Carnet de Louis Favreau
Chaire de recherche en développement des collectivités (CRDC)
Sortie de crise du capitalisme

La bataille n’est pas qu’économique, elle est culturelle. Écho à la déclaration de l’Alliance sociale

mercredi 1er décembre 2010 par Louis Favreau, Gérald Larose, Claude Béland, Hélène Simard
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Ce billet est un texte signé par quatre personnes pleinement engagées dans la Conférence internationale du mouvement coopératif à Lévis fin septembre dernier et dans ses suites. Il était destiné à la rubrique Idées du journal Le Devoir qui n’a pas cru bon cette fois-ci de le publier. Il a cependant été publié dans un bulletin économique d’un réseau de la gauche démocratique, le blogue OIKOS au début de novembre mais il a passé relativement inaperçu. Il s’agit d’un écho en droite ligne de cette conférence internationale signifiant la complicité de vue du mouvement coopératif avec des organisations syndicales préoccupées du virage à droite actuelle, celles de la nouvelle Alliance sociale que des organisations de travailleurs et des associations étudiantes ont signé dans Le Devoir du 5 novembre dernier. Nous reproduisons ici les deux textes

L’article paru dans le Devoir du 5 novembre dernier portant en titre « Un autre Québec est possible » a le mérite de contrebalancer le dogme, plutôt naïf mais répandu, selon lequel le marché peut et doit être la solution aux crises financière, démographique, environnementale, alimentaire et social. Les auteurs interrogent la « pensée dominante » représentée par le « tout au marché », ce dernier étant perçu comme la solution à toutes les crises. Or, ce n’est pas en amincissant l’État que l’on peut sortir d’une crise elle-même causée, pour l’essentiel, par le « tout au marché ». Bien au contraire, cela contribuerait effectivement à accroître les inégalités ! Nous désirons compléter l’analyse de l’Alliance sociale, espérant par là faire un pas de plus, tant dans la réflexion, que dans les solutions.

En d’autres termes, ce que nous disent les auteurs, c’est que la pensée unique contribuerait à la crise, plutôt que de la solutionner. Historiquement, la création de richesse fut associée aux capacités des entreprises, le plus souvent les grandes entreprises capitalistes, à générer du développement. Cette idée est encore omniprésente aujourd’hui dans les universités, dans les médias et dans l’opinion publique en général. Quant aux crises, elles seraient un accident, une erreur de parcours qu’il faut réguler par des mécanismes mis au point par des économistes orthodoxes. Pourquoi, selon nous, cette interprétation est-elle erronée ?

En septembre dernier se tenait à Lévis une conférence internationale intitulée Quel projet de société pour demain ?, à l’invitation du Conseil québécois de la coopération et de la mutualité. La première journée portait sur les enjeux et défis auxquels la société québécoise est aux prises, en termes d’urgence écologique, de développement solidaire des territoires, de démocratisation de l’économie, d’alliances entre mouvements sociaux, de renouvellement de l’État social et de solidarité internationale. La seconde journée débutait avec l’animation d’un panel appelé « les grandes oreilles » de la conférence, qui proposait une analyse permettant aux 600 participants présents d’aborder la seconde journée, mais cette fois-ci, en mode solutions. Les participants à cette conférence provenaient d’univers multiples, notamment du mouvement coopératif, syndical, du développement local, de l’environnement et de l’écologie, des groupes communautaires et du monde municipal. Ces mouvements sociaux d’allégeances différentes ont pourtant contribué de façon déterminante à bâtir la société qui est la nôtre. Le monde dans lequel nous vivons ne résulte pas de la vision d’une seule culture, bien au contraire. Le développement résulte de la contribution d’une diversité d’acteurs qui participent de leur point de vue à enrichir la société. Une clé d’interprétation de la crise actuelle repose sur cette tendance à ne voir qu’un seul système, une seule culture. Cette culture unique s’exprime, notamment, par le biais des formations qui reposent sur un seul mode de développement et de gestion enseigné dans les milieux académiques. Elle se mesure également à l’importance accordée à la finance ou à la bourse, présentée comme le centre du monde par les médias. L’opinion publique s’en trouve alors nivelée par une culture unique qui valorise le profit sans égard à la redistribution de la richesse et à la réponse aux besoins.

Pourtant, notre société québécoise s’est développée avec la contribution d’une pluralité d’acteurs issus de mouvements diversifiés. Qui aurait cru, par exemple, que les coopératives, tant au Québec que dans le monde entier, ont mieux traversé les crises que les grandes entreprises capitalistes ? C’est pourtant la réalité. Les études du Ministère Développement économique, de l’Innovation et de l’Exportation le démontrent clairement au Québec. Sur une décennie, elles sont deux fois plus nombreuses à durer que les entreprises dites « traditionnelles ». Le modèle coopératif repose sur une pensée à long terme, une pensée qui tient compte d’abord des besoins, tout en occupant un espace de marché. De la même façon, les syndicats ont développé différents outils financiers pour soutenir les travailleurs.

La bataille pour sortir de la crise ne réside donc pas dans la tendance à « plus d’économie de marché ». La bataille est culturelle. Promouvoir la biodiversité entrepreneuriale comme l’avançait le vice-président de l’Alliance coopérative internationale Felice Scalvini à l’ouverture de la conférence, est une des avenues pour sortir de la crise. Créer un espace où cette diversité apparaît dans les instances de formation et de recherche, dans les médias comme dans les outils et réglementations de l’État. Le débat n’est pas seulement celui de savoir si le développement viendra de l’État ou du privé. Le débat repose sur l’idée qu’on se fait de la liberté, celle d’avoir le choix, tant dans l’opinion publique que pour les jeunes en formation, d’un modèle entrepreneurial. Le débat concertant la sortie de crise repose aussi sur la démocratie, celle qui reconnaît que la création de richesse et la justice sociale vont de pair.


Un autre Québec est possible. L’Alliance sociale lance sa première déclaration commune

Différents groupes progressistes ont décidé d’unir leurs voix et leurs actions afin de démontrer qu’en matière de finances publiques et de développement économique, un autre Québec est possible.

Depuis plusieurs années, nous assistons au Québec à l’expression d’une pensée dominante qui répète inlassablement des mantras prônant le désengagement de l’État, la privatisation des services publics, le laisser-faire économique et le tout au marché. Et ce phénomène a pris de l’ampleur à la faveur de la pire crise financière et économique mondiale des soixante dernières années.

La préparation du dernier budget québécois a d’ailleurs donné lieu à une stratégie bien orchestrée de déformations factuelles, de contre-vérités et de propos alarmistes de tout genre.

Pour résumer, nous serions moins riches qu’ailleurs et plus endettés, tout en bénéficiant de services publics et de programmes sociaux plus étendus. En somme, selon ce point de vue, nous vivons au-dessus de nos moyens. Et la situation ne pourra qu’empirer avec le vieillissement de la population.

Le même diagnostic déprimant nous est servi quant à l’état de l’économie : productivité à la traîne, investissements anémiques, démographie stagnante, etc. Et nous pourrions continuer longuement la litanie de nos insuccès allégués.

Tout cela sert de toile de fond pour justifier un virage vers la privatisation et la tarification des services sur la base du principe d’utilisateur-payeur, et ce, dans le but de faire reposer directement sur les épaules des usagères et des usagers une part croissante du financement des services.

Or, ces orientations ne peuvent qu’engendrer plus d’inégalités et de privations pour les gens moins fortunés, alors même que des droits sociaux et économiques fondamentaux sont en cause.

Solutions progressistes

C’est pour faire contrepoids à ces séances publiques d’autoflagellation que l’Alliance sociale s’est formée. Pour ce faire, nous entendons mettre au jeu des solutions de rechange qui feront la démonstration qu’il est nécessaire d’avoir un État fort si l’on veut une économie dynamique et une meilleure redistribution de la richesse.

À partir des préoccupations des groupes formant l’Alliance, nous avons dégagé des objectifs en vue d’infléchir la trajectoire du prochain budget du Québec au printemps prochain.

Compressions et équilibre budgétaires

Le gouvernement doit mettre fin à son programme de compressions budgétaires tous azimuts, car, sous prétexte d’un retour hâtif à l’équilibre budgétaire, il sabre les services à la population déjà très fragilisés par des années de coupes et de réformes inappropriées en plus de se priver d’instruments pour faire face aux nouveaux besoins.

La hausse des droits de scolarité est une fausse solution aux problèmes de financement de l’enseignement supérieur qui frapperait de plein fouet les étudiants les plus démunis et leur famille. Cela ne fait que détourner l’attention de la nécessité et de l’urgence de procéder à des investissements publics majeurs en éducation. Les mêmes besoins pressants se font sentir en ce qui a trait aux services à la petite enfance, aux personnes âgées, ainsi qu’au regard du financement public adéquat de la santé et des programmes sociaux et d’une fonction publique performante.

Pour retrouver l’équilibre budgétaire, nous devons envisager un échéancier plus long, d’autant plus que le poids du déficit québécois par rapport à son économie est l’un des moins élevés des pays industrialisés.

Si l’ampleur de la dette que nous léguons aux générations futures doit être prise en compte, nous devons aussi nous préoccuper de l’état dans lequel nous leur laisserons les services publics et les programmes sociaux. Cela aussi fait partie de l’équité entre les générations.

L’équité des mesures fiscales

Alors que des études démontrent que nous payons nos médicaments trop cher, nous estimons que la contribution en santé d’un montant de 200 $ par adulte, sans égard au revenu, constitue une mesure régressive injustifiée et pernicieuse.

Nous pensons aussi que le régime d’imposition pour les contribuables à très hauts revenus devrait être révisé. À titre d’exemple, un 4e palier de 28 % à la table d’imposition pour les revenus imposables supérieurs à 127 000 $ pourrait être introduit, comme cela existe au fédéral. La fiscalité des entreprises devrait aussi être resserrée dans le but de restreindre l’évitement fiscal et les échappatoires de toutes sortes.

Autres mesures

De même, nous voudrons nous assurer que l’exploitation de nos ressources naturelles dans une perspective de développement durable entraîne les retombées économiques pour la population et l’État québécois.

Il faut aussi faire en sorte que le gouvernement fédéral rehausse substantiellement sa contribution pour soutenir les provinces tout en respectant leur juridiction.

Le développement économique

Nous attendons des mesures fortes pour assurer la vitalité du secteur manufacturier et favoriser la création d’emplois dans une perspective de développement durable. Nous attendons des mesures qui valorisent le savoir-faire québécois, qui encouragent la modernisation des équipements et l’accès aux technologies. Des mesures qui reconnaissent la vitalité de nos entreprises de service, des mesures qui stimulent l’économie sociale.

Pour cela, nous comptons sur la mise en place d’un dialogue social qui privilégierait la véritable contribution des travailleurs au développement de l’organisation du travail et de l’innovation dans les entreprises.

Les directions d’entreprises et des institutions publiques doivent favoriser le maintien des emplois et s’engager résolument à investir dans la formation. En favorisant ainsi le développement des compétences des travailleuses et des travailleurs pour mieux faire face aux mutations du marché du travail et aux enjeux environnementaux de plus en plus présents, ce sont des emplois de qualité que nous assurons.Voilà une façon concrète non seulement de créer de la richesse, mais également de mieux la répartir.

Nous sommes conscients des difficultés auxquelles la société québécoise est confrontée. Nous avons aussi conscience des défis qui se posent, en particulier en matière de conciliation entre l’économie et l’environnement. Nous désirons relever ces défis, comme nous l’avons fait collectivement par le passé avec un succès certain. Mais nous ne laisserons pas saccager nos services publics et nos programmes sociaux, tout comme nous favoriserons le renforcement des leviers d’intervention économique de l’État.

Nous croyons fermement que des solutions progressistes peuvent être apportées pour permettre à la société de continuer d’avancer.

Chacun des membres de l’Alliance sociale mènera, au cours des prochains mois, diverses actions de visibilité afin de sensibiliser la population du Québec à propos de l’alternative au discours dominant sur les finances publiques et d’ici le printemps, des actions convergentes de tous les groupes seront menées sur des bases régionales ou nationale.

Ont signé ce texte : Michel Arsenault (président de la FTQ), Claudette Carbonneau (présidente de la CSN), Réjean Parent (président de la CSQ), François Vaudreuil (président de la CSD), Lucie Martineau (présidente du SFPQ), Dominique Verreault (présidente de l’APTS), Gilles Dussault (président du SPGQ), Léo Bureau-Blouin (président de la FECQ), Louis-Philippe Savoie (président de la FEUQ)


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