Carnet de Louis Favreau
Chaire de recherche en développement des collectivités (CRDC)

Agriculture familiale, syndicalisme agricole et solidarité internationale : l’expérience de l’UPA DI (1)

mardi 9 avril 2013 par Louis Favreau

2013 est l’année du 20e anniversaire d’UPA Développement international. 2013 est aussi l’année de la 7e édition de l’Université d’été du GESQ qui portera sur les défis de développement durable en matière d’agriculture et d’alimentation et 2014 sera, par résolution de l’ONU, l’année internationale de l’agriculture familiale. La question alimentaire, dans sa dimension planétaire, est plus que jamais à l’ordre du jour. Thème de ce billet : l’expérience de partenariat d’UPA DI avec des organisations paysannes au Sud.

Mise en contexte : la contribution d’UPA Développement international sur 20 ans est méconnue et donc sous-estimée. De cette expérience, il convient de relever en premier lieu, derrière les pratiques, une chose très importante : la participation d’une organisation du mouvement social québécois au développement d’alternatives économiques au capitalisme dans les pays du Sud. C’est l’UPA, c’est-à-dire historiquement le syndicalisme agricole québécois, qui développe un modèle de gestion collective de mise en marché des produits de ses membres, notamment pour le lait, la volaille, le dindon et les œufs. UPA DI est la traduction de cette expérience syndicale dans un contexte de coopération internationale avec le mouvement paysan de sociétés du Sud. Fait à noter, le constat de départ des initiatives d’UPA DI n’est pas la pauvreté, mais plutôt le manque d’organisation économique et sociopolitique des paysans et de leurs communautés, lequel manque génère la dépendance par laquelle vient la pauvreté.

Sujets traités dans cet entretien (1er de 2) [1]

1) l’UPA DI membre d’un réseau d’agences du Nord dédiées au soutien à des organisations paysannes au Sud ; 2) une clé du travail de l’UPA DI : la commercialisation collective de produits de la terre ; 3) le partenariat de l’UPA avec la FAO ; 4) ce que suggère 20 ans d’expérience d’UPA DI avec des organisations paysannes du Sud en matière de coopération internationale.

UPA DI fait partie d’un réseau d’OCI d’organisations de producteurs agricoles de pays du Nord (Europe surtout) travaillant au Sud.

Louis Favreau.

Ce réseau nommé d’AgriCord est en quelque sorte un réseau d’agences du Nord dédiés au travail de soutien au développement d’une agriculture familiale dans les pays du Sud. Est-ce un inédit en coopération internationale !?

André Beaudoin
L’idée d’AgriCord est née en 1999 puis s’affirma en 2001 à la faveur d’une rencontre dans le cadre de la défunte Fédération internationale des producteurs agricoles (FIPA). Cette rencontre est fortement liée à la période, fin des années 1990, début des années 2000, laquelle marque un important tournant international pour le monde agricole et pour l’agriculture en général. Au Québec, par exemple, à cette époque, on voyait de plus en plus que les politiques agricoles échappaient au gouvernement québécois, échappaient même au gouvernement canadien et se déplaçaient vers Genève à l’Organisation mondiale du commerce (OMC). La gestion de l’offre comme pratique et comme politique de même que les organisations d’agriculteurs tant au Nord qu’au Sud sont en effet menacées par les politiques néolibérales que l’OMC met de l’avant de plus en plus. La direction de l’UPA s’inquiétait fortement. Elle fait alors le constat de la nécessité de jouer à fond la carte internationale. Et d’abord de comprendre la dynamique à cette échelle. C’est alors que le président de l’UPA sollicite directement UPA DI pour l’ouverture de discussions avec d’autres pays.

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Problème à l’horizon : la FIPA, organisation internationale de référence pour l’UPA, est surtout une organisation de représentation d’organisations nationales du Nord même si des organisations du Sud y participent. C’est un « club du Nord » créé dans la foulée des accords de Bretton Woods qui n’a pas été pensé à l’époque pour inclure les organisations du Sud encore sous l’emprise de leurs colonisateurs. L’internationalisation de la FIPA s’impose : le Sud doit avoir une véritable présence et représentation au sein de l’organisation mais aussi dans la perspective de créer le rapport de forces correspondant à la nouvelle situation créée par l’OMC. C’est à ce moment-là qu’arrive le projet AgriCord pour aider à créer cette nouvelle tendance. En quoi consistera le premier grand projet d’AgriCord ? En 2001, AgriCord obtient, grâce surtout au gouvernement hollandais, son premier financement d’importance pour les sept agences du réseau dans le cadre du programme « Agriculteurs contre la pauvreté ». 2002-2003 est le théâtre d’une opération qui engage alors les sept agences pour un travail dédié aux communautés du Sud. On dispose de $25 millions sur 5 ans, le tout se faisant en collaboration avec la FIPA.

La FIPA d’hier à aujourd’hui (note de la CRDC)
C’est dans l’après-guerre qu’est née en 1946 à Londres la Fédération internationale des producteurs agricoles (FIPA). La FIPA se voulait en quelque sorte le porte-parole des agriculteurs sur la scène mondiale. Elle s’est ainsi taillée une place au sein du système des Nations Unies et des organisations intergouvernementales. La FIPA a permis un temps aux producteurs agricoles (surtout du Nord, un peu du Sud) de faire entendre leur voix au plan international en collaborant avec la FAO sur des préoccupations communes. La FIPA a d’ailleurs eu en son temps un statut consultatif général auprès de la FAO et cela dès 1949. Dès origines jusqu’à la dissolution en 2010, la FIPA aura d’abord été une organisation qui représentait principalement le monde des pays alliés. Mais, cette tendance a commencé à s’inverser à partir du début du 21e siècle. Aujourd’hui une nouvelle association est en gestation, l’Association mondiale des agriculteurs (AMA). Mais c’est assez loin d’être acquis. Il y a une autre également en gestation, le Mouvement pour une Organisation Mondiale de l’Agriculture (MOMA).

UPA DI a donc roulé dans le partenariat AgriCord à partir de cette date (2003), soit pendant 10 ans. Pendant cette décennie, 64 pays du Sud et 130 projets avec autant de partenaires du Sud ont fait l’objet d’un soutien à des organisations paysannes du Sud. Et dans tout çà, soulignons l’inédit de cette coopération internationale : le tout se fait entre organisations professionnelles d’agriculteurs, nullement par l’intermédiaire d’ONG et nullement dans un cadre humanitaire. Le principe ici de la réciprocité ou, dit autrement, d’une coopération qui ne soit pas unidirectionnelle a été déterminant pour nous.

En 2012, un nouveau programme est obtenu par cinq des sept agences. UPA DI cette fois-ci n’était pas de la partie. Mais la chance nous courait après. Le groupe des cinq a voulu associer les deux partenaires manquants en décidant de partager la cagnotte de $1 600, 000 euros par an à sept, montant obtenu pour trois ans. Bref, comme disait l’un d’entre nous, « Réduction de tous pour le partage de tous ». Une solidarité qui a rarement son égal ! Dans notre cas, nos projets-phares sont au Burkina-Faso et au Mali. AgriCord nous donne ainsi les moyens de nos ambitions qui sont qu’il ne suffit pas d’intervenir sur le terrain, il faut aussi travailler dans la durée et encore plus travailler à ce que les organisations grandissent.

UPA DI et ses réalisations dans le Sud.

Louis Favreau

Et si on discutait un peu de vos réalisations dans les pays du Sud depuis 1993 et de vos priorités actuelles. Nous sommes encore à l’heure d’une crise alimentaire qui n’en finit plus, crise qui se combine d’ailleurs à la non moins importante crise énergétique ? Comment votre organisation fait-elle face à cet enjeu ?

André Beaudoin.

Grosso modo, avec le recul des années, on voit trois priorités se dégager de notre travail dans le Sud : 1) le développement de systèmes collectifs de mise en marché en collaboration avec des organisations paysannes ; 2) le programme Les Savoirs de la terre [2] ; 3) la lutte pour des politiques agricoles internationales qui soutiennent l’agriculture familiale.

La commercialisation collective de produits de la terre en Afrique de l’Ouest : le coup d’envoi

Dans la courte histoire d’UPA DI, c’est en Afrique de l’Ouest, au Burkina-Faso avec une organisation paysanne (l’UGCPA), au Mali avec l’organisation Faso Jigi et en Guinée-Conakry avec la fédération du Fouta Jalon, que nous avons pu donner le coup d’envoi de cette politique de commercialisation collective des produits de la terre et, par extension, une crédibilité au développement d’une politique agricole internationale. La commercialisation collective qui anime UPA DI a effet permis de développer une bonne capacité de démonstration, du local à l’international, notamment au moment de la crise alimentaire de 2007-2008 sur l’enjeu du stockage des produits agricoles pour assurer la sécurité alimentaire de ces trois pays, ce qui a fait la différence au moment de cette crise.

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Durant cette sombre période, le Programme alimentaire mondial de l’ONU (PAM) faisait face à un problème de taille : alors qu’il dispose de moyens financiers moindres, il doit nourrir une partie de plus en plus importante de la population de la planète. En effet, on est passé de 750 millions d’êtres humains souffrant de malnutrition à plus d’un milliard depuis 2007. Le PAM part alors en tournée dans plusieurs pays en développement, à la recherche de mécanismes susceptibles d’atténuer les dégâts et d’approvisionner en denrées certaines régions moins pourvues. À cette occasion, il fait la découverte de deux organisations que l’UPA Développement international a contribué à mettre au monde et qu’elle soutient depuis 20 ans, l’une située au Burkina Faso et l’autre au Mali : il s’agit de regroupements de producteurs agricoles s’occupant de la mise en marché collective de céréales.

André Beaudoin rapporte la suite des choses en précisant que l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), en raison des pressions planétaires qui s’accentuent, décide de se frotter à son tour à cette problématique en venant appuyer le PAM et en se lançant dans la promotion de l’Année internationale de l’agriculture familiale pour 2014 : dans leur réflexion et en tenant compte de tous les éléments en place, le personnel du PAM en est arrivé à la conclusion que, pour qu’existe une agriculture pérenne, il faut des organisations professionnelles capables d’offrir des services de pointe répondant aux exigences des marchés de produits agricoles (accès facile, stockage des produits agricoles, gestion planifiée...).

UPA DI et la FAO, une étonnante entente

Louis Favreau

Oui mais que vient faire exactement l’UPA dans cette galère internationale ? L’entente avec la FAO, une grande agence de l’ONU avec UPA, une petite organisation si on se situe à l’échelle de la planète, a de quoi nous surprendre. Comment l’expliquer ?

André Beaudoin.

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La FAO identifie l’UPA comme une organisation de référence : « On n’est pas la seule, mais, en Amérique du Nord, on peut affirmer qu’on est vraiment capables d’intervenir sur les marchés pour soutenir, en coopération, des organisations des pays en développement. La FAO a été séduite par l’idée de signer une entente de collaboration avec l’UPA et l’UPA DI. » de dire André Beaudoin en entrevue avec le journaliste Réginald Harvey dans un cahier spécial du Devoir daté du 2 février dernier.

À telle enseigne que la FAO a fait une entente avec l’Union des producteurs agricoles (UPA) du Québec à l’automne 2012 pour que cette dernière devienne un partenaire officiel des Nations Unies. À partir de là, l’UPA sera désormais régulièrement consultée et participera à des projets internationaux destinés à combattre la faim. À titre d’exemple l’organisation malienne Faso Jigi, soutenue par l’UPA DI, a été confirmée comme étant la meilleure organisation agricole africaine. Pourquoi ? Cette organisation paysanne a non seulement permis à ses membres d’avoir de meilleurs revenus mais a aussi permis d’assurer la sécurité alimentaire du pays, notamment par une politique de stockage et d’encadrement des marchés appropriée laquelle se fonde sur la constitution de marchés locaux et régionaux de biens et de services. Pour le président général de l’Union des producteurs agricoles (UPA), « cette entente vient couronner vingt ans de coopération avec des organisations paysannes de partout dans le monde. Vingt ans à tisser des liens afin de faire rayonner au-delà de nos frontières la solidarité que les agriculteurs québécois ont développée au sein de leur organisation professionnelle depuis plus de 80 ans » (communiqué de l’organisation en date du 15 octobre 2012).

Des céréales… qui changent le monde au Mali et au Burkina Faso
Il y a cinq ans à peine, qui aurait cru que le Programme alimentaire mondial (PAM) ferait appel à des organisations paysannes (OP) de l’Afrique de l’Ouest pour lutter contre la faim. Selon Normand Jacob, chargé de programmes à UPA Développement international (UPA DI), cela nécessite un niveau de professionnalisation élevé des OP, car celles-ci doivent être en mesure de regrouper au fil des campagnes l’excédent céréalier de leurs membres et d’assurer un bon suivi de qualité. Pour y arriver, il a fallu de notre part un accompagnement structuré, au fil des années, afin que les paysans comprennent les avantages de la mise en marché collective et s’en approprient le fonctionnement. L’autre défi a été de fidéliser leurs membres. Et de rappeler que ce long chemin pour mettre en place des services collectifs ressemble étrangement à celui emprunté par les producteurs agricoles du Québec.

Normand Jacob, qui accompagne des organisations paysannes (OP) de pays d’Afrique de l’Ouest depuis 1995 fait le constat suivant. : Entre 2008 et 2011, l’OP Faso Jigi, de la région de Ségou au Mali, a vendu 6365 tonnes de céréales au PAM pour répondre à la crise alimentaire du pays dans la sous-région. Ceci représentait la plus grande partie de son stock de céréales. Dans le pays voisin, au Burkina-Faso, le PAM sollicite aussi depuis quelques années une autre OP partenaire d’UPA DI, l’Union des groupements pour la commercialisation de produits agricoles de la Boucle du Mouhoun (UGCPA/BM). Le but est de constituer un stock de sécurité de céréales afin de faire face à d’éventuelles crises alimentaires. Fait intéressant, l’État de ce pays implique aussi cette OP pour créer un stock de régulation de marché, dans l’optique de stabiliser les prix aux consommateurs. Selon Normand Jacob, l’avantage pour l’État de faire appel à cette OP est qu’elle peut répondre rapidement à une demande, car on sait où se trouve le stock et de combien de tonnes elle dispose. L’autre avantage est qu’elle peut stocker les céréales dans ses propres entrepôts. Comme quoi le partage de l’expertise des producteurs du Québec peut contribuer à changer le monde… .

Extraits d’une chronique d’Hélène Joliette dans le journal La Terre de chez nous, 1er février 2012, p. 27
Agriculture familiale, soutien aux paysans et réflexion stratégique sur les politiques agricoles
...L’UPA Développement international cherche à travailler auprès des organisations paysannes qui désirent mettre en place des systèmes collectifs de mise en marché et de services pouvant permettre aux paysans de tirer de meilleurs revenus de leurs productions, rapporte André Beaudoin.

« Nous pensons que l’agriculture familiale a toute sa place dans notre monde, si on veut avoir un meilleur partage de la richesse, dit-il. Or, pour un petit paysan isolé et laissé à lui seul, s’il n’est pas en mesure de se donner des services, il ne sera jamais capable de rivaliser avec l’agriculture industrielle, ce que nous, nous appelons l’agrobusiness. »

« En même temps, poursuit-il, on cherche à établir un équilibre entre les aspirations individuelles et les moyens collectifs de les satisfaire. On a donc une approche qui permet au paysan de développer, à partir de sa propre exploitation, le type d’agriculture qu’il veut faire. Et on travaille enfin au développement d’une réflexion stratégique sur les politiques agricoles, ce qu’on fait aussi bien avec les organisations paysannes qu’avec les gouvernements en place. »

C’est ainsi que, au Burkina Faso, l’UPA DI collabore depuis vingt ans avec l’Union des groupements des producteurs agricoles. « On les a aidés à se rassembler, puis à regrouper leur offre de céréales, afin qu’ils soient capables de négocier avec les acheteurs que sont les commerçants, raconte M. Beaudoin. Petit à petit, cette organisation s’est raffinée, de sorte qu’aujourd’hui elle est reconnue comme un important participant à l’effort de sécurité alimentaire de tout le pays. De plus, l’État confie à cette Union des mandats pour le contrôle de la qualité des céréales, pour l’entreposage des céréales, etc. C’est une belle réussite. »


Source : Le Devoir, 21 et 22 avril 2012. Entrevue du journaliste Claude Lafleur (page G8) avec André Beaudoin (cahier spécial).

L’entente FAO et UPA : son contenu

Note d’introduction de la CRDC

C’est à Rome, le 15 octobre dernier, que le directeur général de la FAO, José Graziano da Silva, et le président général de l’Union des producteurs agricoles (UPA), Marcel Groleau signait « un mémorandum de collaboration ». Cette entente vise la mise en œuvre « d’actions communes visant à promouvoir le développement d’une agriculture familiale : performante, économiquement viable, socialement solidaire, équitable et durable, structurée au sein d’organisations professionnelles et insérée dans le marché. » On notera ici la notion clé d’« agriculture familiale » laquelle vient de rebondir à l’ONU. L’ONU a adoptée par résolution de faire de l’agriculture familiale le thème de l’année internationale 2014. Comme ce fut le cas pour les coopératives en 2012.

Par ce mémorandum, la FAO reconnait que la sécurité alimentaire mondiale « repose sur la capacité des agriculteurs à nourrir la planète et que pour y parvenir ils doivent pouvoir compter sur des politiques agricoles locales, régionales et nationales équitables favorisant le développement d’une agriculture familiale... ». Le communiqué de l’UPA signale que même la Banque mondiale, déjà en 2008, dans son rapport annuel, commençait à changer son fusil d’épaule en soulignant à larges traits que l’agriculture familiale est aussi performante dans sa capacité à réduire la faim que l’agriculture industrielle, mais que ses effets structurants sur les peuples sont beaucoup plus positifs. Elle est la base même de la sécurité alimentaire pour de nombreux États. La FAO va plus loin aujourd’hui et considère que le maintien et le développement de cette agriculture familiale reposent sur des organisations professionnelles d’agriculteurs bien structurées d’ajouter le communiqué de l’UPA. « Il était donc naturel de signer cette première entente de collaboration » d’affirmer Marcel Groleau.

L’agriculture familiale enfin reconnue à la FAO

Louis Favreau

Peux-tu nous faire le récit du cheminement de cette reconnaissance par la FAO. Ce qui n’est pas une mince affaire puisque cela conduit aujourd’hui à l’adoption par l’ONU de l’année 2014 en tant qu’année internationale de l’agriculture familiale ?

André Beaudoin.

Depuis les années 80, à l’échelle internationale, nous avons assisté à un véritable délitement de l’agriculture familiale au profit d’un modèle industriel. Mais, aujourd’hui, constate enfin la FAO, ce dernier montré ses limites. La FAO reconnaît que sans des organisations professionnelles structurées, l’agriculture familiale risque de vivre de sérieux passages à vide.

L’Union des producteurs agricoles réclamait depuis plusieurs années un Secrétariat québécois à la spécificité agricole pour faire la promotion de l’exception agricole à l’échelle internationale. L’engagement du gouvernement québécois de mettre en place une politique de souveraineté alimentaire pour le Québec s’inscrit dans cette orientation. C’est précisément pour cette raison, de dire André Beaudoin, que le président de l’UPA a déclaré récemment : « Nous sommes au début de quelque chose de nouveau. Les grandes organisations telles que la Banque mondiale et la FAO ont pris une direction claire vers un développement durable et équitable de l’agriculture et l’Union des producteurs agricoles est fière d’y contribuer activement. L’entente que nous venons de signer nous donne la légitimité et l’élan pour poursuivre notre action ».

Que suggère l’expérience du mouvement agricole québécois dans les pays du Sud ?

Note d’analyse de Louis Favreau

Malgré ce que la mouvance de l’économie solidaire peut prétendre, elle ne peut, à elle seule, inverser l’ordre des choses pour sortir de la triple crise que nous traversons. On doit non seulement compter sur la coopération internationale des ONG de développement et de l’ÉSS mais aussi sur celle des mouvements et sur les États les plus progressistes. Et pour faire bouger les États, il faut miser sur la mobilisation de mouvements bien organisés. Comme celui des paysans et des travailleurs. Le tout dans la perspective d’ouvrir de grands chantiers prioritaires, autrement dit des initiatives de caractère stratégique. Un de ses chantiers est certainement celui de la relance de l’agriculture au Sud.

L’expérience d’OCI comme UPA DI indique que l’effort doit aller au renforcement des organisations paysannes existantes dont un grand nombre sont incapables présentement d’exercer un quelconque poids politique sur leur gouvernement respectif parce que trop peu organisés et relativement éloignés géographiquement des principaux centres de décision. Cela vaut aussi d’ailleurs pour la solidarité internationale du mouvement coopératif comme nous avons pu le constater dans l’enquête que nous avons menée sur SOCODEVI [3] . Autrement dit il faut récuser le « small is beautiful » ou « le travail à la base » comme réponse passe-partout (voir un billet de mon blogue à cet effet) C’est assez largement connu mais sous-évaluée comme situation : les petits agriculteurs sont évincés des priorités, notamment en Afrique, lorsque vient le temps d’établir, au sein des institutions internationales ou dans leur pays respectif, des priorités budgétaires. D’où l’importance de la coopération internationale du Québec dans ce registre comme UPA DI l’a entrepris depuis sa fondation en 1993. Non par le « basisme » mais par un travail simultané dans les communautés locales et auprès des pouvoirs publics (au plan national et international).

En deuxième lieu, l’expérience d’UPA DI suggère de favoriser l’organisation économique des regroupements paysans en milieu rural : des initiatives de commercialisation collective des produits de la terre pour sortir les agriculteurs de la simple autosubsistance familiale ou villageoise (dégager des surplus commercialisables) ; des initiatives pour permettre l’intégration sur les marchés (des niches régionales ou même transnationales) ; l’organisation de marchés locaux (échange des produits, création de banques de semences, points de ventes d’engrais, accès à l’eau potable, à l’électricité, à des moyens de transport appropriés, etc.). L’expérience d’un regroupement paysan sénégalais dans la région de Thiès que nous avons relaté dans un billet du blogue Oikos l’an dernier est très révélatrice à cet effet. C’est en menant l’enquête sur UPA DI avec mon collègue Molina que nous avons découvert que UPA DI travaillait déjà avec cette organisation depuis 10 ans dans le cadre du programme Les Savoirs de la Terre. Suite de l’entretien dans un prochain billet qui traitera des sujets suivants : 1) le travail à l’échelle de plusieurs pays à la fois : l’expérience du ROPPA en Afrique de l’Ouest ; 2) l’action transnationale contre la libéralisation des marchés ; 3) le virage écologique de l’agriculture à UPA DI.

Pour en savoir plus

  • Sur l’agriculture et l’organisation des agriculteurs dans le monde
    • Brunel, S. (2009). Nourrir le monde, vaincre la faim, Larousse, Paris.
    • Carfantan, J.-Y. (2009), Le choc alimentaire mondial, Albin Michel, Paris.
    • Favreau, L. et E. Molina (2012), Le mouvement coopératif québécois et la solidarité internationale. L’expérience de SOCODEVI. Éd. ARUC-DTC, ARUC-ISDC avec la collaboration de SOCODEVI. Disponible sur le site de la CRDC à l’Université du Québec en Outaouais : http://www4.uqo.ca/crdc-geris/
    • Griffon M. et F. Griffon (2011), Pour un monde viable. Changement global et viabilité planétaire. Éd. Odile Jacob, Paris.
    • Griffon, M. (2006), Nourrir la planète, Éd. Odile Jacob, Paris.
    • Houée, P. (2009). Repères pour un développement humain et solidaire, Paris, Éd. De l’Atelier.
    • Lipietz, A. (2009). Face à la crise : l’urgence écologique, Ed. Textuel, Paris.
    • Lipietz, A. (2012), Green Deal. La crise du libéral-productivisme et la réponse écologiste, Éd. La Découverte, Paris.
    • Mcsween, Nathalie (2011), Nourrir le monde, nourrir l’Afrique : les luttes paysannes ouest-africaines mises en perspective. Carnet de la CRDC : http://jupiter.uqo.ca/ries2001/carnet/spip.php?article62
    • Robin, M.-M. (2011). Notre poison quotidien, Paris, La Découverte.
  • Sur l’agriculture et l’organisation des agriculteurs au Québec et dans le monde
    • Doucet, Chantale (2010), Agricultures, souveraineté alimentaire et coopératives : les enjeux. Carnet de la CRDC : http://jupiter.uqo.ca/ries2001/carnet/spip.php?article50
    • GESQ (2010), La souveraineté alimentaire, Université d’été du GESQ, Centre d’arts du Mont-Orford, Estrie (disponible sur le site du GESQ).
    • Morisset, M. (1987). L’agriculture familiale au Québec, Paris, L’Harmattan.
    • Morisset, M. (2010). Politique et syndicalisme agricoles au Québec, Québec, PUL.

[1Cette entrevue a été réalisée dans le cadre d’une recherche que la CRDC mène sur le travail d’UPA-DI dans les pays du Sud. Enquête effectuée par Louis Favreau et Ernesto Molina de l’équipe scientifique de la CRDC.

[2Cette question sera traitée dans l’ouvrage présentement en chantier. À paraître à la fin de l’automne de cette année à l’occasion du congrès de l’UPA début décembre.

[3Nous sommes allés à la base et nous avons aidé des coopératives à augmenter leurs revenus nous dit le directeur de SOCODEVI en entrevue (Favreau et Molina, 2012, p.28). Puis, en faisant le bilan de ce travail, nous nous sommes dits : « si la situation reste ainsi, elles ont peu de chances de survivre. Il faut travailler à l’intégration de ces coopératives de base, il faut travailler avec des coopératives plus grosses, soit avec de centrales de coopératives, des fédérations, des unions ». À partir de là, on a commencé à travailler au niveau des pays et des lois qui peuvent favoriser le développement coopératif... On le fait dans l’esprit d’accompagner les coopératives et les coopérateurs de base dans leur développement institutionnel et organisationnel.


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