Carnet de Louis Favreau
Chaire de recherche en développement des collectivités (CRDC)
Mouvement communautaire, continuités et ruptures

Les défis politiques de l’action communautaire autonome aujourd’hui (3 de 3)

mercredi 9 avril 2014 par Louis Favreau

Il y a 25 ans cette année, j’écrivais mon premier livre sur le mouvement communautaire dans le cadre de la programmation du Centre de formation populaire de l’époque (Favreau, 1989). 25 ans plus tard, les principaux paramètres du « communautaire » sont toujours pertinents mais notre société a beaucoup changé et le mouvement communautaire avec lui. Quel avenir lui est-il réservé ? Quels sont ses défis sociopolitiques pour la prochaine décennie ?

L’avenir se dessine à partir de l’examen des facteurs sensibles susceptibles de changer les choses. Quels sont-ils ? En premier lieu l’État est-il facilitateur ou pas ? Les bailleurs de fonds et la modulation de leur financement se présente comment (quelle est la part du financement public, du financement privé et du financement propre) ? Dans un deuxième registre, comment la mobilisation citoyenne exerce-t-elle aujourd’hui sa fonction de contre-pouvoir ? A-t-elle suffisamment d’autonomie politique ? En troisième lieu, comment fait-elle face à la menace qui pèse sur les écosystèmes de la planète à tout le moins dans leur version locale, ce qu’on a nommé dans le précédent billet l’« urgence écologique » ? Mon dernier billet se terminait sur la nécessité de voir comment tout cela se traduit en défis politiques concrets : 1) le défi de l’autonomie politique ; 2) le défi du développement durable des territoires ; 3) le défi de l’indépendance économique des communautés à l’égard des multinationales ; 4) le défi de l’auto-organisation dans un contexte de fortes consultations publiques.

1. Le défi politique de l’autonomie du « communautaire » : le rapport avec les pouvoirs publics

1.1. Un financement public aléatoire et inégal d’un secteur à l’autre

Tous les gouvernements ne sont pas de la même mouture : le gouvernement du parti Québécois a fait l’annonce d’un ajout de 120 millions de dollars, répartis sur trois ans, le 30 octobre dernier, au Programme de soutien aux organismes communautaires du ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) qui s’appliquera au financement à la mission globale de 3000 organismes communautaires. Reste que ce secteur, le plus important numériquement du « communautaire », a ses difficultés propres qui ne sont pas du même ordre que d’autres secteurs. Ses difficultés propres ont trait à leur inscription forte dans les politiques publiques avec la sous-traitance des services offerts qui est constamment à la porte. Sans compter que, dans l’avenir, on peut voir venir des contractions de ressources parce que nous avons quitté depuis un bon moment la période faste de l’État social et que le nouveau gouvernement libéral sera moins enclin à s’engager dan ce dossier.

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Par contre le secteur des « associations militantes » centrées sur le plaidoyer pour une cause sociale ont de leur côté un récurrent problème de reconnaissance de la forme d’action principale qui est la leur : le plaidoyer. Exemple par excellence : les groupes de défense de l’environnement. Pendant toute une décennie jusqu’en 2012, sous la gouverne du Parti Libéral de 2003 à 2012, la reconnaissance du plaidoyer aura été faible. Elle risque de l’être à nouveau pour les quatre prochaines années après avoir vu les associations étudiantes particulièrement méprisées par ce parti et le gouvernement Charest dont la vision de la démocratie se réduisait à la représentation par des élus. Les groupes écologistes ont été les principaux perdants de cette décennie relativement à l’application de la politique d’action communautaire dont leur financement relève en bonne partie comme le dévoilait, dans Le Devoir du 26 avril 2012, Louis-Gilles Francoeur avec son article dont le titre en disait long : « Guerre d’attrition contre les écologistes ». Ce qui a été financé par la politique d’action communautaire dans ce dernier cas, ce sont les organismes de concertation comme les Conseils régionaux de l’environnement et les organismes de bassin-versant qui ne sont pas à proprement parler des organismes communautaires. Dans cette perspective j’exprimais, à peu de choses près, le point de vue suivant dans le cadre de la récente consultation publique du gouvernement sur la dite politique [1] :

Il est important de revaloriser le plaidoyer c’est-à-dire la revendication ou la défense et la promotion de droits sociaux. Il est important dans notre société que le plaidoyer s’exerce. En ce sens, les organisations communautaires ont un rôle important à jouer. Ils sont des « têtes chercheuses », en mettant le doigt sur de nouveaux enjeux et en sonnant l’alerte auprès des pouvoirs publics sur des questions sociales sensibles.

À l’heure actuelle, ce type d’organisations est dévalorisé par un financement plus faible et leur action souvent considérée comme illégitime. Pourtant, il est essentiel et parfaitement légitime de financer ces organisations. Au-delà des services complémentaires au service public qu’ils offrent, ces organismes tentent de changer les choses d’une autre manière. On est dans une démocratie, les politiques publiques ont le devoir de soutenir financièrement les organisations plus revendicatrices qui se servent du plaidoyer. Pourquoi donc ?

D’abord parce que bon nombre d’études de cas démontrent que les meilleures réussites de l’action communautaire se réalisent lorsqu’il y a un souffle qui provient des communautés et un cadre institutionnel ouvert aux mouvements des communautés. La rencontre des deux dimensions crée le succès. C’est le modèle à prôner contrairement à celui où l’État central développe et impose sans consulter les organismes [2]. Dans ce dernier cas, les politiques publiques ne parviennent pas à s’ajuster aux réalités des communautés. Dans le cas où les communautés se mobilisent mais n’ont pas suffisamment d’échos, de support et de reconnaissance de la part du gouvernement, elles s’essoufflent plus rapidement et ne favorisent que la résolution de problèmes mineurs. Les effets d’entraînement sont alors minimes.

La seconde raison est de l’ordre de la maturité d’une démocratie : si on accepte que des partis politiques qui ne sont pas au pouvoir jouent un rôle d’opposition à l’Assemblée nationale et qu’ils sont financés pour ce faire, pourquoi des groupes au sein de la société civile n’auraient pas la même légitimité en la matière.

Dans un autre registre il faut prendre acte de la grande diversité sectorielle et territoriale du « communautaire ». C’est ainsi par exemple que le secteur du sport et des loisirs vit un autre type de difficultés que celui de la santé, celui du socioculturel aussi, etc. De telle sorte qu’il n’y a pas un seul modèle économique pour le « communautaire ». Il faut penser « biodiversité » de financement et autonomie politique en même temps, notamment éviter au sein des organisations que le financement public soit à une telle hauteur (un fort % de financement public) que ces organisations n’ont plus les moyens de se concevoir autrement que comme « association parapublique ». Ce qui a dans certains cas peut avoir plein de sens comme par exemple pour les centres de la petite enfance [3] mais pas pour toutes et peut-être pas pour une majorité d’ailleurs. Autrement dit, l’autonomie politique, c’est comment garder l’engagement social initial d’une organisation dans de nouveaux contextes en évitant qu’il change de sens et de cible. Sinon, de composante d’un mouvement social, l’organisation concernée devient peu à peu un simple groupe d’intérêt public ou une simple « association parapublique ».

Les logiques d’action collective en présence

Il y a trois logiques d’action collective qui sont à l’œuvre et qui se concurrencent mutuellement : 1) celle de la solidarité avec les populations desservies c’est-à-dire la proximité avec elles, la réciprocité entre organisations sœurs mobilisées autour de revendications communes… ; 2) la logique de prestation ciblée de services c’est-à-dire la spécialisation renforcée dans cette prestation de services, le recrutement sur la base de compétences spécifiques…Et aujourd’hui, en prime, la tendance des programmes publics à contractualiser le service en question avec à la carte des indicateurs de performance, de la reddition serrée de comptes, l’exigence d’avoir un comité d’éthique…) [4] ; 3) la logique socio-politique de prise de parole publique par la recherche de nouvelles formes d’influence auprès des pouvoirs publics (lobby pour contrer ceux des groupes d’intérêt privé, manifestations...). Cette dernière logique, dans certains secteurs, peut occuper en partie le devant de la scène tellement la généralisation des activités d’influence dans nos sociétés sont passées au poste de commande.

Le passage d’organisation au sein d’un mouvement social à simple groupe d’intérêt public (Favreau, 2008)
Indicateurs de changement au sein des organisationsPhase I : émergencePhase II : institutionnalisation verticale
Base sociale d’une organisation Militantisme et mobilisation sociale, coeur de l’action collective Professionnalisation croissante de l’action collective, dans mais surtout de l’organisation
Objectif principal visé Lutte contre les inégalités par la mobilisation sociale Reconnaissance par les pouvoirs publics (financement et statut)
La priorité dans l’action collective Priorité au développement d’un mouvement associatif démocratique Priorité au développement de services

L’autonomie politique peut prendre plusieurs voies

Toutes les organisations ne vivent pas le scénario du passage à un simple groupe d’intérêt public bien qu’il soit, dans certains secteurs, prédominant. En fait, il y a plusieurs voies possibles pour maintenir son autonomie politique et la mobilisation qui vient avec car les organisations font et peuvent faire des choix différents. On peut minimalement voir trois types de choix se dessiner :

  • des organisations qui font le choix de se maintenir à distance des pouvoirs publics en gardant une large autonomie politique qui croisent financement propre (avec un large noyau de sympathisants animés par des militants et soutenus par des donateurs) et un financement public [5] ;
  • des organisations qui font le choix de travailler prioritairement au niveau local, en misant beaucoup sur leurs militants et leurs bénévoles et sur l’auto-génération de revenus en refusant d’être à la merci du seul financement public [6] ;
  • des organisations qui font le choix de miser surtout sur leurs professionnels et d’aller prioritairement vers le financement public au point d’en faire leur assise principale [7] .

Dans la première catégorie d’organisations, il y a passablement d’argent, des salariés professionnels mais on garde relativement intact l’ambition d’un changement sociopolitique parce que le membership est large et mis à contribution sur une base régulière. Dans le second cas de figure, le travail réalisé est plus discret, moins dans l’espace public mais il est fortement enraciné dans les communautés. Dans le dernier cas de figure, c’est la maîtrise du marketing politique…et du lobby politico-administratif qui prévaut plus que la mobilisation sociale qui se perd chemin faisant. La professionnalisation n’est pas seulement dans l’organisation, elle est l’organisation. Et la complicité avec les pouvoirs publics (avec des ministères et des services de l’État) un élément dominant. Or, il n’y a pas d’avancée sociale sans militants ni d’autonomie politique réelle par rapport à l’État sans eux et sans distance critique.

1.2. L’action communautaire, pour partie, est devenue une action supplétive

L’action communautaire se substituant à moindres frais à celle du service public équivaut à une perte d’autonomie fort importante. Le financement de plusieurs organisations s’est pour un certain nombre d’organisations diversifié mais plusieurs d’entre elles demeurent fortement dépendantes. Celles qui ont réussi à diversifier leurs fonds y arrivent par la vente de certains de leurs services, les cotisations de leurs membres et le soutien d’organisations d’autres secteurs plus en moyens (syndicats par exemple) de même que par la mise à profit de leurs relations avec les municipalités. Mais ce financement ne peut masquer, notamment dans le secteur de la santé et des services sociaux, une dépendance à l’égard de fonds publics du gouvernement central. De plus, il y a la nouvelle tendance à miser sur des appels d’offres au détriment de subventions, transférant de cette manière les règles de concurrence du secteur privé dans des services d’intérêt général.

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Bref, si certains secteurs du « communautaire » ont surtout une action supplétive, ce problème récurrent demeure cependant sans solution rapide et efficace à porter de main. Comment en effet conserver son autonomie stratégique vis-à-vis de l’État dans le contexte d’organisations offrant des services dans des secteurs non solvables ?

Il est toujours possible d’entretenir l’espoir en misant sur les dons de particuliers et sur la finance solidaire avec leurs fonds dédiés dont une partie des intérêts est reversée par les épargnants à des organisations. L’expérience française est intéressante à cet égard. Ce peut être le cas pour bon nombre d’organisations de solidarité internationale (OCI) ou d’autres engagées dans la défense et la promotion de l’environnement. Ce qui est une piste à explorer plus avant pour certaines organisations. Mais, dans d’autres secteurs, le potentiel apparaît plus limité. On en revient en dernière instance pour des secteurs comme la santé et les services sociaux aux fonds publics comme source déterminante. D’où l’importance de la négociation de ces organisations avec l’État sur des questions relatives au financement de portée stratégique pour le sécuriser : priorité au financement de la mission ; priorité d’un financement de l’innovation à la bonne hauteur (un financement 75-25 par exemple, i.e. 75% pour des services insérés dans des programmes publics, 25% pour l’innovation) ; financement dans la durée (récurrent sur plusieurs années). En somme, valoriser l’innovation, la « biodiversité » du financement, le travail dans la durée, le financement de la mission dans le cadre d’une meilleure reconnaissance de la part des pouvoirs publics. En ce sens je dirais ceci :

Plus qu’un renouvellement de la politique d’action communautaire autonome, ne faudrait-il pas, à l’image du projet de loi n˚ 27 en économie sociale, en arriver à l’élaboration d’un projet de loi-cadre en matière d’action communautaire, endossé par les principaux ministères concernés en collaboration avec les grands regroupements communautaires nationaux. Ce qui donnerait une force et une reconnaissance supplémentaire au mouvement car cette loi représenterait une obligation morale de la part de l’État (pas seulement du gouvernement en place) de reconnaitre de façon plus marquée et plus transversale l’action communautaire autonome.

2. Écologie politique du « communautaire » : le défis politique du développement durable des territoires

Repenser l’économie proche (celle des villages et des quartiers) et la vie en société à partir des enjeux de survie de la planète constitue une grande part des défis du développement durable et solidaire des communautés dans lequel le « communautaire » occupe une place importante. Avec la multiplication des crises qui s’emboîtent les unes dans les autres (économique, alimentaire, sociale...), l’aggravation du réchauffement climatique, la généralisation des pollutions, la détérioration irréversible d’une partie de nos écosystèmes et les soubresauts de l’ère des énergies fossiles (gaz de schiste, production offshore...), la planète, du local à l’international est confrontée à des chocs systémiques qui risquent de déstabiliser bien des choses dans l’économie des communautés. De plus de nouvelles menaces pointent à l’horizon : 1) menace sur des centaines de communautés sur un territoire regroupant 2 millions d’habitants le long de la Vallée du Saint-Laurent et mettant en péril 16 000 terres agricoles ; 2) menace du transport par train de matières dangereuses qui s’est intensifiée à vitesse grand V depuis un certain nombre d’années pour permettre de désenclaver la production en provenance de l’Ouest du pays (ou de l’Ouest des ÉU) qui affectent aussi des centaines de communautés où circulent les convois [8] . Autrement dit comment faire transiter l’ensemble de notre économie vers la sobriété ? Voilà pour la perspective à laquelle l’action communautaire comme bien d’autres dynamiques sociales (coopérative et syndicale) est aujourd’hui aux prises... sans échappatoire possible (Favreau et Hébert, 2012).

Le milieu communautaire a besoin d’agir davantage en réponse à la crise écologique qui s’articule désormais avec force à la crise sociale et économique actuelle. De nouveaux créneaux du milieu communautaire ont émergé dans la dernière décennie, nés de mobilisations citoyennes inédites. Parmi les plus récentes, celle contre l’exploration et l’exploitation du gaz de schiste. Mais ce n’est pas la seule : efficacité énergétique des bâtiments (résidentiels, commerciaux et industriels) ; production locale d’énergies renouvelables (éolien, solaire) ; agriculture urbaine faite de toits verts, de jardins communautaires, de plantation d’arbres et d’arbustes, de vivaces et de vignes ; réaménagement paysager des ruelles ; développement de services de proximité (circuits courts en alimentation) ; centres de compostage...Et en bout de ligne des politiques municipales qui ont des dents à l’égard des commerces et de l’industrie : récupération et recyclage des déchets industriels, contrôle de la circulation lourde, exigences sécuritaires pour les convois de transport de matières dangereuses... D’où ma prise de position suivante pour le renouvellement de la politique de l’action communautaire :

Les organisations communautaires se préoccupent davantage de la crise écologique et cherchent à favoriser un « développement durable et solidaire de leur communauté » (qui est la notion de remplacement de celle de « développement local ») : jardins communautaires, efficacité énergétique de l’habitat associatif et coopératif, production agricole locale et circuits courts, jonction municipalités et associations pour la réalisation de sources d’énergies renouvelables dans les communautés (éolien, solaire).

Une piste d’action prioritaire de l’État en ce sens serait d’encourager l’innovation au sein du mouvement communautaire à l’égard du virage écologique, ou ce qui est plus communément appelé le « développement durable ». Concrètement, il faut encourager les organisations communautaires à se doter de politiques de développement durable. Les politiques associatives et publiques d’avenir vont dans cette direction.

À ce titre, les exemples de communautés (petites et grandes villes, villages) fourmillent dans l’inventaire permanent du portail de la chercheure Christiane Gagnon. Dans cette foulée les réflexions actuelles sur les « économies de proximité » ne sont pas vaines, bien au contraire. Ces économies de proximité aident à lutter contre l’emprise des multinationales sur le développement des communautés lesquelles pour la plupart pratiquent le déni de l’urgence écologique (minières et pétrolières en tête).

3. Le défi de l’indépendance économique des communautés : la redécouverte des économies de proximité

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Le Québec d’aujourd’hui redécouvre l’économie de proximité comme le confirme le dossier de la revue Kaléidoscope dans son numéro d’hiver, Le développement collectif dans tous ses états, numéro auquel j’ai participé, article repris de façon sélective par le journal Le Devoir.

Qu’est-ce à dire ? Dans un contexte où les communautés locales sont de plus en plus inquiètes des transformations de l’économie – notamment des pertes de souveraineté qu’elles entraînent sur leur territoire et leurs ressources et la menace qu’elles font peser sur l’emploi local et régional – l’idée d’un renforcement d’une « économie de proximité », ancrée dans les territoires, axée sur les besoins plutôt que sur l’offre et disposant de règles prudentielles est perçu par plusieurs comme un espoir réinventé. Le Québec n’est pas la seule société du Nord à avoir opté pour la consolidation de cette dernière. Parce que cette économie « sédentaire », faiblement exposée à la compétition mondiale (agriculture biologique, construction, services de santé communautaire de première ligne, production et distribution de l’électricité par des énergies renouvelables, etc.) [9] , est un garde-fou important en temps de crise et un des dispositifs pour contrer les multinationales qui envahissent sinon gouvernent trop nos vies et notre développement local et régional. Terrain fertile pour réfléchir l’économie autrement dans une perspective proche des valeurs du « communautaire ».

4. Mobilisation citoyenne et le « communautaire » : le défi de l’auto-organisation en contexte d’hyper-concertation

La mobilisation citoyenne prend des formes différentes selon que l’on est dans un quartier populaire d’un grand centre urbain ou d’une ville moyenne ou encore en région éloignée des grands axes. Il y a néanmoins des points communs comme la place qui est accordée à la formation citoyenne des membres, la place des salariés dans l’organisation et la vitalité démocratique, l’engagement dans des consultations publiques multiples.

4.1. La formation citoyenne
La formation citoyenne dans le mouvement communautaire est en déficit. La préoccupation première en termes de formation au sein de nombre d’organisations communautaires est aujourd’hui celle de la gestion, de leurs finances et de la reddition de comptes à leurs bailleurs de fonds qui vient avec. Dans la conjoncture de financements publics relativement importants et récurrents inscrits dans des programmes de ministères, une volonté claire s’est exprimée que chacune des organisations devait se doter d’une formation en gestion. Cette formation en gestion doublée de multiples consultations publiques de l’État ont largement contribué au développement d’une pensée managériale [10] -

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Toutefois, la dimension citoyenne de la formation offerte au milieu communautaire a été largement négligée. Cette dimension citoyenne qui réintroduit le politique dans le débat public a trait à l’histoire du mouvement communautaire, à l’analyse des enjeux économiques, sociaux et écologiques d’aujourd’hui, au tour d’horizon nécessaire de la conjoncture politique et économique et à la réappropriation des pistes de solutions d’intérêt général issues de l’action communautaire autonome pris comme ensemble par delà ses pratiques sectorielles.

La formation du milieu communautaire peut sortir du cadre étroit de la gestion et des consultations publiques. Le « communautaire » a besoin de leaders sociaux présents dans leur communauté, qui travaillent à mobiliser la population pour qu’elle s’organise, qu’elle développe son pouvoir d’agir (« empowerment »). Ce leadership social passe bien avant celui d’être des administrateurs, des gestionnaires professionnels de services d’intérêt collectif et/ou des représentants dans les dispositifs de consultation des pouvoirs publics. La formation citoyenne, faiblement présente dans le milieu communautaire, doit devenir/ redevenir une piste d’action prioritaire pour tous les acteurs concernés.

4.2. Les salariés du « communautaire »

Les travailleurs du « communautaire » sont devenus fort nombreux avec le temps, ce que manifeste notamment l’inscription forte de plusieurs organisations dans les politiques publiques et leur mutation dans certains cas en « associations parapubliques » (Artois et Hanzoui, 2013). Au bilan en 2011, pas moins de 18 ministères étaient concernés en contribuant au financement de plus de 5 000 groupes communautaires (5 089) pour une moyenne globale de 102 357$ par organisation. Mais le travail de leurs employés demeure relativement précaire tout en ayant un niveau de qualification très élevé. Ce qui n’empêche pas que la satisfaction professionnelle soit supérieure à ce que l’on retrouve dans la plupart des entreprises des secteurs marchand ou public. Le « communautaire » a cependant été assez vigilant en s’étant donné les moyens de combler certains déficits chroniques tels une assurance collective commune, un régime de retraite...).

4.3. Les consultations publiques : de quelques effets pervers

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La professionnalisation est venue avec le développement de certains services qui exigeaient des compétences spécifiques, ce qui est une excellente chose pour les communautés en difficulté. Cependant cette évolution adossée è des consultations régulières des pouvoirs publics a quelque peu occulté l’auto-organisation qui fait le sel de la terre dans n’importe quelle organisation partie prenante d’un mouvement social. À cet égard, la plus récente recherche de l’IRIS est venue confirmer les craintes de dirigeants du « communautaire » tout particulièrement dans le secteur de la santé et des services sociaux.

Dans un contexte de désaffectation pour la chose publique de certains groupes de la population, cela a un effet pervers plus ressenti au Québec qu’ailleurs parce que le développement au Québec se balise davantage par « la consultation » que par la « mobilisation » nous dit Renee Sieber du Département de géographie de l’Université McGill (Devoir, 2 août 2013). À une question qui m’était posée par une journaliste récemment sur les « consultations partagées », j’abondais dans le même sens :

Pour bousculer avec vigueur les intérêts corporatifs et déplacer le rapport de forces en faveur des communautés, comme l’exige notamment la transition écologique de l’économie, il faut certes des consultations publiques périodiques entre acteurs. Mais comme il s’agit souvent des « toujours les mêmes » qui interagissent, c’est-à-dire des employés d’organisations communautaires et de divers dispositifs publics de développement, il nous faut des mouvements sociaux indépendants de ces consultations lesquelles capturent trop souvent les énergies citoyennes. En lien avec des gouvernements locaux et des initiatives citoyennes vigilantes, il nous faut un État central actif car, dans le rapport de forces, c’est l’État qui, en dernière instance, peut jouer un rôle majeur pour contraindre les multinationales, comme ce fut le cas dans l’affaire Gaspé vs Pétrolia, ou encore pour développer une écofiscalité encourageant les énergies renouvelables, développer une politique d’« agriculture écologiquement intensive », etc. Un exemple à suivre : l’Allemagne, dans les énergies renouvelables (qui représentent 20% de la production énergétique du pays) compte 650 coopératives qui détiennent avec les municipalités et les agriculteurs 51% des installations renouvelables électriques.

Nous sommes, il me semble, dans un contexte où il faut inverser la tendance : faire prédominer « la mobilisation » et la perspective d’un « projet politique commun » sur la « consultation partagée ». Bref, susciter une parole publique propre des mouvements sociaux hors des « gouvernances territoriales partagées » qui l’instrumentalisent trop souvent.

Bref, l’ABC du changement social demeure une action collective pour faire avancer des réformes économiques et sociales. Aujourd’hui ces réformes doivent être adossées à une réponse forte à l’urgence écologique. La mobilisation contre le gaz de schiste dans la Vallée du Saint-Laurent depuis 2011, qui a été capable de susciter en deux ans seulement l’organisation d’une centaine de comités de citoyens, tous membres d’un regroupement interrégional, a été très révélatrice à mains égards. J’en ai fait le récit dans un billetsur de récentes mobilisations inédites que Pascal Dufour a poussé plus loin dans une analyse parue dans L’état du Québec 2012 (Dufour, 2012 : 92-98).

En guise de conclusion

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Les organisations communautaires sont pour la plupart de petites structures locales, constituées en réseaux régionaux et nationaux relativement décentralisées qui ne leur rendent pas toujours justice dans le rapport de forces qui les habite. Les États généraux qui s’annoncent pour 2015 seront certainement les bienvenus. Mon souhait, si je peux me permettre, est que ces États généraux puissent donner plus de moyens à sa représentation politique. Ce ne serait pas une mauvaise idée pour favoriser un impact plus structurant sur les politiques publiques et garantir plus d’autonomie stratégique au « communautaire ». Je termine avec ces mots de Tim Brodehead, pdg de la Fondation McConnell (Brodhead, 2010) :

Il est difficile de parler « du » secteur communautaire puisqu’il comprend de nombreux types d’organismes dont les rôles sont différents. Je dirais cependant que les activités principales des organisations communautaires ne s’en tiennent pas seulement à la prestation de services et la mise en oeuvre de programmes....On accorde plus d’attention aux causes fondamentales des problèmes sociaux et économiques, à l’élaboration et à la promotion de politiques, à l’entrepreneuriat pour l’obtention d’un flux de revenu durable, etc. Ceci étant dit le secteur communautaire est encore fondé sur l’engagement civique...

Ce diagnostic est-il trop optimiste ? Minimalement il existe un courant au sein du « communautaire » d’aujourd’hui qui va dans cette direction.

Références bibliographiques

  • Artois, P. et et M. Hamzaoui (2013), La salarisation de l’associatif et ses enjeux, numéro 3 & 4 de la revue Les politiques sociales, Belgique.
  • Bourque, D. et R. Lachapelle (2010), L’organisation communautaire en CSSS, PUQ, Sainte-Foy.
  • Bourque, D., Y., Comeau, L. Favreau, et L. Fréchette (2007). L’organisation communautaire. Fondements, approches et champs de pratique. PUQ, Sainte-Foy.
  • Brassard, M-J et B. Jean (2013), Construire ensemble la carte d’une nouvelle économie de proximité, CQCM-UQAR, Rimouski http://www.visagealacarte.com/
  • Brodhead, T. (2010), « Savoir profiter d’une crise. Stratégie d’innovation pour le secteur communautaire du Canada ». Fondation de la famille J.W. McConnell, Montréal.
  • De Gaulejac, V. (2009), La société malade de la gestion (idéologie gestionnaire, pouvoir managérial et harcèlement social), Seuil, Paris.
  • Deslauriers, J-P (2014), Les groupes communautaires : vers un changement de paradigme, PUL, Québec.
  • Dufour, P. (2012), « Pouvoirs et leadership des mouvements sociaux au Québec », sous la direction de l’INM, Éd. Boréal, p. 92 à 98.
  • Favreau, L. (1989), Mouvement populaire et intervention communautaire. Continuités et ruptures. Éditions du CFP, Montréal.
  • Favreau, L. et M. Hébert (2012), La transition écologique de l’économie. Contribution des coopératives et de l’économie solidaire, PUQ, Québec.
  • Favreau, L. (2008), Les entreprises collectives, enjeux territoriaux et sociopolitiques de la coopération et de l’économie sociale, Presses de l’Université du Québec, Sainte Foy.
  • Gagnon, C. « Démarches territoriales et développement durable ». Portail à l’UQAC http://a21l.qc.ca/
  • Gagnon, C. (2012), Territoires durables en devenir. Livre numérique édité par les PUQ, Sainte-Foy.
  • Piron, F. (2013), « Le débat public dans l’ombre du management », sous la direction de l’INM, Éd. Boréal, Montréal, p.90 à 101.

[1Consultation menée par le bureau de consultants Darvida Conseil, conseillers en planification et développement de services aux collectivités. Consultation menée auprès des organisations et d’un certain nombre de chercheurs spécialisés dans le domaine l’automne dernier. Consultation pour le prochain plan d’action en matière d’action communautaire. Projet de plan d’action compromis par les résultats de la campagne électorale. Cela reste à voir mais on est certainement en droit d’avoir de sérieux doutes sur la mise en oeuvre prochaine

[2Voir à ce propos le livre de Bourque et Lachapelle (2010), L’organisation communautaire en CSSS, PUQ. Extraits du livre dans un billet de ce blogue

[3Pour certains, je dis sans doute une « hérésie » : les CPE seraient quant à moi moins des entreprises d’économie sociale que des associations parapubliques. Je persiste et signe mais ce n’est pas l’objet principal de ce billet. Voir mon livre de 2008.

[4Voir à ce propos l’ouvrage du sociologue français Vincent de Gaulejac (2009), La société malade de la gestion (idéologie gestionnaire, pouvoir managérial et harcèlement social), Seuil, Paris. À lire absolument : la préface, les pages 9 à 19.

[5C’est le cas des organisations du mouvement des écolos comme Équiterre ou l’AQLPA notamment.

[6C’est le cas des centres communautaires de loisir et de leur fédération.

[7C’est souvent le cas de nouveaux réseaux d’économie sociale nés dans la mouvance du Sommet de l’économie et de l’emploi de 1996 et de leur regroupement le Chantier de l’économie sociale (Favreau, 2008).

[8Il y a eu le grand désastre de Mégantic qui a mis tout le monde en alerte. Mais ces convois circulent partout sur le territoire dans les endroits les plus habités y compris dans certains quartiers de Montréal.

[9Voir à ce propos la description de 33 expériences issues des travaux de l’ARUC-DTC

[10Voir à ce propos l’article fort à propos de Florence Piron de l’Université Laval, « Le débat public dans l’ombre du management », dans L’état du Québec 2013-2014, Éd. Boréal sous la direction de l’INM, p.90 à 111.


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