDC)

Les énergies fossiles : quand la finance responsable mobilise !

vendredi 14 novembre 2014 par Gilles Bourque

L’investissement socialement responsable est plus souvent qu’autrement associé à des organisations (fonds en développement durable, institutions de finance solidaire, fonds éthiques...) qui dialoguent patiemment avec des entreprises en mettant de l’avant des demandes pour le respect de l’environnement et/ou le respect des normes internationales du travail pour ne donner que ces deux exemples. Mais l’investissement socialement responsable peut aussi être une mobilisation pour désinvestir de certaines multinationales. C’est notamment le cas dans le secteur très controversé des énergies fossiles. Notre collaborateur, l’économiste et sociologue de l’IREC Gilles Bourque, relate trois expériences internationales pertinentes à cet égard. Tout simplement instructif !

Louis Favreau

D’après le bulletin annuel de l’Organisation météorologique mondiale (OMM) sur les gaz à effet de serre, la teneur de l’atmosphère en GES a atteint un nouveau pic en 2013, en raison de la hausse accélérée des concentrations de dioxyde de carbone. Pour l’OMM, la nécessité d’une action internationale concertée devient plus qu’urgente.

En 2013, la concentration de CO2 dans l’atmosphère représentait 142% de ce qu’elle était à l’époque préindustrielle (1750), et celles du méthane et du protoxyde d’azote respectivement 253% et 121%. Les observations effectuées par le réseau de la Veille de l’atmosphère globale (VAG) de l’OMM révèlent que le taux d’accroissement du CO2 atmosphérique entre 2012 et 2013 représente la plus forte augmentation de la période 1984-2013. Des données préliminaires laissent supposer que cela pourrait être dû à la réduction des quantités de CO2 absorbées par la biosphère terrestre alors que les émissions de ce gaz continuent de croître. En effet, l’océan absorbe aujourd’hui environ le quart des émissions totales de CO2 et la biosphère un autre quart, limitant ainsi l’accroissement du CO2 atmosphérique. Or l’absorption du CO2 par les océans pose problème : le rythme actuel d’acidification des océans semble en effet sans précédent depuis au moins 300 millions d’années, selon les résultats d’une étude, diminuant ainsi sa capacité d’absorption du CO2.

« Le bulletin sur les gaz à effet de serre fournit aux décideurs des éléments scientifiques sur lesquels ils peuvent s’appuyer. Nous possédons les connaissances et nous disposons des leviers nécessaires pour prendre des mesures visant à limiter à 2°C l’augmentation de la température et donner ainsi une chance à notre planète tout en préservant l’avenir des générations futures. Plaider l’ignorance ne peut plus être une excuse pour ne pas agir »

a fait valoir Wendy Watson-Wright, Secrétaire-exécutive de la Commission océanographique intergouvernementale de l’UNESCO.

Dans un tel contexte de constats scientifiques sans ambigüité, alors que les entreprises pétrolières continuent dans un aveuglement suicidaire pour la planète à développer toujours plus leurs projets de développement, il m’apparaissait pertinent de faire la lumière sur les campagnes de désinvestissement dans les énergies fossiles qui sont en voie de prendre une ampleur sans précédent dans les années à venir.

Campagne de désinvestissement : le précédent de la lutte contre l’Apartheid

Je dis « sans précédent », mais ce n’est pas tout à fait juste. Les campagnes actuelles de désinvestissement des entreprises liées au secteur de l’énergie fossile, qui prennent de l’ampleur parmi les activistes de la finance responsable et des mouvements écologistes, peuvent être comparées avec celles de la lutte contre l’apartheid. Dans la courte histoire de la finance responsable, c’est en effet dans les années 1970 et 1980, avec la mobilisation autour de la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud, que ce mouvement de financiers activistes prend son véritable envol à l’international. La finance responsable sort du territoire étasunien où elle était restée confinée et se répand en Grande-Bretagne où les liens avec l’Afrique du Sud sont évidents, puis sur le continent européen. La campagne anti-apartheid a joué sur deux tableaux : d’une part, une approche d’engagement, où les placements dans les entreprises devaient servir à changer les conduites de ces dernières, en particulier en faisant en sorte qu’elles deviennent des acteurs de réforme du régime de l’apartheid, en appliquant de façon volontaire des politiques d’emploi non discriminatoires ; d’autre part, une approche punitive de rejet de certains placements dans les entreprises qui refusaient toutes réformes, qui se faisaient complice du régime.

Ce premier pas sur le plan international a rapidement servi de modèle pour étendre le mouvement des placements responsables à d’autres causes, en particulier à celle de l’environnement. Alors que plusieurs craignaient que le mouvement de la finance responsable ne s’effondre avec la fin de l’apartheid en Afrique du Sud, celui-ci a au contraire connu un nouveau souffle avec la cause environnementale qui s’est progressivement imposée comme l’un des critères dominants des fonds éthiques. Mais dans le contexte actuel d’urgence climatique, il semble que le moment serait venu d’agir de façon plus contraignante que le font actuellement les fonds éthiques dont les pratiques dans le secteur de l’énergie relèvent principalement du tamisage positif (ou de la politique de la carotte), choisissant les placements sur la base des meilleurs du secteur. Devant la catastrophe climatique et financière que représente la bombe à retardement du secteur des énergies fossiles, plusieurs activistes croient qu’il est temps de faire le choix du désinvestissement (de la politique du bâton), comme ce fut le cas pour les entreprises récalcitrantes qui refusaient d’agir contre le régime raciste d’Afrique du Sud.

C’est exactement ce qu’a dit l’ancien vice-président étasunien Al Gore, s’exprimant à Harvard pour rendre hommage à un groupe d’étudiants œuvrant pour que leur université procède à la vente de ses placements dans des entreprises de combustibles fossiles, comparant leurs efforts à la campagne de désinvestissement qui avait contribué à mettre un terme à la politique d’apartheid. Bien que les lignes de division soient moins claires qu’elles ne l’étaient à l’époque de l’apartheid, explique Al Gore aux étudiants de Harvard, l’émission importante et continue de quantités élevées de GES sert, aujourd’hui comme hier en Afrique du Sud, les intérêts d’une oligarchie au détriment de la majorité. Le comportement de cette oligarchie consiste à ignorer les populations les plus pauvres de la planète, ainsi que tous ceux qui vivront un jour sur Terre au cours des siècles à venir.

La campagne américaine Go Fossil Free et ses effets

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« Quand Nelson Mandela est venu aux USA après sa sortie de prison, ce n’est pas à la Maison Blanche qu’il est venu en premier, mais en Californie pour remercier les étudiants de l’Université qui avaient aidé à désinvestir l’équivalent de 3 milliards de dollars d’actifs de holdings en Afrique du Sud  » (source), rappelait Bill McKibben en 2012, lors du lancement de la campagne « Go Fossil Free ». Un an plus tard, quelques 300 groupes locaux se sont déployés sur les campus étasuniens, avec une demande commune : que leur université cesse d’investir dans les compagnies de charbon, de gaz ou de pétrole, parce qu’elles cherchent à extraire toujours plus d’énergie fossile, ce qui contribue au réchauffement climatique.

« Il est moralement condamnable de faire des profits en investissant dans des entreprises qui créent la crise climatique », martèle lesite 350.org, qui fédère ces groupes locaux. Sur les campus, ‘Go fossil free’ cible les fonds de dotation des universités, alimentés par les dons des riches philanthropes : 30 milliards $ pour Harvard et 21 milliard $ pour Yale. Jusqu’à récemment, seule une poignée de petites universités ont suivi l’appel de 350.org. Elles se sont engagées à cesser tout achat d’actions d’une des 200 principales compagnies d’énergie fossile, et à désinvestir d’ici 5 ans - ou au moins à examiner la question.

Bien qu’il s’agit avant tout d’une lutte symbolique, puisqu’une infime partie des fonds de dotation sont investis en actions (et bien peu dans le secteur des énergies fossiles), le but est de pousser l’industrie fossile à la « banqueroute politique », selon McKibben, activiste devenu célèbre depuis sa lutte contre le pipeline Keystone XL. Et effectivement, la lutte commence à gagner en visibilité : ainsi, 17 fondations américaines, pesant 1,8 milliard de dollars ont annoncé qu’elles vont éjecter de leurs actifs financiers les entreprises d’énergie fossile. Ces fondations (Russell Family Foundation, Educational Foundation of America, John Merck Fund) sont de petite taille, mais additionnées, leur poids en fait le plus gros collectif à avoir opté pour le « divestment commitments ». À la fin 2013, des dizaines de villes, d’organisations religieuses, de collèges ou d’universités avaient déjà signé un tel engagement (voir la mise à jour des engagements sur le site de Go fossil free). Mais en 2014 le mouvement a été amplifiée après que l’Université de Stanford et le World Council of Churches aient opté pour le désinvestissement, et que des appels de financiers pressent les investisseurs institutionnels à se méfier de la « bulle carbone ».

Enfin, cerise sur le gâteau à l’occasion de la grande marche sur le climat du 21 septembre dernier, pour appuyer l’initiative du secrétaire-général des Nations-Unies, Ban Ki-moon, la fondation des frères Rockefeller, créée par les héritiers du baron du pétrole et fondateur de la Standard Oil, qui allait devenir ExxonMobil, annonçait qu’elle retirait tous ses actifs du secteur des énergies fossiles. Dorénavant, tout devient possible.

La cible du marché du carbone : l’expérience d’une ONG anglaise

L’enthousiasme des étudiants à agir contre les énergies fossiles est bien compréhensible d’un point de vue éthique. Pourtant, l’un des enjeux les plus importants de cette campagne relève plutôt du domaine de la bonne gestion d’un patrimoine financier de la part de fiduciaires qui sont sensés agir en fonction de la protection des intérêts économiques à long terme de leurs membres ou de leurs actionnaires, grâce à une gestion des risques financiers qui tient compte des impacts sociaux et environnementaux des placements. Or, justement, la plupart des investisseurs institutionnels alignent leurs placements sur les grands indices boursiers mondiaux qui comptent de nombreuses compagnies dédiées aux énergies fossiles. Par mimétisme, ces flux financiers favorisent une économie intensive en carbone, ce qui empêche de respecter les objectifs de réduction des émissions que se fixent les États, tout en créant une « bulle carbone » dont les valeurs nominales tendent à décrocher de plus en plus des risques réels.

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Lancé par l’ONG anglaise Carbon Tracker Initiative afin d’informer les financiers des vrais enjeux en cause, le concept de risque carbone qu’ils ont développé prend deux formes : un risque financier et un risque de réputation. Risque financier : si on brûle l’ensemble des réserves déjà identifiées par les compagnies pétrolières, on atteindra rapidement 6 degrés de réchauffement climatique. Ce potentiel insoutenable conduira, à plus ou moins court terme, la communauté internationale à prendre des mesures drastiques qui vont faire perdre très rapidement leur valeur boursière aux compagnies pétrolières qui possèdent ces réserves. Cette dévalorisation aurait un impact négatif sur les actifs détenus par les investisseurs institutionnels qui perdraient ainsi beaucoup d’argent et la capacité à payer les retraites, les assurances et leurs autres engagements. Le risque de réputation, quant à lui, vise d’abord les investisseurs institutionnels qui placent leurs actifs dans ces entreprises, mais aussi auprès des élus qui ont un rôle dans la gestion de fonds publics.

Les actifs en jeu sont gigantesques : on parle de 5 billions (mille milliards) $ investis dans 1 469 entreprises de pétrole et de gaz et 275 dans le charbon. Dans une étude récente produite dans le cadre du Bloomberg New Energy Finance White papers, les spécialistes évaluent comme étant peu probable un désinvestissement massif et rapide du secteur de l’énergie fossile, étant donné son poids et son rôle dans les marchés financiers (profondeur du marché, grande liquidité, rendement, etc.). Mais si cela devait se produire, pour diverses raisons, plusieurs secteurs profiteraient de ce déplacement d’actifs, parmi lesquels celui des technologies propres, qui devraient rapidement passer d’une valorisation de 220 milliards aujourd’hui à 2,8 billions $ dans la prochaine décennie. Pour les auteurs de l’étude, cela dépendra en partie de l’activisme des actionnaires.

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Or, justement, les activistes conscients du risque carbone sont particulièrement actifs à agir sur le marché. Ainsi, en août dernier était lancé le Fossil Free Indexes US qui permet de donner une visibilité et une plus grande profondeur aux gestionnaires préoccupés par ce risque carbone et intéressés aux options alternatives au secteur des énergies fossiles. « We’re primed to give investors a unique opportunity to invest in the broad market while avoiding the increasing risk of long-term investment in fossil fuels, » indique Stuart Braman, fondateur et DG du Fossil Free Indexes (FFI).

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Les impacts financiers du risque carbone sont par ailleurs de plus en plus sous la loupe des analystes financiers, dans la foulée du Carbon Tracker Initiative (CTI), un pionnier qui a fait des petits. L’exemple le plus frappant estl’analyse récente du risque carbone de la pétrolière Shell. Dévoilée par la CTI et Energy Transition Advisors (ETA), cette étude évalue à hauteur de 77 milliards $ la valeur des projets de développement pétrolier de l’entreprise qui devraient s’avérer être des pertes à mesure où les politiques climatiques commenceront à être mises en œuvre au niveau mondial. « Shell’s approach is based on dismissing potentially weaker demand for its oil due to tougher climate policies, technological advances and slower economic growth. Investors and financial regulators need to ensure that scarce pension fund monies will not be lost in moth-balled projects, » affirme l’étude, qui dénonce au passage les tentatives des dirigeants de Shell de rejeter du revers de la main les probabilités d’actions climatiques internationales et de cacher la vérité à ses actionnaires.

L’expérience australienne

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Les établissements financiers commencent aujourd’hui eux aussi à subir les pressions concernant leur participation au secteur des combustibles fossiles de la part de leurs clientèles de base. Le cas de l’Australie mérite d’être donné en exemple. Alors qu’elle était gouvernée par le Parti Travailliste, l’Australie a été parmi les pays pionniers à mettre en place un plan de lutte sur le climat, en particulier avec un marché carbone et un programme ambitieux de transition énergétique. Malheureusement, Tony Abbott, un clone de Stephen Harper (monarchistes, socialement conservateur et pied et poing liés aux entreprises du secteur énergétique) est devenu chef du parti libéral en 2009 et premier ministre du pays en 2013.

Dans la tradition britannique, le mode électoral non proportionnel a fait en sorte que la coalition de droite, avec 45% du vote, est allée chercher 60% des sièges. S’appuyant sur cette majorité solide, le premier ministre Abbott a rapidement mis fin au marché carbone et sabré dans le soutien aux énergies renouvelables, cherchant plutôt à favoriser le secteur du charbon. C’est dans ce contexte particulier que peut s’expliquer la montée en puissance du mouvement australien de désinvestissement dans les énergies fossiles.

Il faut aussi comprendre que le mouvement de la finance responsable en Australie est relativement important. Plusieurs grands acteurs de l’industrie (les grands fonds de retraite contrôlés par le mouvement syndical) sont actifs dans ce domaine. N’ayant plus le pouvoir d’influer sur un gouvernement vendu aux intérêts du secteur des énergies fossiles, les mouvements syndical et écologiste se sont tournés vers l’engagement actionnarial. Au mois de juin dernier, plus de 4300 Australiens influents ont choisi de signer une lettre ouverte adressée aux dirigeants des plus grandes banques du pays, les invitant à cesser d’accorder des prêts aux nouveaux projets d’extraction de combustibles fossiles, ainsi qu’à vendre les parts qu’elles détiennent dans des sociétés engagées dans de telles activités.

En même temps, une campagne orchestrée par l’Australian Youth Climate Coalition, une organisation de jeunes environnementalistes, s’attaquait plus spécifiquement aux quatre grandes banques du pays pour les forcer à boycotter le grand projet de développement houiller dans le nord du pays, qui doit passer par la construction d’un port à proximité de la Grande Barrière de Corail. L’ampleur du projet, et la valeur symbolique particulière du territoire affecté (inscrite sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO en 1981), a fait en sorte que quatre grandes banques internationales (Deutsche Bank, HSBC, RBS, et Barclays) se sont engagées auprès de leurs parties prenantes à ne pas investir dans ce projet. D’ailleurs, en raison de la décision récente de la Chine de mettre un frein au développement des centrales au charbon, tout indique que ce projet s’avérerait un gigantesque éléphant blanc, ‘toxique’ pour les investisseurs.

En septembre dernier, le fonds de placement de retraite HESTA (du secteur de la santé et des services sociaux australien, 785 000 membres, 29 milliards $ d’actif), a annoncé qu’il retirait tout ses placements de l’industrie du charbon. Contrairement aux autres acteurs, ce désinvestissement ne touchait pas seulement les produits socialement responsables d’HESTA, mais tous ses actifs. Pendant le même mois de septembre, on annonçait aussi la création d’un nouveau fonds de placement pour la retraite (appelés en Australie les superannuations) « libre du secteur des énergies fossiles », le FutureSuper. Selon un sondage, le quart des Australiens seraient prêts à transférer leur épargne retraite dans un fonds qui exclurait les placements dans le charbon, équivalent à un marché de 247 milliards $.

Le Québec et les sables bitumineux : une campagne de désinvestissement ?

Pour conclure, une seule question s’impose : ces exemples internationaux vont-ils inspirer au Québec une campagne de désinvestissement visant les pétrolières impliquées dans les sables bitumineux (Enbridge, Transcanada, Suncor et autres) ? Dossier à suivre.


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