Carnet de Louis Favreau
Chaire de recherche en développement des collectivités (CRDC)

Organisation communautaire en CLSC et associations citoyennes : un avenir incertain

mardi 10 novembre 2009 par Louis Favreau

La question de savoir ce qu’est devenue aujourd’hui l’organisation communautaire en CLSC se pose avec d’autant plus d’acuité que celle-ci est sérieusement secouée par la nouvelle conjoncture politique. Et notablement son lien avec des associations citoyennes. C’est du moins ce que ressent fortement le RQIIAC, l’organisation qui regroupe les professionnels qui évoluent au sein de ce qui était jusqu’à récemment le service public de proximité par excellence, le CLSC [1]. La fusion de la majorité de ces derniers avec des hôpitaux et l’offensive de la santé publique pour orienter et « planifier » le développement des communautés est probablement en train d’inverser les choses. Nouvelle conjoncture politique depuis plus ou moins 5 ans, conjoncture plutôt défavorable aux mouvements sociaux et, dans cette foulée, pas très positive pour l’organisation communautaire. D’où le malaise perceptible lors du dernier colloque du RQIIAC de juin 2008. On m’avait demandé de faire avec d’autres la séance de clôture. Conférencier à l’ouverture du premier colloque de cette organisation en 1988, 20 ans plus tôt, j’étais symboliquement bien placé pour commenter ces deux décennies et l’avenir qui vient que je qualifiais de relativement incertain

La nouvelle conjoncture politique

En santé et services sociaux, l’omniprésence de la santé publique et de sa conception technocratique des choses fait des ravages : la concertation se fait uniquement à l’intérieur des processus de consultation politico-administratifs locaux et elle est plutôt devenue, après une décennie de pratique, une hyperconcertation (Bourque 2008). Pour faire une histoire courte, la cohabitation active entre les communautés et les pouvoirs publics qui a existé un temps est en perte de vitesse et s’est passablement éloignée de ce que certains chercheurs ont qualifié, sans doute trop rapidement et de façon un peu idéaliste, une tendance forte à la « co-construction de politiques publiques » (Jetté 2008).

De plus, la tendance générale dans l’ensemble du système de santé et de services sociaux demeure celle de l’hospitalo-centrisme et celle de la perte d’autonomie professionnelle liée au processus d’institutionnalisation verticale plus poussée de l’ensemble de ce système public. Même les organisations communautaires autonomes font de plus en plus le constat du corridor plus étroit qu’ils ont été amené à prendre : une certaine sous-traitance, une professionnalisation qui occupe toute la place au détriment d’une vie associative démocratique, l’absorption du travail de ces organisations dans la seule dispensation d’un service, la mise au rancart d’une réflexion sur le projet de société qui les anime, l’affaiblissement de leurs réseaux de militants et d’adhérents…

L’organisation communautaire professionnelle de 1988 à 2008 : déjà 20 ans !

Ce qui frappe néanmoins dans ces 20 ans, c’est le constant renouvellement, d’ailleurs appuyé par des recherches de grande qualité et une formation universitaire en organisation communautaire que toutes les universités donnent dans le cadre de leur programme en travail social. Ce qui frappe aussi, c’est le refus de cantonner l’O.C. en CLSC dans le seul service public lié aux politiques d’un ministère, celui de la santé et des services sociaux. Cependant…

Il y a quelques mois, je rencontrais un ex-directeur général de CLSC (il l’avait été dans l’Outaouais et à Montréal) et sa réaction immédiate sur les CLSC d’aujourd’hui a été de dire : « Il faut retourner au travail dans la communauté. Je suis atterré de voir comment on a perdu de vue cette orientation ». Réaction similaire, quoique sur un autre registre, du président du RQIIAC : « bien des choses ont changé depuis 20 ans, mais une chose ne doit pas changer : le cap sur une vision politique du changement social ». Bref, il y a un sentiment assez répandu qu’on étouffe et qu’il faut revenir aux motivations initiales de l’organisation communautaire en les inscrivant certes dans le nouveau contexte bien sûr mais aussi en évitant de simplement s’adapter à celui-ci. En d’autres termes, reprendre l’initiative, saisir les dynamiques émergentes et les accompagner, relancer la vie associative des organisations qui existent déjà, faire vivre de nouvelles associations citoyennes…

Return to basics : organisation communautaire et associations citoyennes

La démocratie s’appuie en premier lieu sur les élus qui nous représentent. Mais l’organisation communautaire a toujours pensé que la démocratie n’est pas fondée sur la seule représentation. Elle est faite de ces milliers d’associations de toutes sortes : des centres de loisirs communautaires de quartier, des coopératives, des syndicats, des organisations qui soutiennent le développement socioéconomique de leur communauté, des groupes de femmes, des réseaux de jeunes, des organisations de producteurs agricoles, des associations d’écolos…

Du mouvement des droits civiques parti du sud des États-Unis avec Martin Luther King en passant par Saul Alinsky qui se consacra à l’organisation des habitants dans les quartiers populaires de Chicago et Cesar Chavez qui forma des syndicats des travailleurs agricoles en Californie, toute une tradition démocratique d’associations citoyennes s’est bâtie dans les années 60-70 sur la promotion de droits sociaux en s’appuyant sur l’approche de l’organisation communautaire [2] . Dans les années 80 et 90, le développement d’alternatives socioéconomiques locales prend les devants de la scène vient enrichir les stratégies de mobilisation citoyenne : mise sur pied d’entreprises collectives (coopératives d’habitation et de travail par exemple), soutien à la petite entreprise locale, développement économique communautaire, organisations et entreprises d’insertion socioprofessionnelle de jeunes…

Au Québec, nous sommes loin d’être étrangers à cette tendance puisque des Opérations Dignité ont exprimé, en région, les protestations des communautés rurales, pendant que les comités de citoyens traduisaient celles des quartiers urbains de Québec, de Montréal, de Hull ou de Sherbrooke. Par la suite, des dispositifs de soutien au développement des communautés (CLSC et CLD par exemple) se sont mis en place dévoilant ainsi la nécessité pour le service public de favoriser la relance des communautés en difficulté... À titre de figures exemplaires de mobilisation citoyenne depuis 20 ans : la mise sur pied d’« holding » coopératif, Boisaco, au Saguenay dans le village de Sacré-Cœur (2000 habitants) ou de la Société Angus à Montréal dans les quartiers Rosemont et Hochelaga-Maisonneuve. Sans oublier les initiatives plus récentes de l’agriculture au service de la communauté (ASC) et du commerce équitable initiés par le mouvement de la consommation responsable.

L’organisation communautaire mise donc sur le développement de cette démocratie associative, faite de ces milliers de groupes, de réseaux et d’organisations. Toute société qui n’a pas de « société civile » forte risque de subir des décisions autoritaires. C’est l’organisation communautaire, approche professionnelle d’intervention sociale mais, plus largement, ensemble de stratégies de mobilisation sociale, qui constitue la matrice des associations citoyennes. Elle est tout à la fois une pratique de mouvements sociaux et une profession inscrite au fil du temps dans le développement des réseaux publics et associatifs en santé et services sociaux notamment, mais aussi en insertion socioprofessionnelle et en développement local ou régional (Bourque et alii, 2007). Cette pratique s’inscrit dans la durée et vaut autant pour demain que pour hier ou aujourd’hui car elle participe de l’enjeu du renouvellement d’une démocratie jamais définitivement acquise, toujours en construction. Et la démocratie ne fait pas l’économie de communautés organisées, ici comme ailleurs sur la planète où prédominent, ce qui est souvent occulté, des régimes plutôt autoritaires (Rocher, 2001).

La mobilisation citoyenne est de retour

Prendre part aux décisions qui nous concernent par la mobilisation citoyenne est une clé de l’organisation communautaire. Des exemples québécois : Équiterre et son agriculture au service de la communauté, la présence du mouvement coopératif et du syndicalisme agricole dans la production d’énergies renouvelables, des tables de concertation en développement social comme à Montréal, notamment à Saint-Michel…Des exemples internationaux : le Forum social mondial depuis 2001 jusqu’à aujourd’hui, la Marche mondiale des femmes de l’an 2000 devenue depuis un réseau international organisé, l’émergence de réseaux internationaux d’économie sociale et solidaire ou de développement local depuis un peu plus d’une décennie. Mais dans cette mobilisation où le développement des territoires prend de l’importance se décèle deux tendances : celle d’un développement local solidaire et durable centré sur la communauté et celle d’un développement local centré sur les objectifs programmatiques des pouvoirs publics.

En fait les technocrates du service public ont tendance à oublier que, pour qu’il y ait changement social, les communautés doivent d’abord être des laboratoires d’initiatives qui ravivent l’espoir grâce aux solidarités qu’ils suscitent. J’ai souvent dit lors de conférences et de cours : « Il n’y a pas de communautés condamnées, il n’y a que des communautés sans projet ». Et comme le disait mon ami et collègue sociologue sénégalais Abdou Salam Fall : « Le pouvoir ne grandit que lorsqu’il est véritablement partagé ». René Lachapelle, qui a déjà été président du RQIIAC, disait récemment que nous étions entrés « dans une période de turbulences où il y a perte d’acquis et montée d’approches technocratiques » [3].

Contestation et concertation : le mythe de l’institutionnalisation progressive et progressiste

De la même façon que des organisations citoyennes ont été capables de passer de la contestation à la concertation –non sans certaines tensions- dans le cadre des partenariats que le gouvernement du Parti québécois avaient offert au lendemain du Sommet de l’économie et de l’Emploi de 1996, plusieurs pensent maintenant qu’il faut revenir à la contestation. C’est ce à quoi nous conduisent d’ailleurs des analyses qui tendent à se faire jour présentement. Sans oser cependant en tirer toutes les conclusions.

En effet, dans L’état du Québec 2009, on retrouve plusieurs auteurs traitant de la « société civile » québécoise de la façon suivante :

Jamais la société civile n’a été aussi importante en nombre d’organisations…aussi consultée….Toutefois, cette consultation, cette mise à contribution et cette implication restent fortement encadrées…Celles-ci se trouvent confinées à des travaux d’accompagnement de politiques existantes et de sous-traitance d’activités courantes de gestion du vivre ensemble… » (Fontan, 2008 : 357).

Et l’auteur d’annoncer qu’il ne « faut plus négliger les champs de l’action politique critique… ». Et un autre d’ajouter :

La question économique a été laissée entre les mains des élites économiques et politiques rompues aux vertus d’un marché autorégulateur…La seule option promue par la gauche québécoise en vue de démocratiser l’économie s’est réduite au projet d’économie sociale…qui ne s’est pas véritablement opposé au modèle néolibéral.. (Ouellet, 2008 : 361).

Ou encore :

Les années 2000 sont marquées par une poussée, au sein de l’État québécois, des principes provenant de l’univers marchand tels que l’imposition d’ententes de services (contrats) et de nouveaux contrôles budgétaires reposant sur des données chiffrables…(Jetté, 2008 : 391).

Autrement dit une société malade de sa gestion et de ses consensus mous nous dirait le sociologue français Gaulejac (2005) dont il faut lire la préface de l’édition de 2009 qui est un petit bijou d’analyse critique.

Ces chercheurs reprennent comme en écho ce que nous disions nous-mêmes en 2007 en conclusion de notre ouvrage sur l’O.C. (Bourque et alii : 421-444). Il faut briser le mythe bien établi dans certains courants de pensée à l’effet que nous sommes dans un processus d’institutionnalisation progressive et progressiste.

En premier lieu, l’intégration par fusion d’établissements des CLSC a mis l’organisation communautaire sur la défensive en transformant de plus en plus ces professionnels de la mobilisation citoyenne en agents de planification. Deuxièmement, la perte d’autonomie politique d’organisations communautaires monofinancées comme c’est le cas des Carrefours Jeunesse Emploi (CJE). Ce qui a amené une douzaine d’entre eux à s’en retirer, notamment le CJE de l’Outaouais, carrefour fondateur. Et finalement, l’institutionnalisation précoce de certaines composantes de l’économie sociale, sujet que j’ai traité dans mon livre sur les entreprises collectives (Favreau, 2008 : 157-188).

Bref nous ne sommes plus à l’heure de politiques publiques progressistes de la part de nos gouvernements et cela pour un bon moment me semble-t-il. Prenons acte ! De nouvelles politiques progressistes peuvent naître dans la mesure où des mouvements émergeront et mobiliseront sur de nouveaux enjeux sociaux qui se pointent à l’horizon (défis de la crise alimentaire, du réchauffement de la planète…). La société a certes besoin de nouvelles régulations. Mais celles-ci viennent si des mouvements sociaux fournissent des alternatives réelles en bâtissant un rapport de forces qui leur corrrespondent. Return to basics. Le prochain colloque du RQIIAC qui se tiendra en Outaouais en juin 2010 relance-t-il le débat ? En tout cas, son projet de programme l’annonce :

…la concertation et les partenariats engendrent une plus grande participation des organisations et moins de citoyens…Pis encore, des lieux de participation sont à l’occasion, traversés par un fort courant d’instrumentalisation…Pourtant…la participation se renouvelle…par l’émergence de champs et de formes différentes : l’écologie, le développement durable, les forums citoyens…

Thème révélateur de ce colloque : La participation… les racines de l’organisation communautaire. Dossier à suivre !

Pour en savoir plus

Des articles et des ouvrages

Bourque, D. (2008), Concertation et partenariat. Entre levier et piège du développement des communautés, PUQ, Ste-Foy.

Bourque, D., Y., Comeau, L. Favreau, et L. Fréchette (2007). L’organisation communautaire. Fondements, approches et champs de pratique. PUQ, Sainte-Foy.

Fahmy, M. (2008), L’état du Québec 2009, Fides, Montréal. Lire les textes de J.-M Fontan (p.354 à 358), de M.Ouellet (p. 359 à 362) et de C. Jetté, C. (p. 391 à 394).

Favreau, L. (2008), Les entreprises collectives. Enjeux sociopolitiques et territoriaux de la coopération et de l’économie sociale. PUQ, Sainte-Foy.

Favreau, L. et Y. Hurtubise (1993), CLSC et communautés locales, la contribution de l’organisation communautaire, PUQ, Sainte-Foy.

Gaulejac, V. (2005), La société malade de la gestion. Idéologie gestionnaire, pouvoir managérial et harcèlement social. Ed. du Seuil, Paris.

Jetté, C. (2008), Les organismes communautaires et la transformation de l’État-providence. Trois décennies de coconstruction de politiques publiques dans le domaine de la santé et des services sociaux. PUQ, Sainte-Foy.

Obama, B. (2008), Les rêves de mon père, Obama par lui-même, Presses de la Cité, Paris.

Rocher, G. (2001), L’idée du siècle, la liberté du citoyen sous la direction de M.Lacombe, Fides/Radio-Canada, Montréal, p. 67 à 81.

Un site à consulter

l’Observatoire en économie sociale, développement régional, organisation communautaire et développement international de l’UQO (ARUC-ISDC) : www.uqo.ca/observer

[1] Voir à ce propos Favreau, L. et Y. Hurtubise (1993), CLSC et communautés locales, la contribution de l’organisation communautaire, PUQ, Québec. Après 2 ans de recherche sur le terrain, 70 entrevues dans 20 CLSC sur tout le territoire du Québec et l’analyse de centaines de documents et d’articles, une conclusion s’imposait : les CLSC sont un véritable service public de proximité pour les communautés, l’organisation des services se fait en fonction de communautés vécues, les professionnels de l’organisation communautaire disposent d’une bonne marge de manœuvre…

[2] À ce propos, il faut lire les magnifiques pages de Barak Obama sur ces années d’organisation communautaire dans son livre Les rêves de mon père, Obama par lui-même, Presses de la Cité, 2008.

[3] Les propos de Fall et de Lachapelle ont été tenus lors d’un colloque que nos centres de recherche avaient organisé à l’Université du Québec en Outaouais en 2007 (ARUC-ISDC, CRDC).


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Forum

  • Organisation communautaire en CLSC et associations citoyennes : un avenir incertain
    24 décembre 2009, par René Lachapelle

    À propos d’un avenir qui serait incertain

    Deux billets de Louis Favreau (10 novembre et 26 mai) soulèvent la question de l’avenir de l’organisation communautaire en CSSS et de l’action communautaire dans le milieu associatif. Le questionnement s’appuie sur des constats inquiétants. D’abord en ce qui concerne le contexte institutionnel :

    • L’organisation communautaire est secouée par la création des CSSS qui favorise les logiques gestionnaire et médicale, l’hôpital redevenant la clé de services de plus en plus santé et de moins en moins sociaux ;

    • La santé publique instaure une approche descendante qui réduit la marge d’autonomie des organisatrices et organisateurs communautaires.

    Ensuite pour le milieu communautaire :

    • Une professionnalisation qui entraîne un déficit démocratique des associations ;

    • L’enrôlement dans la sous-traitance et l’hyperconcertation du fait de la dépendance à l’égard du financement public.

    Le tout dans une conjoncture où les décennies de libéralisme triomphant ont consacré la tyrannie de la gestion et de la régulation dans les affaires publiques aux dépens du débat politique. À Ottawa et à Québec des gouvernements ouvertement conservateurs se sont donné la mission de réduire l’État, à tout le moins dans ses responsabilités sociales, tout en centralisant vigoureusement la mise en œuvre des politiques. Bref l’avenir se présente sous des traits chargés voire menaçants pour l’organisation communautaire et les associations communautaires. L’espoir résiderait dans les nouvelles organisations qui ne souffrent pas de la dépendance du communautaire issu des années 1980-1990.

    Tout en reconnaissant la justesse du diagnostic politique, il faut questionner le postulat sous-jacent aux constats, à savoir que l’organisation communautaire et les organismes communautaires sont inféodés à la logique gestionnaire qui règne à Québec. L’avenir serait effectivement bloqué si les organisateurs et organisatrices communautaires avaient perdu leur autonomie professionnelle et si le milieu communautaire n’était plus capable d’innover en-dehors du financement par projet provenant de l’État ou des organisations philanthropiques comme la Fondation Lucie et André Chagnon. Or il nous semble que ces deux conditions ne se vérifient pas.

    D’abord du côté de l’action communautaire il y a encore de l’innovation portée par une action militante. Il faut voir les initiatives qui travaillent à briser le moule de la sécurité alimentaire en créant des mécanismes d’approvisionnement de proximité et de consommation responsable, qui mobilisent des citoyennes et des citoyens pour que le quartier ou le village ne perde pas ses derniers services publics (école, dépanneur, etc.), qui développent des infrastructures communautaires où elles font défaut, etc. Nos recherches au cours des derniers mois nous ont permis de le constater (Lachapelle et al., 2009) et les travaux d’évaluation de l’équipe de Deena White ont confirmé que la politique de soutien à l’action communautaire a favorisé « le renforcement de l’auto-organisation du mouvement communautaire autonome » et le « financement en appui à la mission globale » plutôt que par ententes de service ((White et al., 2008 : 6 et 7). Les organismes communautaires émergents sont, bien sûr, à la recherche de ressources et doivent être accrédités avant d’avoir accès au financement à la mission globale. Ils sont de ce fait sensibles au financement provenant des partenariats public-privé qui disposent de millions à même nos impôts pour les allouer selon leurs propres priorités, mais ne succombent pas nécessairement au chant des sirènes. Ces groupes ont aussi besoin de développer une maîtrise des processus démocratiques et, malheureusement, ils ont peu d’occasion de le faire dans les fédérations actuelles. Ils n’en représentent pas moins un potentiel de renouvellement que certains milieux savent mettre à profit. Dans le Pontiac comme en Matawinie, dans Saint-Michel comme à Montréal-Nord, à Québec ou en Montérégie, il y a des OC de CSSS qui travaillent avec ces groupes émergents.

    Il y a aussi des concertations qui misent sur l’action citoyenne et résistent à la sur utilisation et à l’usurpation de la concertation par les initiatives publiques et privées qui viennent d’en-haut. Elles permettent des alliances qui donnent aux organismes communautaires les moyens de se comporter comme des partenaires et non des sous-traitants. Certains programmes de santé publique sont ainsi mis à contribution quand leur gestion, par-delà les principes des « meilleures pratiques », respecte les règles de la prise en charge des communautés par elles-mêmes (Lachapelle, 2007).

    Dans les CSSS, les OC sont certes soumis à une inquiétude importante du fait de la marginalisation de leur pratique et de la perte de la proximité avec la direction générale qui caractérisait les CLSC. Mais ils conservent une très large marge d’autonomie, notamment sur le terrain du développement des communautés et le soutien aux organismes communautaires comme le démontrent les recherches de Comeau et al. (2008) et celles qui sont en cours à la Chaire de recherche du Canada en organisation communautaire.

    Si le solide ancrage territorial des OC est questionné, il est aussi recherché par les directions parce qu’il est une clé majeure pour la mission communautaire qui fait toujours partie du mandat des CSSS (Lachapelle et al., 2009). C’est ce que les OC ont le défi de faire valoir et ils s’en donnent les moyens. C’est le cas notamment des démarches locales et nationale de révision du cadre de référence de l’organisation communautaire en CSSS, la mise en place d’équipes soucieuses de leur cohésion et d’une présence cohérente du CSSS dans son milieu et la création de coordinations professionnelles assumées par un pair (Foisy et al., 2008). Ces démarches sont suffisamment nombreuses pour être un indicateur de la capacité à rebondir des OC dans le nouveau contexte de leur pratique.

    Pratique frontière entre des services publics fortement centralisés et soumis à la nouvelle gestion publique et des associations dont les réalités sont plurielles, l’organisation communautaire continue à s’affirmer. La période de crise des modèles de développement et le fait que les mouvements sociaux avancent en rangs dispersés ne facilitent pas les choses. Mais l’action à la base est toujours là et les acquis de légitimité professionnelle des OC comme de reconnaissance de l’action communautaire, même fragilisés par des politiques conservatrices, n’ont pas encore été balayés.

    Les crises sont des occasions de changer pour durer. Mais le changement n’est possible qu’avec l’espoir. Les OC des CSSS sont aux premières lignes du défi de faire autrement : dans le cadre des associations communautaires comme dans celui des entreprises locales de revitalisation. Ils persistent à soutenir la participation citoyenne en face des experts et la solidarité dans une société qui survalorise l’individualisme. Ils perçoivent bien les contraintes, mais ils misent sur les forces de celles et ceux avec qui ils interviennent. La crise appelle une réouverture des débats politiques et il n’est pas évident de voir où et comment cela se réalisera. Les partis politiques en place ne font guère preuve de leur capacité à les porter, mais des lieux de réflexion s’organisent. L’urgence me semble être d’identifier des points de jonction entre les enjeux sociaux, notamment les inégalités sociales, les enjeux économiques et les enjeux environnementaux. Des actions s’organisent déjà sur la base de cette jonction, il leur manque un cadre et surtout une force politique pour les inscrire dans un projet collectif. Il faut pour cela que les mouvements sociaux dépassent le constat le plus inquiétant du diagnostic proposé par les deux billets : leur action en rangs dispersés pour des revendications « hétérogènes » et « compétitives ».

    René Lachapelle 2009-12-23

    Comeau, Y., M. Duperré, Y. Hurtubise, C. Mercier et D. Turcotte (2008). L’organisation communautaire en mutation, Étude sur la structuration d’une profession du social, Presses de l’Université Laval, 194 pages.

    Foisy Dominic, Denis Bourque et René Lachapelle (2008), La coordination professionnelle en organisation communautaire dans les CSSS, CRCOC, no 0901, 56 pages.

    Lachapelle René et Denis Bourque (2007), Pratiques d’organisation communautaire en CSSS et programme de santé publique, Rapport de recherche, ARUC-ISDC – RQIIAC, documentation et diffusion no 5, décembre, 91p. (http://www.uqo.ca/observer/)

    Lachapelle, R., Bourque, D., Foisy, D, avec la collaboration de Julie Sénéchal (2009). Apports de l’organisation communautaire en CSSS aux nouvelles infrastructures communautaires de développement des communautés, Cahier 0902, Chaire de recherche du Canada en organisation communautaire, UQO, 63 pages.

    White Deena et l’Équipe d’évaluation de la Politique (2008), La gouvernance intersectorielle à l’épreuve, Évaluation de la mise en œuvre et des premières retombées de la Politique de reconnaissance et de soutien de l’action communautaire, Version abrégée, Centre de recherche sur les politiques et le développement social – Université de Montréal, mars, 30 pages.

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