Carnet de Louis Favreau
Chaire de recherche en développement des collectivités (CRDC)
Entretien réalisé avec Chantale Doucet, doctorante en sciences sociales appliquées à l’UQO

Agricultures, souveraineté alimentaire et coopératives : les enjeux

lundi 8 novembre 2010 par Louis Favreau, Chantale Doucet

Dans un billet du mois de mars dernier, j’interrogeais Chantale Doucet à propos de l’agriculture au Québec, son sujet de thèse de doctorat. Suite à la popularité de ce texte et aux questions soulevées dans la foulée d’un colloque (Université d’été du GESQ, Estrie, en mai dernier) et d’une grande conférence (Lévis, septembre) portant en tout ou en partie sur ce sujet, nous avons décidé de répéter l’exercice. La Conférence internationale de septembre dernier à Lévis sur les coopératives, à laquelle Chantale Doucet participait, s’y prêtait bien. Plusieurs présentations avaient pour objet l’agriculture : un atelier intitulé « Coopératives et développement agricole durable et solidaire : quelques innovations » y était consacré ; puis une journée de réflexion intitulée « Quelle place pour les coopératives dans la restructuration des organisations agroalimentaires ? ». Réflexions à chaud d’une chercheure dans le domaine, elle-même issue du monde agricole

Louis Favreau : Dans ton projet de thèse, tu as réalisé un tableau qui fait la synthèse des oppositions entre deux modèles agricoles généralement présentés dans les travaux de recherche. Peux-tu nous expliquer ces deux modèles et positionner les coopératives à partir des idées exposées et des échanges qui y ont eu lieu lors de cette conférence ?

Chantale Doucet : Le premier modèle s’appuie sur une logique productive. C’est le modèle dominant sur les territoires, encouragé par les politiques agricoles nationales et internationales et principal référent des recherches dans le domaine. Le deuxième modèle réfère à une logique territoriale qui intègre la dimension multifonctionnelle. Il est encore très minoritaire mais en forte croissance car il répond aux besoins et préoccupations de la population d’ici et d’ailleurs. Dans le tableau, j’ai poussé à l’extrême l’opposition entre ces deux modèles pour mieux saisir les différences.

Caractéristiques du modèle agricole productiviste et du modèle agricole territorial
Modèle agricole territorial Modèle agricole productiviste
Impliqué dans un projet territorial (coopération) Rupture avec les réseaux locaux (individualisme)
Produits à valeur ajoutée (qualité et identité) Produits standards basés sur la baisse des coûts et des prix
Plusieurs rôles et fonctions économiques, sociales et environnementales Fonction productive
Diversification Monoculture
Encourage des pratiques durables Rupture avec l’environnement
Liens avec consommateurs et marchés locaux Rupture avec l’alimentation locale (mise sur l’exportation)
Absence ou peu d’intermédiaires Intermédiaires omniprésents
Intégration d’une logique horizontale Logique verticale uniquement
Politique intégrée ou intersectorielle Politique sectorielle

Grosso modo, l’agriculture productiviste est axée sur la croissance économique. Sa fonction première et souvent la seule se résume à la production de biens alimentaires standards aux dépens de son rôle social et environnemental. Pour être concurrente, l’entreprise agricole doit ainsi se positionner favorablement sur le marché qui est devenu très compétitif avec la mondialisation. La formule « gagnante » : se spécialiser, s’agrandir et se moderniser pour accroître ses rendements tout en diminuant ses coûts de production. Les stratégies de l’entreprise sont davantage tournées vers les marchés extérieurs plutôt que vers le développement des marchés locaux. À cet égard, les intermédiaires entre les producteurs et les consommateurs sont omniprésents. Pour tout agriculteur, il est évidemment assez difficile de ne pas s’inscrire dans cette logique puisque le système est conçu ainsi. « Gagner sa vie » doit tout de même demeurer au rang des priorités !

On voit toutefois émerger, de plus en plus, des alternatives qui s’inscrivent dans un modèle territorial. À grands traits, on peut dire que ce modèle est davantage tourné vers une diversification des activités, il valorise de nouveaux créneaux et des productions à valeur ajoutée, il encourage des pratiques durables. Certains consommateurs sont prêts à payer davantage pour ce type de produit différencié. Ces nouvelles demandes permettent à des agriculteurs de « gagner leur vie » sur la base d’un autre modèle agricole qui intègre d’autres valeurs.

Dans la réalité, toutefois, les différences entre ces deux modèles agricoles sont rarement aussi prononcées mais combinent, à différents degrés, des caractéristiques des deux modèles.

Louis Favreau : Est-ce le cas pour des coopératives qui, au Québec, ont une longue histoire dans ce grand secteur ?

Chantale Doucet : Tout à fait ! Il existe une panoplie de coopératives agricoles avec des identités, des visions, des tailles différentes parfois comparables à des multinationales. Certaines sont davantage axées sur le modèle territorial, d’autres sont calquées sur le modèle productiviste. Les présentations sur les coopératives auxquelles j’ai assisté et les échanges qui en ont découlé illustrent diverses combinaisons entre ces deux modèles. J’ai retenu trois principaux exemples qui démontrent cette combinaison.

  1. À la Conférence, j’ai entendu à maintes reprises des représentants de grandes coopératives agricoles québécoises utiliser les mots suivants : agriculture écologiquement intensive. À elle seule, cette formule qui semble de plus en plus populaire dans le milieu vient concilier certaines caractéristiques des deux modèles. Elle désigne les changements amorcés par l’agriculture intensive, donc productiviste, vers des pratiques plus durables. C’est le cas notamment de la Coop fédérée qui, selon son secrétaire exécutif Jean-François Harel, s’est dotée de projets en développement durable suite aux recommandations émanant du rapport de la Commission Pronovost qui fait état des préoccupations grandissantes de la société québécoise pour le développement durable. Comme d’autres également sur place, cette fédération coopérative (à laquelle sont affiliées plus de 100 coopératives sur tout le territoire du Québec) est amenée à réexaminer ses façons de faire afin d’adapter son modèle à une meilleure gestion environnementale. Il semble y avoir plusieurs changements dans cette lignée au sein des coopératives. Toutefois, ces pratiques, plans, projets sont très peu connus, même entre les coopératives. Un des défis mentionnés lors des discussions est de donner une plus grande visibilité à ces changements qui méritent d’être davantage connus.
  2. Si l’agriculture intensive encourage des pratiques plus durables, l’inverse est aussi vrai. L’agriculture biologique qui fait appel au principe de développement durable, par exemple, s’inscrit aussi, en partie, dans un modèle capitaliste marchand. À ce titre, la vision de la Filière biologique du Québec, présentée par son secrétaire général Alain Rioux, conjugue qualité, variété, accessibilité des produits, apport à la protection de l’environnement avec capacité concurrentielle sur le marché canadien et les marchés d’exportation. On pourrait dire qu’elle se positionne à mi-chemin entre les deux modèles. « Le développement de l’ensemble de la filière biologique québécoise, explique M. Rioux, doit être efficient et rentable pour tous les partenaires ».
  3. « Comment allons-nous réussir à nous démarquer ? » Voilà la question que s’est poséeCitadelle, une coopérative de producteurs de sirop d’érable et de miel, explique son directeur des ventes, Martin Plante. Pour la majorité des entreprises, la réponse se traduit par la recherche de prix très compétitifs pour rivaliser avec la concurrence. En agriculture, toutefois, d’autres stratégies peuvent être mobilisées. Dans sa présentation, Christian Lacasse, président de l’UPA, comparait les denrées alimentaires à la culture pour dénoncer les politiques internationales de régulation des marchés. L’analogie est appropriée car un coup d’œil du côté des alternatives dans le milieu agricole indique qu’elles valorisent des facteurs d’identité, de solidarité, des traditions locales, des spécificités comme leviers de développement.

Revenons à la coopérative Citadelle. Elle a répondu à son interrogation en misant sur son identité distinctive, le modèle coopératif. « Transparence, modèle d’affaires collectif valorisant les producteurs, aides techniques et formations des membres, processus décisionnel coopératif, pratiques forestières visant la préservation de l’écosystème forestier » sont quelques-unes des valeurs coopératives mentionnées par M. Plante qui distingue Citadelle des entreprises privées de son secteur de production. Pour miser sur cette différence, les produits de Citadelle ont maintenant un sceau « 100% coop » certifiant aux consommateurs qu’ils achètent directement des producteurs membres d’une coopérative qui intègrent des valeurs sociales et environnementales. En même temps, explique Martin Plante, ce symbole est un levier pour faire de l’éducation coopérative auprès des chaînes ainsi que pour véhiculer et vivre nos valeurs coopératives dans nos relations d’affaires. Dans la même veine, le projet Chrysalide de la Coop fédérée a remplacé les multiples étiquettes de ses coopératives par un seul logo afin de se donner une réelle image réseau et une marque de commerce forte.

Louis Favreau : Certaines grandes coopératives s’inscrivent davantage dans une agriculture productiviste, s’en distinguent-elles tout de même en intégrant d’autres valeurs que celles du modèle capitaliste marchand ?

Chantale Doucet : Oui ! Plusieurs présentateurs ont d’ailleurs mentionné différentes valeurs sociales, environnementales et territoriales qui caractérisent les coopératives. Nous en avons mentionné quelques-unes dans la réponse précédente. Ajoutons que, pour Olivier Frey, chercheur français dans le domaine, qui a réalisé sa thèse de doctorat sur le rôle, en France, des entreprises coopératives dans la structuration des filières et des territoires, les coopératives agricoles font partie d’un secteur non capitaliste (que certains nomment « acapitalistes »). Ils énumèrent plusieurs raisons dont l’intérêt limité aux parts, les ristournes proportionnelles aux opérations, les réserves impartageables. Mais le partage de liens étroits avec son territoire est la principale raison qu’il évoque. « Contrairement aux sociétés privées, les coopératives sont soumises à une contrainte de territorialité. Elles doivent travailler avec les agriculteurs adhérents qui sont situés dans leur circonscription territoriale ». Pour Bruno Jean, chercheur à l’Université du Québec à Rimouski, les coopératives retissent les liens perdus entre l’agriculture et l’alimentation et entre les producteurs et consommateurs contribuant à remettre en valeur les territoires agricoles. En outre, les coopératives québécoises, propriétés de gens d’ici, ne pourront jamais être achetées par des entreprises étrangères.

Pour Christian Pèes, vice-président du Comité général de la coopération agricole de l’Union européenne, le social s’inscrit dans les gènes des coopératives. En Europe, explique-t-il, les coopératives sont à l’avant-garde au niveau de l’environnement. L’exemple de la coopérative Sicaseli présenté par Sandrine Fournié vient en témoigner. Même son de cloche pour Delphine Antolin de la Coop de France. Plus près des préoccupations de la population, explique-t-elle, les coopératives doivent inévitablement intégrer le développement durable. Elles évaluent leurs impacts sur l’environnement et le territoire, proposent des réponses inédites et impulsent une agriculture durable dans leur milieu. Au Québec, les coopératives ont été les précurseurs dans la distribution, l’augmentation et l’accessibilité des produits biologiques explique Alain Rioux.

Louis Favreau : Outre les représentants des coopératives, des agriculteurs membres de la direction de l’UPA étaient présents lors de l’événement, dont le président Christian Lacasse, qui a fait une présentation. Quelles sont les grandes lignes du discours de l’UPA ?

Chantale Doucet : « La mondialisation est la principale menace qui pèse sur l’agriculture » a déclaré d’emblée Christian Lacasse qui était de retour de Genève depuis quelques heures à peine. Le but de son voyage ? Assister à une rencontre à Genève, siège de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), pour défendre les enjeux de l’agriculture québécoise. On comprend mieux alors la portée de son discours qui est, aussi, celui de plusieurs représentants de l’agriculture, notamment Denis Richard, président du Conseil québécois de la coopération et de la mutualité et de La Coop Fédérée également conférencier lors de la plénière de clôture. Ce message, explique un représentant de la Coop fédérée, est également celui transmis par plusieurs agriculteurs qui ont peine à survivre dans un contexte d’extrême concurrence. Le projet Chrysalide de la Coop fédérée est d’ailleurs né pour pouvoir réagir aux marchés plus rapidement.

Christian Lacasse, président de l’UPA, reproche à l’OMC d’aborder les questions agricoles uniquement d’un point de vue commercial. « Cela crée des crises au Québec mais aussi dans les pays du Sud avec la crise de la faim. Nous demandons à l’OMC de garder une cohérence entre les règles commerciales et le droit à l’alimentation, un droit légitime qui prime sur tout autre » explique-t-il.

Même constat du côté de Christian Pèes, vice-président du Comité général de la coopération agricole de l’Union européenne et vice-président de MOMAGRI, un mouvement qui prône une gouvernance mondiale de l’agriculture. La libéralisation des marchés n’a définitivement pas les mêmes retombées sur le papier que dans la réalité, démontrait-il dans son allocution. Les prédictions de l’OMC sont basées sur des modèles théoriques totalement inadaptés pour l’agriculture. Dans ce modèle, il n’y a qu’un marché unique et un seul consommateur moyen mondial et on fait le postulat que lorsque les prix diminuent, la consommation monte. Or, mange-t-on plus lorsque les prix sont plus bas ? Pour fournir à l’OMC de bons arguments qui pourraient modifier ses positions, Momagri a développé un autre modèle économétrique fondé sur la théorie des jeux et adapté aux spécificités agricoles. Au début, ce modèle a été ridiculisé par le gouvernement français mais, bien vite, il a reçu un accueil favorable à l’extérieur du pays, notamment aux États-Unis et en Chine. En créant des liens avec des réseaux à l’extérieur, l’opinion a changé raconte M. Pèes. Ce modèle, certifié comme outil scientifique, démontre clairement que l’ouverture des frontières provoque l’effondrement de l’agriculture dans la majorité des pays et encore plus dramatiquement en Afrique.

Dans la même veine, Christian Lacasse défend le projet de souveraineté alimentaire. Une coalition pour la Souveraineté alimentaire s’est d’ailleurs formée au Québec, explique-t-il, regroupant 80 organisations québécoises. Elle défend le droit à l’alimentation au sein d’une nouvelle gouvernance mondiale et a pour objectif de développer des systèmes alimentaires plus équitables. Au Québec, nous consommons seulement 33 % de nos produits agricoles, le reste est importé. Il y a donc place à l’amélioration pour se nourrir le plus près possible de chez nous estime M. Lacasse. La gestion de l’offre est alors identifiée comme le système équitable qu’il faut défendre. « Il faut trouver des solutions pour maintenir ce projet de société qui ne doit pas être vu comme un outil archaïque, mais un projet d’avenir » déclare Christian Lacasse. Mentionnons toutefois que dans plusieurs discours de représentants agricoles auxquels nous avons assisté ailleurs, tout comme dans le discours de M. Lacasse, il s’agit souvent du seul exemple mentionné. Aucune mention pour d’autres alternatives agricoles et ce, malgré la question d’un participant sur le sujet. Or, sous la loupe des statistiques, seules les productions de lait, de volailles et d’œufs sont sous gestion de l’offre, soit environ 26 % des fermes. 8 112 fermes, dont 7082 fermes laitières, sont sous gestion de l’offre selon GO5 Or on dénombre 30 675 fermes au Québec selon le recensement de l’agriculture en 2006. Ces fermes génèrent toutefois 42,5 % des recettes agricoles totales du Québec selon la coalition pour un modèle agricole équitable, GO5. Déduction : les fermes sous gestion de l’offre sont de grande taille et s’inscrivent de plain-pied dans le modèle productiviste.

Le concept de souveraineté alimentaire ne peut toutefois se résumer au soutien du modèle de gestion de l’offre. Lors d’un colloque organisé par le GESQ sur la souveraineté alimentaire en mai dernier, la définition du concept était vue, pour plusieurs, comme une alternative au modèle agricole dominant et comme une voie de changement et de diversification. Non seulement le modèle de gestion de l’offre a-t-il été identifié mais également les coopératives, l’agriculture soutenue par la communauté, les marchés de solidarité régionale et autres initiatives qui favorisent les marchés locaux et les pratiques d’achat local. À cet égard, Bruno Jean expose dans sa présentation un ensemble d’initiatives qui s’appuient sur le développement agricole durable et solidaire et qui viennent requalifier les territoires ruraux. L’hypothèse défendue est qu’il y a un nouveau modèle de développement agricole qui s’expérimente par la mise en place de plusieurs systèmes productifs agricoles soutenables. De l’avis des chercheurs Bruno Jean et Guy Debailleul, il faut soutenir ces nouvelles initiatives et faire une place à la diversité des modèles agricoles. Guy Debailleul, professeur en économie rurale de l’Université Laval, mentionne d’ailleurs quelques initiatives du MAPAQ qui ont fait des avancées dans cette direction : programmes de mise en valeur des aliments d’ici, d’appui à la diversification, de développement de circuits courts, chantier de travail de mise en marché collective pour accroitre l’offre de produits différenciés, comité de liaison UPA-CTAC (Conseil de la transformation agroalimentaire et des produits de consommation), aménagements de l’ASRA (programme d’assurance stabilisation des revenus agricoles), projets pilotes PDZA (plan de développement de la zone agricole).

Ce discours sur l’importance de la diversification des modèles véhiculé par de plus en plus de personnes et propulsé par la Commission Pronovost peut créer des inquiétudes chez les agriculteurs. Lors de la journée sur l’agriculture, un représentant d’une coopérative agricole partageait d’ailleurs ses craintes. « Il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain », affirmait-il faisant référence au fait qu’il ne fallait pas perdre de vue l’essentiel de l’agriculture qui s’inscrit dans le modèle traditionnel et qui a des retombées importantes pour la société québécoise. Il a tout a fait raison. Par exemple, le modèle de gestion de l’offre est important et la société québécoise y tient beaucoup car il mise sur des valeurs d’équité en assurant des revenus adéquats aux producteurs et des prix compétitifs aux consommateurs. Le message véhiculé par le « nouveau » discours stipule toutefois qu’il n’y a pas une agriculture mais des agricultures. Tout en continuant à conserver nos acquis, ne pouvons-nous pas encourager d’autres modèles ou alternatives ? Plusieurs pensent que l’un ne devrait pas empêcher l’autre mais plutôt générer de nouvelles opportunités pour l’agriculture. Est-ce irréaliste dans ce contexte de mondialisation ? Peut-être… Mais comme le disait Christian Pèes dans l’atelier sur l’agriculture, « Les batailles qui perdurent sont celles qu’on ne mène pas ».

Louis Favreau : Lors des présentations et des échanges, as-tu noté d’autres tensions ou des visions différentes entre représentants des différentes organisations agricoles ?

Chantale Doucet : La présentation sur l’énergie éolienne de Martin Gagnon de la Coopérative de développement régional (CDR) du Bas-Saint-Laurent/Côte-Nord a permis de déceler certaines divergences et enjeux. Au Québec, l’énergie éolienne est contrôlée par les multinationales. Les agriculteurs ont signé avec ces dernières des contrats de 75 ans pour l’implantation d’éoliennes sur leurs terres. Martin Gagnon se questionne : pourquoi les Québécois ne contrôlent-ils pas cette nouvelle énergie comme nous l’avons fait pour l’électricité ? En Allemagne et en Scandinavie, ces énergies sont gérées par des coopératives signale-t-il. La CDR, dont le rôle est de traduire les besoins des populations en projets, s’est intéressée à cette énergie et développe des projets. Dans ce dossier, les agriculteurs ont l’impression que l’UPA les a laissés tombés déplore M. Gagnon. « L’UPA a une vision monolithique du territoire. Le territoire n’est pas seulement fait d’agriculture et adopter ce discours génère automatiquement des conflits. Il est impératif que l’agriculteur se rapproche de sa communauté et de ses enjeux. Il doit redevenir un citoyen avant d’être une partie d’une chaîne de production ». Il ne s’agit pas d’une vision monolithique, a rétorqué Christian Lacasse, mais plutôt d’une question d’équilibre. « Oui à la complémentarité mais l’alimentation doit demeurer la base. Certains promoteurs ont fait miroiter aux producteurs qu’ils pourraient vivre des revenus émanant de l’énergie renouvelable, ce qui est faux ».

La rupture entre l’agriculture et son territoire résume bien l’enjeu de cette discussion. Plusieurs entreprises agricoles qui s’inscrivent à fond dans le productivisme et concentrées sur la production de biens alimentaires sont déconnectées des réseaux locaux et des préoccupations du milieu. Or, on demande de plus en plus aux agriculteurs d’intégrer les enjeux territoriaux dans leurs stratégies et actions afin de devenir des acteurs à part entière du développement de leur territoire. « L’agriculture ne peut se décrocher de ce qui se passe dans les milieux » a déclaré une participante. Celle-ci s’est fait confirmer par Christian Lacasse la rumeur selon laquelle l’UPA avait conclu un accord avec les grandes multinationales pour le passage d’un canal sur les terres agricoles dans l’éventualité d’une exploitation des gaz de schiste. À l’heure où la population québécoise questionne et s’oppose massivement à ce projet, cet exemple est éloquent. Selon Judith Cartier du Mouvement rural de jeunesse chrétienne en France, le monde agricole doit amorcer une ouverture vers le reste de la population. Elle souligne l’importance de créer des lieux d’échange et de concertation avec l’ensemble des acteurs (collectivités locales, société civile, syndicats, agriculteurs et particuliers). Dans cette perspective, explique Jean-Frédéric Lemay chercheur chez Équiterre, les coopératives peuvent être des médiateurs de sens et des espaces de dialogue. Sandrine Fournié a d’ailleurs présenté un exemple révélateur avec Sicaseli, une coopérative de territoire en France qui a développé des projets agricoles structurants avec les acteurs du développement territorial.

Finalement, soulignons l’urbanisation qui menace les sols cultivables identifiée comme un enjeu important par Christian Lacasse. Cet enjeu n’a pas généré de discussions, mais je crois qu’il est important de le souligner. À mon avis, il constitue un frein à l’ouverture des agriculteurs vers d’autres acteurs sur le territoire qui ont parfois d’autres motifs en tête que le développement agricole. Cette crainte n’est pas sans raison, car il y a eu des abus et la perte de terres agricoles à haut potentiel dans le passé. Guy Debailleul identifie d’ailleurs la protection du territoire agricole (lois et commission) comme l’un des piliers de la politique agricole québécoise. Cette loi pourrait toutefois être assouplie, explique-t-il, en se basant sur les recommandations du rapport Pronovost qui propose d’élargir la liste d’activités admissibles en zones vertes sous certaines conditions et de permettre l’établissement d’activités agricoles et de transformation sur des plus petites superficies ou à temps partiel.

Louis Favreau : En terminant, que retiens-tu de cette ensemble des présentations et de discussions qui ont tissé un lien agricultures, souveraineté alimentaire et coopératives ?

Chantale Doucet : Les coopératives sont un levier important d’innovation agricole. C’est le message qui rejoint, je crois, l’ensemble des présentations. Marie-Paule Robichaud, agente de développement au Conseil québécois de la coopération et de la mutualité (CQCM) et présidente de la coopérative La Mauve, a identifié près d’une trentaine de coopératives québécoises qui répondent aux préoccupations des citoyens pour manger local (marchés publics, paniers de produits locaux et/ou bio, marchés virtuels, épiceries alternatives, fermes, service de traiteur, produits fins issus de nos forêts). Le secteur est en pleine ébullition. Chaque mois, explique-t-elle, de nouvelles coopératives s’y ajoutent.

En outre, ajoute-t-elle, les coopératives sont également importantes en amont et en aval de l’agriculture, dans les secteurs de production, d’approvisionnement (quincailleries, meuneries), de transformation (fromageries, abattoirs, brasseries), de mise en marché (distributeurs, marchés publics, marchés virtuels), de vente au détail (épiceries, dépanneurs, supermarchés), de restauration (cafétérias, traiteurs, cafés) et en éducation (maisons familiales rurales). Jean-Frédéric Lemay, chercheur chez Équiterre, donne l’exemple des modèles de circuits courts qui se multiplient. Rappelons qu’Équiterre est un précurseur dans la mise en place de l’agriculture soutenue par la communauté (ASC) et du programme d’achat institutionnel local « À la soupe ». Les modèles associatifs développés par cette organisation ont eu un effet boule de neige dans le privé mais également du côté des coopératives améliorant, du coup, les pratiques tout en s’adaptant aux différents types de producteurs.

Il y a encore plusieurs possibilités pour la mise en place de nouvelles coopératives au Québec et de nombreux besoins dans les milieux constatent plusieurs conférenciers. « Alors que les besoins alimentaires sont en croissance, explique Bruno Jean, on note des reculs importants de l’agriculture dans certaines régions. Il y a des contradictions qui ne répondent pas aux besoins ». Plusieurs conviennent en effet qu’il y a encore des obstacles à l’émergence de nouvelles coopératives dans le secteur agricole. L’un des constats du Rapport Pronovost, rappelle Guy Debailleul, est une certaine marginalisation de la coopération agricole par les piliers de la politique agricole, notamment dans la mise en marché collective. Il faut donc redoubler d’efforts pour soutenir, valoriser et encourager le modèle coopératif agricole au Québec.

Liste des coopératives qui soutiennent l’agriculture de proximité

Source : Marie-Paule Robichaud, Conseil québécois de la coopération et de la mutualité, 24 septembre 2010

- Le Vieux Marché de Saint-Hyacinthe (marché public)
- Marché public de Drummondville (marché public)
- Marché Godefroy de Bécancour (marché public)
- Marché locavore de Racine (marché public)
- Marché public de Québec (marché public)
- Les Paniers Saveurs de Laval (paniers de produits locaux et/ou bio)
- Coop Bio Paysanne (paniers de produits locaux et/ou bio)
- Coop Jardins de la résistance (paniers de produits locaux et/ou bio ; ferme)
- Ferme Tournesol (paniers de produits locaux et/ou bio ; épiceries alternatives)
- Coop Tendre Vert (paniers de produits locaux et/ou bio ; marchés virtuels ; épiceries alternatives)
- Coop La Mauve (paniers de produits locaux et/ou bio ; épiceries alternatives ; service de traiteur)
- Écomarché.ca (marchés virtuels)
- Marché de solidarité régionale de l’Outaouais (marchés virtuels)
- Écomarché de l’Avenir (marchés virtuels)
- La Maison verte (épiceries alternatives)
- Coopérative du Grand Orme (épiceries alternatives)
- Terre à soi (épiceries alternatives)
- La Colline du Chêne (ferme)
- Ferme écologique coopérative d’Ulverton (ferme)
- Coop Touski, Café de quartier (service de traiteur)
- Dépanneur Sylvestre (service de traiteur)
- Coopérative forestière de Girardville (produits fins issus de nos forêts)
- Bio-produits Ste-Rita (produits fins issus de nos forêts)
- Coopérative de PFNL de l’Islet (produits fins issus de nos forêts)
- Cultur’Innov (produits fins issus de nos forêts)

Les coopératives dans la Filière biologique du Québec
Source : Alain Rioux, Filière biologique du Québec, 24 septembre 2010.

- Coopérative d’Alentour –Sherbrooke ;
- Coop la Grande Ruche –Sherbrooke ;
- Coopérative d’aliments naturels Alina –Rimouski ;
- Coopérative de solidarité Tendre Vert –Lévis ;
- Coopérative La Manne –Victoriaville ;
- Coopérative de solidarité La Mauve –Bellechasse ;
- Coopérative L’Essentiel –Mont-Laurier ;

Pour en savoir plus

Agriculture au Québec

Morissette, M. et J.-M. Couture (2010), Politique et syndicalisme agricoles au Québec. Presses de l’Université Laval

Doucet, Chantale (2010). L’agriculture dans les plans régionaux de développement des Conférences régionales des élus : vision multifonctionnelle ou productiviste ? Cahier de Cahier de l’ARUC-ISDC, UQO.

Agriculture dans le monde

Brunel, Sylvie (2009). Nourrir le monde. Vaincre la faim. Éd. Larousse, Paris.

Doucet, C. et L. Favreau (2008). Organisations de producteurs agricoles et de paysans dans le monde. La Fédération internationale des producteurs agricoles (FIPA). Cahier de recherche ARUC-ISDC, UQO, Gatineau.

Doucet, C., L. Favreau et R. Lachapelle (2010), La souveraineté alimentaire, 5e Université d’été du GESQ, mai 2010, Estrie. Disponible sur le site du GESQ


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