Carnet de Louis Favreau
Chaire de recherche en développement des collectivités (CRDC)

Le mouvement syndical est-il encore aujourd’hui porteur d’un projet de société ?

vendredi 11 janvier 2013 par Louis Favreau

J’étais invité comme conférencier au dernier conseil fédéral de la FNEEQ-CSN en décembre. Intitulé de de la conférence : Changer de modèle économique ? Pistes de sortie de crise à l’heure de Rio+20. Une occasion en or de renouer avec une organisation dans laquelle j’avais milité pendant 15 ans et qui avait été l’objet de ma thèse de doctorat : La CSN dans le mouvement social québécois. Thèse qui a également fait l’objet d’un livre : Le projet de société de la CSN (sous-titré : crise et avenir du syndicalisme au Québec) Il y avait longtemps que je n’avais mis les pieds dans une instance syndicale de la CSN pour y faire une prestation quelconque (conférence, formation...) bien qu’ayant été pas très loin de la centrale par l’intermédiaire de ses outils financiers (Caisse d’économie solidaire Desjardins, Fondaction) et du GESQ. Ce fut pour moi fort stimulant (ce billet en fin de texte fournit l’accès à une vidéo de ma conférence)

Ceci étant dit, la CSN a un nouveau président, Jacques Létourneau et il relance le débat sur le projet de société de la centrale : devons-nous comme mouvement syndical faire de l’action politique ou pas ? Si oui laquelle ? Et autour de quelles priorités de développement ? À titre de président, il faisait une intervention à l’ouverture. Depuis sa nomination, il propose à la CSN de s’inscrire dans un mouvement de renouveau du syndicalisme dont il a été, dit-il, beaucoup question lors du dernier congrès de la centrale (mai 2011). Dans son allocution, au conseil confédéral de la centrale tout comme au conseil fédéral de la FNEEQ, le nouveau président note que les Chambres de commerce et le Conseil du patronat ne se gênent pas pour critiquer la force supposée des syndicats qui empêchent le plein épanouissement de l’entreprise. Cette affirmation du patronat est totalement démentie par nombre d’études qui démontrent bien la montée de la précarité dans le monde du travail tant au Québec qu’au plan international (délocalisations, sous-traitance systématisée, création de petites unités de travail franchisées, etc.). Résultat global depuis plus de 25 ans : un affaiblissement généralisé du syndicalisme.

En même temps, le nouveau président de la CSN, lors de son passage au Conseil fédéral de la FNEEQ s’est fait plus précis sur ce renouveau. Il passe par quatre chantiers : 1) le sort des travailleurs non-syndiqués ; 2) le développement d’une économie durable ; 3) le nouveau rôle de l’État ; 4) la gouvernance démocratique de nos institutions. Qu’est-ce à dire ?

Une action politique nouvelle est à venir à la CSN. Nous allons intervenir publiquement en lançant une invitation aux partis progressistes à venir débattre avec nous à visière levée de ces quatre questions a-t-il dit en ajoutant que la crise des institutions que nous traversons au Québec inclue les syndicats. Il faut donc aller de l’avant, en premier lieu, pour modifier le sort des travailleurs non-syndiqués : débloquer leur condition sociale quant au salaire minimum, à leur retraite et à leur protection sociale. Deuxièmement, la question d’une économie durable pour le Québec devient impérative. Comment en effet concilier emploi et environnement aujourd’hui ? Avec une production de moins en moins fondée sur les énergies fossiles dit-il, et de plus en plus adossée à des énergies renouvelables comme l’éolien, l’hydroélectricité alimentant des réseaux de transport en commun comme le projet de train léger sur rail, le solaire, etc. Bref, soutenir des pratiques d’économie verte.

Revenant sur la crise des institutions et de la démocratie au Québec, le président de la CSN considère que la centrale doit aussi, 3e axe oblige, réfléchir davantage à la question de la démocratie participative. Et à plus court terme à la réforme du mode de scrutin tout comme à l’impact de la Commission Charbonneau lequel est encore difficile à mesurer. Faisant référence à la dernière élection, il signale clairement au passage que le syndicalisme a raté l’occasion de supporter des mesures progressistes de l’État québécois du futur. Il y a donc là un 4e chantier devant porter sur le rôle de l’État. Bref, démocratie, intervention de l’État, économie durable et répartition de la richesse sont à l’ordre du jour dans l’agenda de notre organisation a-t-il conclue.

Ces propos, à mon avis, rejoignent bien les récentes propositions de la CSQ à l’effet que s’organise au Québec un Sommet sur la fiscalité et que se crée un Conseil économique et social indépendant du gouvernement mais lui fournissant des recommandations sur des sujets comme ceux-là, Conseil où seraient invités à prendre place les organisations de la « société civile » (syndicats, organisations communautaires, groupes de femmes...).

Pour aller plus loin en matière d’économie durable

Depuis l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement dirigé par le Parti Québécois, indépendamment des déceptions à gauche que l’automne nous a fourni à cet égard, nous avons néanmoins assisté à un déblocage de certains dossiers (éducation, santé, énergies fossiles sur la brèche...). Surtout les quatre premiers mois de ce gouvernement auront permis de soulever des questions auparavant remisées dans les placards sinon tabous, parce que le régime politique antérieur était très fortement marqué par des lobbies de la finance, des multinationales des énergies fossiles et des mines et par des Chambres de commerce très actives. Sans se faire d’illusions, on peut aujourd’hui penser que le rapport de forces est en voie d’être modifié partiellement. Parce que ce dont les mouvements sociaux sont porteurs est recevable.

Autrement dit, le syndicalisme peut se réinscrire en quelque sorte dans l’espace public et opérer des mobilisations sur des enjeux de société plus larges qui pourraient favoriser concrètement des avancées. À cet effet, les propositions produites par les outils financiers de la Centrale, notamment à la Caisse d’économie solidaire Desjardins et à Fondaction, peuvent être mises en débat au sein de la centrale. Ces propositions viennent de délibérations lors de deux rencontres, une tenue en octobre 2011 au Centre Saint-Pierre (réunissant 240 personnes) et une autre aussi nombreuse en avril 2012 à Joliette. Sans compter la démarche internationale des Rencontres du Mont-Blanc (RMB) à Chamonix en 2011 et le rendez-vous de Rio+20 en juin 2012. Dans cette perspective, le chantier d’une économie durable a déjà passablement de consistance. Et c’est aussi dans ce chantier que les obstacles sont peut-être les plus considérables parce que la force des multinationales y est à son meilleur au Québec comme partout ailleurs dans le monde.

Le renouveau du syndicalisme en matière d’économie durable peut en outre converger avec ce qui est observable du côté du mouvement coopératif, lequel a récemment réfléchi lui aussi sur des enjeux plus larges dans le cadre d’une conférence internationale à Lévis à 2010 (dont les traces écrites se retrouvent dans un ouvrage), démarche qui s’est poursuivie avec le Sommet international Desjardins/Alliance coopérative internationale en octobre dernier. Voir à ce propos mon billet d’octobre dernier

Il y a donc quelques belles pièces au dossier ces dernières années, ce à quoi la CSN peut ajouter une tradition de positions progressistes depuis plus de 40 ans : les années 1970 avaient été marqué par un projet de société bien illustré par un manifeste Ne comptons que sur nos propres moyens (largement diffusé et discuté dans le mouvement), et l’ouverture d’un 2e front comme on disait à l’époque signalant par là la dimension politique de l’action syndicale. Aujourd’hui, force est de constater que la timidité règne à cet égard. L’élection au Québec de septembre dernier en a été la plus belle démonstration. Mis à part les groupes écologistes qui l’ont prise très au sérieux de même que les associations étudiantes qui étaient déjà fortement mobilisées, les organisations syndicales, communautaires, coopératives et d’économie sociale tout comme les groupes de femmes n’ont pas dit un mot. Au lendemain des élections non plus. Pendant que les organisations de représentation politique du secteur privé, et tout particulièrement les Chambres de commerce, ne se privaient pas de jouer les alarmistes face aux nouvelles mesures fiscales (et autres) du gouvernement Marois. Cherchez l’erreur ! Le syndicalisme et d’autres mouvements ont pris acte et se penchent maintenant sur la question, veulent se faire une tête autour d’un projet de société qui « puisse correspondre à leurs valeurs » comme on le répète à satiété par les temps qui courent. Mais il faut plus qu’un discours explicite sur les valeurs. Il faut que ces valeurs se transposent dans un projet sociopolitique pour la décennie actuelle qui établit des marqueurs pour changer les choses dans les différentes facettes du « vivre ensemble » dans notre société. Bref une plate-forme politique faite de grands chantiers et d’un corpus de propositions. La CSN dispose d’un bagage à cet égard dans certaines de ses organisations, notamment ses outils financiers, lesquels travaillent d’arrache-pied là-dessus depuis quelque temps déjà et prioritairement sur le grand chantier d’une économie durable.

L’apport des outils financiers de la CSN sur l’économie durable

Des propositions ont en effet pris forme notamment à la Caisse d’économie solidaire Desjardins, à Fondaction et au GESQ, propositions qui ont même fait leur chemin, comme nous l’avons mentionné plus haut, jusqu’à Rio+20 par l’intermédiaire du Forum international des Rencontres du Mont-Blanc (RMB). Leur contenu est de la plus grande actualité pour le renouveau conjoint du syndicalisme et du « modèle québécois de développement » d’ailleurs remis sur l’avant-scène depuis l’arrivée du gouvernement Marois, lequel modèle avait été fortement mis à mal pendant la décennie Charest. En quoi consiste l’apport de ces outils financiers ? On le trouve libellé sous forme de 5 grands chantiers et de 20 propositions sur le site du GESQ.

En résumé il y a d’abord une conviction qui prend forme et qui n’était pas présente auparavant, celle qu’il faut revisiter le modèle québécois de développement avec une nouvelle porte d’entrée, le défi écologique. Car c’est un nouveau capitalisme sauvage qui a surgi depuis 20 ans provoquant la crise alimentaire, énergétique et climatique. C’est à partir de cette entrée qu’on se départira de l’idée reçue que notre société est prisonnière d’une croissance écologiquement insoutenable et donc condamnée à produire toujours plus sans égard aux écosystèmes de la planète. En fait la question centrale n’est-elle pas comme le disent les économistes Gadrey et Lipietz : quoi faire croître et quoi faire décroître ? D’où l’importance de politiques syndicales fortes en matière de développement durable, ce qui a été amorcé au dernier congrès de la centrale en 2011 et sur quoi réfléchissent abondamment des groupes de recherche comme l’IREC ou la CRDC.

Avec les années 2000, la mondialisation néolibérale entre en force. Les Dragons et les Tigres d’Asie s’écrasent, la finance capitaliste passe progressivement aux postes de commande à l’échelle internationale, le FMI et la Banque Mondiale font déjà depuis un moment la pluie et le beau temps, etc. Sauf que ! Un grand rassemblement à Seattle en 1999 devient le signe annonciateur d’une société civile internationale émergente. Le Forum social mondial (FSM) se réunit pour une première fois en 2001 à Porto Alegre au Brésil. Mais il y a autre chose moins visible qui émerge : le syndicalisme se recompose à la même échelle en 2006 (la création de CSI), le mouvement des agriculteurs et des paysans aussi. Le mouvement coopératif a fait de même dans un coup d’envoi de son congrès de 2009 à Genève sans compter les initiatives des RMB de 2011, le Sommet Desjardins/ACI en cette année 2012 et les 11,000 participants au congrès de l’ACI de Manchester l’automne dernier.

Il y a là le début de quelque chose qui n’a pas cessé de progresser pendant toute la dernière décennie. À tâtons certes, mais sans perdre son élan initial. Il y a un inédit et un saut qualitatif : le début de décloisonnement des luttes (jusque là très sectorielles), un changement d’échelle (depuis trop longtemps repliées sur le local et le national), une urgence écologique qui fait son chemin en questionnant l’économie dominante. Bref, nous entrons dans l’ère de la transition écologique de l’économie.

Cette transition va demander beaucoup en termes de volonté politique de nos gouvernements. Condition première : l’entrée en scène des mouvements sociaux pour faire la preuve des possibles en la matière. Transformer nos infrastructures pour passer à la priorité du transport en commun, passer aux énergies renouvelables, accélérer le passage à une agriculture et à une foresterie écologiquement intensive, voilà trois exemples majeurs de combats qui seront longs et difficiles. Voilà pourquoi le syndicalisme doit opérer une « petite révolution culturelle » et faire mouvement avec d’autres organisations dans la construction d’un modèle alternatif de développement. Cela ne peut se faire que par une production globale verte en expansion et une volonté politique qui fournit des incitatifs en ce sens (une écofiscalité par exemple). Le contraire de ce que les tenants des multinationales (celles du gaz de schiste notamment) avancent.

Cela doit se faire autour de deux pôles :

  1. S’assurer de développer massivement des filières durables comme celle des énergies renouvelables (éolien, solaire, géothermique) ; comme celle de l’agriculture écologiquement intensive à grande échelle (pas seulement au niveau micro) et de la transformation de nos produits agricoles ici même ; comme celle de la biomasse de 2e génération pour alimenter le chauffage des établissements publics ; comme celle de la biométhanisation (biogaz à partir de nos déchets domestiques pour remplacer le pétrole des véhicules mobilisés par le service public) ; comme celui l’aménagement durable des forêts sous gestion de coopératives ; comme celui du transport collectif par monorail électrique reliant Montréal, Québec et les principales villes régionales (Trois-Rivières, Saguenay, Sherbrooke...) tel que l’avance une étude de faisabilité produite par l’Institut de recherche économique contemporaine (IREC).
  2. S’assurer d’inciter, voire de forcer la décroissance dans d’autres filières comme la conversion de raffineries de pétrole, le moratoire sur le gaz et le pétrole de schiste, le refus de voir des minières s’alimenter au diesel plutôt qu’à l’électricité dans le développement du plan Nord, etc.

Si c’est le cas, le syndicalisme sera à nouveau porteur d’un projet de société qui lui est propre. La crise a accéléré la réflexion au Québec comme au plan international avec la CSI. C’est dans ce sens que j’ai pris la parole au conseil fédéral de la FNEEQ-CSN suite à leur invitation le 5 décembre dernier. J’avais une heure pour faire mon exposé et 30 minutes pour échanger avec les délégués (150 personnes de tous les coins du pays). Pour ceux et celles qui ont le goût de l’entendre, on peut visionner un vidéo de 50 minutes de cette intervention qui présente une mise en perspective des nouveaux enjeux du développement au Québec et dans le monde et les éléments d’une plate-forme politique des mouvements sociaux pour favoriser une sortie de la triple crise (financière, écologique et sociale) que nous traversons.


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