Carnet de Louis Favreau
Chaire de recherche en développement des collectivités (CRDC)
Religions, démocratie et développement

La coopération internationale va de mal en pis

mercredi 1er juin 2011 par Louis Favreau

La coopération internationale de proximité va de mal en pis par les temps qui courent : la droite politique au Canada (le gouvernement Harper) a coupé les vivres de nombreuses associations (groupes de femmes engagées au plan international, organisations de coopération internationale comme Kaïros, Droits et Démocratie, Alternatives…). Voilà que la droite religieuse s’en mêle : un projet de transformation du courant de droite de l’Église catholique est en oeuvre au sein de l’OCI Développement et Paix, organisme de solidarité internationale progressiste né en 1967 dans la mouvance du Concile Vatican II et d’une encyclique, Populorum progressio (le développement des peuples). Plus de 40 ans de soutien de 12,000 membres et de dizaines de milliers de donateurs à des mouvements de justice économique et sociale dans les pays du Sud (dans 30 pays avec 200 partenaires : des organisations du mouvement paysan, du mouvement coopératif, du mouvement des travailleurs, des mouvements d’éducation populaire et de nombreuses initiatives de groupes de femmes…). D&P travaille aussi ici même au pays en menant des campagnes sur des thèmes comme la responsabilité sociale des minières canadiennes dans le Sud. Pour en savoir plus long, il faut visiter le site Soutenons Développement et Paix. Ce n’est pas mon habitude dans ce carnet mais, exceptionnellement, je vous invite à signer la pétition que le site a lancée. Ceci dit, il faut essayer de comprendre ce qui se passe. Un tournant majeur est en train de s’opérer dans l’aide internationale. Et il n’est pas localisé uniquement au Canada

Religions : quelle est la signification politique de leur présence sociale dans le monde ?

Les religions (et les institutions qui s’y rattachent) sont-elles un facteur de progrès social ou au contraire un frein dans le domaine qui nous occupe c’est-à-dire la solidarité internationale dans une perspective Nord-Sud ? Grande question, abordée cent fois plutôt qu’une, qui mérite une réponse nouvelle, si on se met dans une perspective planétaire et dans la nouvelle conjoncture où l’on assiste à la remontée des religions dans l’espace public des sociétés et, surtout, à la montée en puissance des courants les plus conservateurs, voire même fondamentalistes un peu partout dans le monde et particulièrement dans les pays du Sud [1].

Si l’Europe s’est grandement sécularisée, il en va autrement quand on examine le tout à l’échelle mondiale. « La planète religieuse s’est mondialisée » nous dit Olivier Mongin, directeur de rédaction à la revue Esprit. En d’autres termes, la mondialisation n’est pas qu’économique, politique ou sociale. Elle est aussi religieuse. Ce qui est généralement sous-estimée, voire ignorée alors que sa signification politique n’est pas, loin de là, marginale. En sciences sociales, la sécularisation et la laïcisation des États au sein des démocraties sont devenues quelque chose de relativement acquis ou en tout cas d’entendu depuis plusieurs décennies dans les pays démocratiques. Il y a en effet prévalence de la laïcisation, c’est-à-dire prévalence de la séparation du religieux et du politique, de la neutralité de l’État à l’égard de toutes les dénominations religieuses, de la liberté de conscience et de l’égalité des droits. Et, simultanément, on assiste à la montée de la sécularisation, c’est-à-dire au recul de la religion comme principal système de référence en matière de vie en société (institutions, morale…). Mais il faut ajouter que la majorité des pays de la planète ne sont pas très démocratiques sinon pas du tout (Rocher, 2001) et que les religions ont alors beau jeu de dicter les conduites individuelles et collectives.

De plus, on assiste depuis une décennie ou deux à un sérieux retour des choses : essor marqué de l’évangélisme protestant aux Etats-Unis et dans des pays du Sud à partir de son foyer principal que sont les États-Unis, montée d’un islamisme radical sur l’avant-scène publique internationale, développement d’une myriade de petites églises en Afrique et remontée d’un catholicisme de droite au sein des principales institutions de cette Église. Le commun dénominateur est a) le refus de l’ouverture au monde ; b) le refus de la liberté religieuse ; c) le blocage du dialogue avec les autres religions et d) le refus de la laïcité et de ce qui l’accompagne, soit la liberté de conscience et les droits de la personne. On notera ici que dans les Amériques, l’évangélisme protestant est d’autant plus marquant qu’il est le courant religieux sans doute le plus adapté à la mondialisation en cours avec ses réseaux transnationaux, ses moyens de communication de masse (télévision qui diffuse de par le monde, universités, postes de radio, ONG comme Vision mondiale présente dans 100 pays).

Caractéristiques centrales qui dictent leur conduite : le conservatisme social et politique ; l’assistanat dans les pays du Sud ; le non-respect du principe de la neutralité religieuse ; un militantisme associatif de type caritatif. Et, bien sûr, la bataille sur le terrain de la morale à savoir le refus de la liberté de choisir dans des domaines comme : 1) le droit des femmes à disposer de leur corps ; 2) l’interruption volontaire de la grossesse ; 3) l’homosexualité et même 4) le divorce. On prendra note que ces questions sont considérées comme non négociables et font ainsi l’impasse sur tout travail en partenariat avec des groupes ou des organisations qui ne partagent pas cette morale. Inversion donc de la situation qui a occupé l’avant-scène dans nombre de pays pendant une trentaine d’années (des années1970 aux années 1990) avec la théologie de la libération par exemple et divers courants religieux qui se réclamaient 1) d’une vision sociale progressiste ; 2) d’une perspective de développement plutôt que d’assistanat ; 3) du respect actif du principe démocratique de la neutralité et 4) d’un militantisme respectueux du pluralisme dans les mouvements sociaux transformateurs [2].

Les ONG catholiques : leur itinéraire de Vatican II jusqu’à aujourd’hui

L’intervention dans les pays du Sud de nombre d’ONG québécoises et canadiennes comme D&P, d’origine ou de culture catholique, suit un parcours partagé avec d’autres ONGD européennes œuvrant dans le domaine de la coopération internationale. On retrouve, en ¬effet, durant les décennies 1950 et 1960, des ONGD du Nord, principalement de filiation religieuse, qui offrent des services à des communautés locales du Sud pour leur venir en aide. La philosophie de ces organisations est inspirée par les préoccupations humanitaires de l’époque. Leur intervention est conçue, dans ce contexte, plus comme une mission évangélisatrice. La collaboration s’établit alors, dans les pays du Sud, avec les paroisses.

Cependant, durant les décennies 1970 et 1980, s’amorce un processus de laïcisation de ces ONG du Nord : travail avec des partenaires de sensibilités diverses tant sur le plan religieux que social ou politique. Les interventions viseront alors l’empowerment des communautés locales du Sud en s’inspirant des nouvelles orientations de développement des peuples et de justice sociale issues du Concile du Vatican II et des méthodes d’éducation populaire de Paolo Freire. La publication de l’encyclique Populorum progressio (1967) et l’orientation prise par la Conférence des évêques latino-américains (CELAM) à Medellin en Colombie en 1968 vont donner lieu à un coup d’envoi d’une nouvelle politique appuyée en cela par l’émergence de nouvelles théologies, notamment une théologie de la libération en Amérique latine. Durant ces deux décennies, l’intervention de ces ONG prendra un virage vers des formes de coopération transformatrices et visera plus particulièrement le soutien à des mouvements sociaux locaux (réseaux de coopératives, organisations de travailleurs ou de paysans, groupes de quartiers populaires). Le « social » prend une nouvelle dimension, celui du contrôle des populations sur leur développement [3]. Dans les années 1990 on passe, sur le plan opérationnel, de la coopération par petits projets locaux à la coopération basée sur une relation partenariale à plus long terme et à une perspective d’intervention multi-échelles (locale, nationale, internationale). Ces ONG sont des « communautés de croyance », pourrait-on dire, mais opérant désormais de façon séculière ou des « ONG confessionnelles laïcisées » qui s’engagent avec d’autres pour la justice sociale et économique (Duriez et alii, 2007 : p.28 et p.62).

L’accueil fait par le Concile Vatican II et par l’encyclique Populorum Progressio (le développement des peuples) à tous les gens de bonne volonté, et pas seulement aux catholiques, repose sur une nouvelle conception : la coopération internationale entre des communautés du Nord et des communautés du Sud se fait en toute indépendance de considérations religieuses, morales ou politiques partisanes ; les campagnes d’éducation qu’elles entreprennent ne véhiculent pas explicitement de message chrétien mais un message de solidarité ; l’engagement de leur personnel n’est pas fait sur la base de la conviction religieuse mais sur celle de la compétence et de l’engagement social. De même, une bonne partie de leur financement provient de sources publiques ou indépendantes de toute affiliation religieuse. Comment ces ONG d’origine religieuse, dans la mouvance catholique surtout, en sont-elles arrivées là, c’est-à-dire à pratiquer le principe de la neutralité alors que d’autres comme Vision mondiale (les Pentecôtistes) font du prosélytisme religieux ?

Religion et sécularisation au sein des ONG : une approche socio-historique

Historiquement, les ONG comme celles du Québec et du Canada s’inscrivent dans le vaste mouvement de sécularisation de leur société depuis les années 60-70, mouvement qui est à la fois externe à l’Église catholique (une partie importante de la population ne se reconnaît plus dans l’Église catholique et décroche) et interne à cette Église car le Concile Vatican II et ses travaux viennent accréditer un renouveau qui va dans le sens d’une déconfessionnalisation des organisations syndicales, coopératives et autres.

Au Québec et au Canada, nous sommes aujourd’hui, et cela depuis plusieurs décénnies, dans une société fortement sécularisée car l’essentiel des organisations de caractère social et les institutions de santé, d’éducation, de services sociaux, de loisirs…, de confessionnelles ou religieuses qu’elles étaient sont devenues séculières par l’intervention de l’État et le développement de services de caractère public. Autrement dit, il n’y a plus cette influence persistante et dominante des normes religieuses. Pour le dire en deux mots, au Québec, cela a été l’œuvre de la « Révolution tranquille ». Autrement dit, l’Église catholique n’est plus l’organisatrice du « social ». Ces services sont aujourd’hui des services publics d’un État social affichant, par principe, une position de neutralité à l’égard des religions. Plusieurs ONG sont nées en plein cœur de ce mouvement de sécularisation et de laïcisation. C’est le cas de Développement et Paix au Québec et au Canada de même que chez ses cousines européennes comme le Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD) en France devenu Terre solidaire, ou d’Entraide et Fraternité en Belgique.

Le Concile Vatican II fournit les fondements de cette option

C’est d’abord « l’Église dans le monde d’aujourd’hui » (Gaudium et spes) qui jette les bases d’une nouvelle politique de l’Église catholique, politique qui exige l’apport des sciences économiques et sociales à l’intérieur de la réflexion théologique (de quoi en effet ce monde d’aujourd’hui est-il fait ?) : théologie du développement d’abord avec L.-J. Lebret qui publie Dynamique concrète du développement en 1961 (Lebret est rédacteur des premières versions de l’encyclique sur le développement des peuples) ; puis théologie de la libération (G. Gutierrez au Pérou, les frères Boff au Brésil…). On assiste alors dans cette foulée à l’émergence d’un modèle de militantisme lié à cette conception sécularisée du développement et à des pratiques qui lui correspondent. La clé de l’action à entreprendre devient le soutien à la mobilisation des mouvements sociaux dans les pays du Sud (paysans, de travailleurs, etc.) pour la justice, le développement et la paix lesquels mouvements peuvent et doivent être soutenus par cet élan de solidarité internationale qui prend forme au Nord comme au Sud.

Le développement des peuples

Avec l’encyclique Développement des peuples, l’engagement des catholiques pour la justice sociale n’est plus aléatoire : il fait désormais partie intégrante de la conviction religieuse de ces derniers. Le document amorce dès lors le débat qui amènera des organisations de la mouvance catholique à entreprendre des actions qui renvoient moins à l’aide humanitaire et davantage à l’action sur les structures, sur les causes du sous-développement. Ces ONG, tout en s’appuyant sur les réseaux hérités de leur histoire (les « missions »), vont alors élargir leurs partenariats et s’engager aux côtés d’organisations non-confessionnelles dans un combat commun, ce qui induit de rendre plus discrète leur filiation religieuse en appliquant le principe de la neutralité.

L’encyclique Populorum Progressio, une référence majeure des ONG issues de cette période

Populorum Progressio a toujours été le document de référence par excellence de ce type d’ONG. Que contient cette lettre encyclique écrit il y a 44 ans (1967) ? La lettre du pape souligne d’abord que « la question sociale est devenue mondiale » et que « les temps actuels réclament de promouvoir le progrès des peuples plus pauvres, de favoriser la justice sociale… » (article 5). Ce document avait assez bien saisi les principaux défis de la période. Il avait également bien saisi la portée internationale de ces « disparités économiques, sociales et culturelles entre peuples » (article 76), « de ce profit comme moteur essentiel du progrès économique… et de cet impérialisme international de l’argent » (article 26), D’où le « nécessaire développement solidaire de l’humanité » (article 43). Tout cela indiquait alors que le changement à favoriser était un changement structurel et qu’il ne pouvait se faire qu’avec tous les hommes de bonne volonté.

Ce document est sans doute le document le plus progressiste de toute l’histoire de la pensée sociale de l’Église catholique parce que le développement tel que ce document le conçoit exige « des transformations audacieuses et profondément novatrices… » (article 32). D’autres lettres encycliques peuvent être invoquées. C’est cependant ce document qui tient lieu de référence et qui inspire de façon centrale depuis plus de 40 ans cette famille d’ONG.

Populorum Progressio, un document daté mais toujours d’actualité sur le fond

Ce document est, sous certains aspects, daté. Il aborde la situation des peuples en matière de justice et de développement en général –ce qui vaut encore aujourd’hui- et des questions spécifiques de cette époque. Il n’aborde pas ce qui a surgi par la suite sur l’avant-scène publique internationale : la condition des femmes, les migrations internationales, le réchauffement climatique, le VIH-Sida… Les orientations générales du développement des peuples telles qu’elles se posaient en 1967 n’est plus tout à fait le même. La notion de développement est aujourd’hui plus complexe encore et est elle-même questionnée par l’urgence écologique (voir à ce propos l’article 56 de mon blogue). Il faut surtout, à ce stade-ci, enregistrer le caractère progressiste et ouvert sur le monde de ce type de document et des organisations qui l’ont mis en œuvre. Comme le dit si bien le sociologue et théologien Gregory Baum dans son ouvrage dont le titre est très révélateur : Étonnante Église, l’émergence du catholicisme solidaire (2006 : 13) :

Si on ne parle que de chrétiens conservateurs et de chrétiens libéraux, il n’y a plus de place pour Dorothy Day et Daniel Berrigan ni, plus largement, pour les catholiques associés au Catholic Worker, au Center of Concern, à Développement et Paix et aux autres groupes ou centres foi et justice qui ont surgi partout à travers le monde catholique et dont plusieurs sont soutenus vigoureusement par des communautés et des ordres religieux…(p.13 et 14).

Cette lettre encyclique se situe en droite ligne avec la constitution Gaudium et spes, pièce maîtresse du concile Vatican II (l’Église dans le monde moderne). Elle est limpide sur « la ferme incitation faite aux catholiques et, plus largement, à tous les hommes de bonne volonté, de s’engager fermement pour la justice et le développement des peuples » (articles 81, 82 et 83 de l’Appel final).

Partant de là ces nouvelles ONG se sont distinguées en mettant en œuvre des partenariats qui se veulent dans la durée et dans la réciprocité avec des communautés du Sud, c’est-à-dire avec des catholiques, des chrétiens, des musulmans…et tous les hommes de bonne volonté (Navarro-Florès, 2009). Une autre intuition à l’origine de cette famille d’ONG : il faut informer et mobiliser dans nos propres pays sur les enjeux de la paix, de la justice et du développement y compris en contestant les positions de nos gouvernements. Ce qui a souvent un prix surtout lorsque les gouvernements sont plutôt conservateurs. Dans cette perspective, aujourd’hui, une OCI comme D&P soutient ici et dans le Sud la montée d’un mouvement citoyen international (et non d’organisations internationales affichant leur identité catholique) et mène des campagnes au Québec et au Canada pour la responsabilité sociale des minières canadiennes dans le Sud, ce qui n’est pas du tout apprécié par le gouvernement Harper.

Cette perspective aura obligé ces ONG à beaucoup d’ouverture sur les nouvelles questions sociales parce que les lignes de force sont la promotion des droits, le développement d’alternatives socioéconomiques, le soutien au développement de la démocratie. Dépendant des pays, des continents, des cultures et des religions de ceux avec lesquels ces ONG travaillent dans le Sud, ces lignes de force ne peuvent se concevoir que de façon ouverte et réciprocitaire. Il leur est donc capital d’aménager des espaces de dialogue interculturel dont un des principes fondamentaux est le pluralisme. La condition première de ce type de travail et de ces partenariats : ne pas imposer sa morale, sa culture, sa confession religieuse.

Par là, le catholicisme a rompu avec son fondamentalisme de la période antérieure et avec les fondamentalismes de tous les horizons, particulièrement virulents depuis une ou deux décennies. On ne peut en dire autant avec le pape actuel et la nouvelle politique du Vatican qui cherche à mettre au pas les organisations catholiques d’aide internationale comme ce fut le cas au dernier congrès de Caritas international en mai 2011.

Les ONGc et la laïcisation : un itinéraire pluriel qui évolue en dents de scie

Avec le temps, plusieurs ONGc ont développé une relative autonomie à l’égard de leur Église respective car une partie de plus en plus importante de leurs activités ont obéi davantage à une logique de professionnalisation et à une logique de financement de leurs activités qui exigeaient toutes deux une ouverture sur d’autres filières que les filières d’Église : cas d’OXFAM d’origine quacker et anglicane (Royaume-Uni, 1942) ; Frères des hommes d’origine catholique (France)….qui ne sont plus confessionnelles ou en grande partie déconfessionnalisées. Or l’enjeu plus récent dans l’aide internationale, et qui n’est pas sans soulever de sérieuses interrogations, c’est le basculement à nouveau dans l’aide missionnaire amenée par des protestants évangéliques ou des catholiques charismatiques sans parler de l’entrée en scène d’ONG islamiques fondamentalistes.

Développement et Paix et consœurs ne sont plus à l’abri de pressions en provenance des courants catholiques conservateurs, aujourd’hui de plus en plus influents auprès des autorités religieuses, comme le démontre sa récente crise (voir les 3 articles de J.-C. Leclerc sur la « crise à Développement et Paix », dans Le Devoir, les 20 avril 2009, 11 avril 2011 et 30 mai 2011).

Mise en perspective : la religion peut être une chose et son contraire

Des Églises et des organisations qui lui sont historiquement rattachées ont fait la preuve qu’il est possible de séparer le religieux du social et du politique, voire même, au plan institutionnel, afficher une politique de neutralité religieuse lorsqu’on agit dans l’espace public d’une société qui se veut démocratique. En d’autres termes, des initiatives de solidarité internationale liées au développement de la démocratie et de la justice économique et sociale font co-exister différents types de pensées progressistes dont les unes peuvent être religieuses et d’autres pas. Mais le contraire existe aussi et il prend aujourd’hui de l’expansion.

La religion traverse la société de ses tendances et la société traverse la religion de ses tensions. Des sociologues des religions comme Frédéric Lenoir (directeur de la revue Le Monde des religions) nous dit que l’humanisme, les droits de la personne et la liberté de conscience sont un legs des Évangiles. Argument qui se défend. Et des journalistes comme Guillebeaud (2007 : 57-95), en fouillant l’histoire, redécouvrent que le croisement entre le judaïsme, la pensée grecque et le christianisme aura permis, indépendamment du rôle institutionnel que les Églises ont pu jouer par ailleurs, l’émergence de valeurs fondamentales nouvelles telles que l’autonomie de la personne (sans précédent dans l’histoire longue de l’humanité), l’aspiration égalitaire (être égaux en droit), le principe espérance (par opposition à un destin prédéterminé et construit à l’avance), le progrès social (la non-acceptation du monde tel qu’il est), la reconnaissance de la science (le refus de tout fondamentalisme qui la récuse). Voilà qui résume bien les repères clés d’aujourd’hui pour contrer ce retour des fondamentalismes sur l’avant-scène internationale. À défaut de quoi la coopération internationale ira de mal en pis.

Repères bibliographiques

Baum, G. (2006), Étonnante Église, l’émergence du catholicisme solidaire, Bellarmin, Montréal.

Duriez, B., F.Mabille et K.Rousselet (dir.), (2007), Les ONG confessionnelles, religions et action internationale. Actes de colloque de l’Association française des sciences sociales des religions (ASFR), Paris, Éd. L’Harmattan.

Favreau, L., L.Fréchette et R. Lachapelle (2008), Coopération Nord-Sud et développement : le défi de la réciprocité. PUQ, Sainte-Foy.

Favreau, L., L.Fréchette et R. Lachapelle (2010), Les défis d’une mondialisation solidaire. PUQ, Sainte-Foy.

Guillebeaud, J.-C. (2007), Comment je suis redevenu chrétien, Albin Michel, Paris.

Lacombe, M. et G. Rocher (2001), L’idée du siècle, la liberté du citoyen. Entrevue avec Guy Rocher, Fides/Radio-Canada, p.67 à 80.

Sur Développement et Paix

Collectif (1992), Chemin de la solidarité, l’histoire de Développement et Paix, Novalis, Ottawa.

Navarro-Flores, O. (2009), Le partenariat en coopération internationale. Paradoxe ou compromis ? PUQ, Sainte-Foy.

Van Kemenade, S. et L.Favreau (2000), Coopération internationale Nord-Sud et économie sociale : l’expérience de D&P (1967-1999), Cahier de recherche de la CRDC, UQO, Gatineau, 65 pages.

[1La dernière campagne présidentielle de l’automne 2010 au Brésil l’a très bien illustré : dans le plus grand pays catholique du monde, la question des valeurs religieuses et morales a dominé la campagne au second tour et a mis en difficulté la candidate Dilma Roussef du Parti des travailleurs (PT, gauche). Motif : elle avait pris position en faveur de la légalisation de l’avortement. Sur internet, les réseaux évangélistes et autres dénonçaient cette position (source : Agence France Presse, 12 octobre 2010).

[2Voir à ce propos une vue d’ensemble de la coopération internationale d’ici dans les pays du Sud dans l’ouvrage Coopération Nord-Sud et développement : le défi de la réciprocité (Favreau, Fréchette et Lachapelle, PUQ, 2008).

[3Pour en savoir plus à cet égard, voir le livre des mêmes auteurs (Favreau et alii), Les défis d’une mondialisation solidaire (PUQ, 2010). État des lieux des mouvements sociaux au plan international et de celui de la solidarité internationale.


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