Carnet de Louis Favreau
Chaire de recherche en développement des collectivités (CRDC)
Article vedette du mois d’août de OIKOS, blogue collectif des Éditions Vie économique

Peut-on sortir du capitalisme ? Y a-t-il une alternative ?

mardi 18 août 2009 par Louis Favreau
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Hervé Kempf, journaliste du Monde vient tout juste de produire un excellent petit essai sur l’écologie de la planète et la manière de s’en sortir. L’intitulé fort à propos est Pour sauver la planète, sortir du capitalisme. De son côté, l’économiste de gauche et député vert au parlement européen, Alain Lipietz, vient de lancer son livre Face à la crise : l’urgence écologique lequel s’accorde aussi à dire qu’il faut sortir du capitalisme. Ce n’est pas la chose la plus évidente au monde ! Comme le Forum social québécois approche puisqu’il en est à sa deuxième grande rencontre après celle de 2007, les 9,10 et 11 octobre prochains, il nous apparaît opportun de relancer le débat sur quelques points que sous-tendent cette question dans la plupart des débats qu’on retrouve dans ce type d événement : peut-on sortir du capitalisme ? Si oui, avec quelle (s) alternative (s) ?

Sortir du capitalisme ?

« Tout semble indiquer la fin du néolibéralisme » disent certains. Et même la fin du capitalisme comme le dit l’éminent sociologue Immanuel Wallerstein : « Le capitalisme touche à sa fin ». Article paru dans Le Monde du 12 octobre 2008. Tout çà ne relève pas de l’évidence d’autant qu’il n’y a pas de direction unique du capitalisme… Autrement dit, d’un côté certaines sociétés maintiennent le cap néolibéral et donc beaucoup de déréglementation, un État minimal et des mouvements sociaux relativement faibles en leur sein et de l’autre des sociétés qui vont par exemple vers un keynésianisme vert, autrement dit une intervention relativement forte de l’État et des mouvements sociaux qui interpellent par leurs mobilisations notamment sur l’urgence écologique et sur l’importance de la lutte contre les inégalités, pas seulement sur une « lutte contre la pauvreté » dans le cadre des Objectifs du millénaire pour le développement (OMD)…Ce serait donc à notre avis une erreur de mettre tous ces différents capitalismes « dans le même sac » sous prétexte que leurs « projets » ou « modèles » ne remettent pas « fondamentalement » en question « la propriété et le contrôle privés des moyens de production… » comme on dit ou comme on disait dans l’univers de la gauche traditionnelle.

Ensuite, il n’y a véritablement aucun projet de société nouveau à l’horizon. N’y a-t-il plutôt des projets de société en gestation et des capitalismes ? On peut par ailleurs ajouter que ceux qui ont remis en question « fondamentalement » la propriété et le contrôle privée des moyens de production…nous ont conduit nulle part ou plutôt vers un étatisme caractérisé par les uns d’« autoritaire » comme ce fut le cas dans les pays du Sud et par d’autres de « totalitaire » comme ce fut le cas dans les pays de l’Est. La propriété collective des moyens de production par le monopole d’entreprises publiques adossée au contrôle du parti unique !? Une caricature de sortie du capitalisme.

Quant au projet autogestionnaire des années 60-70, c’était une idée fort intéressante auquel nous avons longtemps souscrit. Mais qu’a-t-on à offrir de ce côté-là après 40 ou 50 ans de luttes de groupes qui portaient ce projet ? Peu de choses ! À une dirigeante d’un mouvement, branchée sur l’espoir du « modèle vénézuélien », qui disait lors d’un récent colloque international : « Je ne crois pas à un capitalisme à visage humain », quelqu’un lui a répondu du tac au tac : « Et le socialisme à visage humain, vous avez vu çà quelque part !? ». Et la réponse vénézuélienne assez faible ! En d’autres termes, l’horizon des différentes gauches de par le monde demeure encore relativement flou et la mondialisation en cours rend les choses plus complexes à saisir et la situation plus difficile à changer. Il y a cependant le Forum social mondial (FSM) et ses mobilisations depuis presque 10 ans déjà….Un espoir réinventé disait si bien le directeur de rédaction de la revue française Politis. Mais quelques questions de fond sont encore loin d’être résolues. En voici trois !

Première question : d’abord y a-t-il un capitalisme au singulier ou des capitalismes ?

Nombre de mouvements sociaux et le mouvement altermondialiste à sa suite tiennent sur le capitalisme un discours au singulier. Est-ce la bonne manière de raisonner et d’analyser la chose ? N’y a-t-il pas là matière à débat quand on voit des différences économiques et sociales notables d’une société à l’autre. Non, il n’y a pas un seul capitalisme mais des capitalismes affirme d’entrée de jeu le politologue Généreux (1999). Le politologue canadien Hall et son collègue Soskice le confirment en démontrant dans leur dernier ouvrage qu’il existe bel et bien une variété de capitalismes (Hall et Soskice, 2001). Leur ouvrage distingue les « économies de marché libérales » où les relations de marché concurrentielles prévalent et les « économies de marché coordonnées » où l’accent est mis sur les institutions publiques de régulation. Ces dernières étant celles auxquelles nous faisons référence lorsqu’il s’agit du déploiement de l’État social dans son sens le plus fort : intervention plus marquée de l’État dans l’organisation de la société ; présence active de la société civile c’est-à-dire des syndicats, des entreprises collectives comme les coopératives, le mouvement communautaire, le mouvement des femmes… ; extension continue du champ des politiques publiques (environnement…)…

Bref, c’est l’Allemagne, la Suède, les Pays-Bas, le Danemark par rapport aux États-Unis, à la Grande-Bretagne, à l’Australie et à la Nouvelle-Zélande par exemple. Autrement dit, dans les rapports de force entre le monde capitaliste et le mouvement ouvrier, on en est arrivé au 20 e siècle, par des luttes sociales, à « civiliser le capital » en quelque sorte mais à des degrés fort divers [1]. D’où par exemple que dans une société donnée, l’État peut peser pour 50% du PIB ou pour 30%. Différence majeure puisque la logique du non-marchand, et donc en dernière instance du service public, occupe une place beaucoup plus importante dans un cas que dans l’autre. Autrement dit, potentiellement « l’intérêt général » plutôt que « l’intérêt privé » puisqu’il s’agit des impôts des citoyens et de ce qui est fait avec ceux-ci.

La pression des mouvements sociaux organisés a fait historiquement ses preuves : le volume de l’État ne pesait que pour 10% du PIB au début du 20e siècle, pour 30% au début des années 50 et pour plus ou moins 50% dans un certain nombre de pays (ceux à économie de marché coordonnée) en 2000. Elle a fait notamment ses preuves dans les pays scandinaves où les dépenses courantes des administrations publiques comptent pour 55, 3% contre 32,7 pour les États-Unis. La différence est énorme : autrement dit, le rôle de l’État joue pour plus de la moitié du PIB dans un cas et pour moins d’un tiers dans l’autre, laissant notamment sur la brèche, dans le cas américain, plus de 45 millions de ses citoyens fragilisés dans leur patrimoine familial par l’absence de service public universel en matière de santé et de services sociaux. Ce n’est pas un hasard : aux États-Unis, le service public y est minimal, le syndicalisme y est généralement faible, le mouvement associatif en partie sous tutelle des Églises de droite [2] et les coopératives ne pèsent généralement pas lourd ni au plan économique ni au plan social. Le courant démocrate et progressiste aux É.U., avec l’arrivée d’Obama, changera-t-il la donne ? À surveiller de près.

Une grande partie de l’économie monétaire de nos sociétés échappe donc à la stricte logique marchande (près de la moitié dans le cas du Québec). Et en dépit du discours néolibéral, la part des impôts progressent partout dans les pays de l’OCDE, c’est-à-dire le non-marchand : ces prélèvements obligatoires ont passé en moyenne de 31% à 37.3% du PIB entre 1975 et 2000. Malheureusement, dans les pays du Sud, on ne peut en dire autant car celle-ci régresse dans la même période, pour les pays à moyens et bas revenus, de 20,1% à 18,9%. Certes l’État se désengage mais il le fait surtout au plan économique (privatisations d’entreprises publiques par exemple). Au plan social, il n’a de cesse, dans les pays du Nord, d’élargir ces champs d’intervention.

Deuxième question : doit-on parler d’une Alternative ou d’alternatives ?

Autre débat très présent dans nombre de mouvements à travers le monde à gauche : quelle alternative au capitalisme ? Si on admet, en premier lieu, qu’il n’y a pas un seul capitalisme mais des capitalismes parce qu’il y a des différences sociales, économiques et politiques notables entre un pays comme le Danemark ou un pays comme les États-Unis, entre le Togo (sous dictature militaire depuis 40 ans) et le Mali (en régime démocratique et pluraliste depuis près de 20 ans), entre le Chili (pays fortement inégalitaire) et Costa-Rica (pays où une certaine protection sociale existe)... Si, en second lieu, on considère que le seul projet qui se soit présenté comme l’Alternative, le modèle communiste et la centralité de la collectivisation des moyens de production doublé d’un monopole du parti (le Parti communiste) sur l’ensemble de la société, a échoué en URSS comme en Chine, à Cuba, au Vietnam ou en Corée du Nord et que personne ne prétend plus s’y référer sérieusement pour concevoir le renouvellement du développement et de la démocratie d’une société, on en conclue qu’il n’y a pas une Alternative mais bien des alternatives. La logique du « tout ou rien », du capitalisme unique ou de l’Alternative au capitalisme (avec un grand A), est erronée au plan du diagnostic. En outre il nourrit l’impuissance et l’immobilisme. En revanche, la logique des alternatives nourrit les possibles, introduit des choix politiques et donc crée des espaces pour la transformation sociale.

Comme le dit si bien mon collègue Pierre Beaudet (sociologie, U. d’Ottawa, ex-directeur de l’OCI Alternatives et engagé depuis ses débuts dans la dynamique du FSM), dans la mesure où la racine du problème, pour toutes les mouvances progressistes à l’échelle internationale, se retrouve dans le néolibéralisme, la réponse à cette situation se situe « dans l’articulation de mouvements de résistance et dans la mise en place d’alternatives politiques ». Et comme « la perspective d’une rupture brutale et totale avec le système capitaliste » n’est pas à l’ordre du jour, beaucoup de mouvements ont une approche à plus long terme, « gramscienne », où le défi est, tout en résistant au néolibéralisme, de créer de nouvelles valeurs, de nouvelles dynamiques sociales et économiques, bref, « de construire un nouveau projet hégémonique », conclue-t-il.

Ce qui veut dire, à notre avis, de ne pas sous-estimer la remontée de différents courants de réforme faisant revenir l’État sur l’avant-scène sous prétexte qu’on n’y remet pas en question « fondamentalement » la propriété privée… Tout comme le changement de gouvernement aux EU avec l’arrivée d’Obama ne peut être banalisée sous prétexte que ce gouvernement n’est pas « fondamentalement » anticapitaliste. Certains diront évidemment que la capacité du capitalisme, comme système social, à intégrer même les forces de contestation sociale les plus pertinentes ne peut être sous-estimée non plus et donc qu’il n’y a rien à tirer de ce vent de réformes. La question est qu’on ne sort pas du capitalisme en un tour de main et qu’il faut un horizon pertinent et mobilisateur par delà le cercle des groupes les plus militants. Le progrès social évolue en dents de scie, s’inscrit dans la durée, est réversible…Il n’y a pas de « Grand soir » qui se pointe à l’horizon !

La clé de la mobilisation aujourd’hui réside dans la perspective que nous offre la logique des alternatives car elle nous autorise à agir dès maintenant sans penser que nous menons des actions purement palliatives, sans considérer que la « véritable » action est réservée aux organisations et partis politiques se préparant à la conquête du pouvoir pour transformer de fond en comble la société. Chaque jour, nos sociétés font des choix qui vont dans un sens ou dans l’autre selon que la mobilisation sociale est plus ou moins forte, selon que la démocratie représentative (les élus), la délibérative (espaces publics de dialogue) et la sociale (les associations citoyennes de toute sorte) sont plus ou moins vivantes : conseils de quartier ou simples points de service des municipalités ; monopole de la presse privée ou force de la presse indépendante ; développement du service public ou privatisation de ce service ; législation du travail soutenant la syndicalisation ou la défavorisant ; décentralisation ou non des services publics en région, etc.

En dernière instance, la propriété privée des moyens de production, publique (entreprises comme Hydro-Québec et services publics comme les collèges et les hôpitaux) et collective (coopératives, mutuelles et associations) se côtoient dans la cohabitation – faite, à des degrés divers, de fortes tensions et parfois d’heureuses coopérations -. Ces choix quotidiens conduisent à des types de société qui diffèrent passablement tant du point de vue d’un développement équitable et durable que du point de vue de l’élargissement de la démocratie.

Y a-t-il des forces sociales capables de refaire le monde à l’échelle de la planète ?

Pour changer le monde, parlez uniquement et sans plus « des gens de la base », comme certaines organisations le font, est nettement insuffisant. Il faut, nous semble-t-il, parler plus largement et plus explicitement de mouvements sociaux porteurs de transformations sociales, non seulement à l’échelle locale mais aussi à l’échelle internationale, et de l’état des lieux de l’organisation de ces mouvements aujourd’hui, état des lieux qui n’est plus le même qu’il y a 20 ans par exemple : émergence de nouveaux réseaux transnationaux pour un mais aussi transformation de grands mouvements internationaux qui ont une histoire longue derrière eux comme le mouvement des travailleurs (avec la Centrale syndicale internationale, la CSI), le mouvement coopératif (avec l’Alliance coopérative internationale, l’ACI) et le mouvement des paysans et des agriculteurs (avec la Fédération internationale de producteurs agricoles, la FIPA)… ; montée d’un mouvement citoyen international avec le Forum social mondial (FSM)…. Autrement dit la critique de la mondialisation néolibérale ne suffit pas ni l’évocation d’une sortie du capitalisme. Il nous faut aussi des repères sur ce qui tente de refaire présentement le monde et pas uniquement sur ce qui défait le monde.

Certes, dans le processus de mondialisation en cours, l’influence décisive demeure entre les mains des grandes organisations financières internationales (FMI, BM, OMC) et des États des pays du Nord qui pilotent des politiques ciblées de « lutte contre la pauvreté » sans par ailleurs offrir de perspective de développement durable et structurant. Cependant, les deux dernières décennies ont considérablement changé la donne avec l’émergence sur l’avant-scène de nouvelles forces sociales qui stimulent l’organisation des communautés et des différents groupes sociaux non seulement à l’échelle locale mais aussi à l’échelle internationale : associations de quartiers, regroupements villageois, organisations paysannes, associations de femmes, associations de jeunes, réseaux coopératifs, réseaux de solidarité internationale, gouvernements locaux progressistes, etc.. Depuis une décennie, cet ensemble de groupes sociaux a construit un espace international commun, le Forum social mondial. Un espoir réinventé…et donc des forces sociales émergentes qu’on ne soupçonnait pas, il n’y a pas si longtemps, d’être capables de travailler dans la durée et à une telle échelle. À suivre donc, ce rendez-vous d’automne du Forum social québécois.

Généreux, J. (1999). Introduction à la politique économique. Seuil, Paris.

Hall, P. et D. Soskice (2001). Varieties of Capitalism : The institutional foundations of comparative advantage. Oxford University Press.

Kempf, H. (2009), Pour sauver la planète, sortez du capitalisme, Seuil, Paris

Lipietz, A. (2009), « Un new deal vert » dans Alternatives économiques, La crise, hors-série numéro 38, mars 2009, p.163 à 165

Lipietz, A. (2009), Face à la crise : l’urgence écologique, Ed. Textuel, Paris.

[1À noter ici que « civiliser le capital » n’est pas un objectif à atteindre en soi mais le résultat d’une action collective, toujours inscrite, par définition, dans un rapport de force où tout n’est pas gagné.

[2Les « Born Again Christians », marginaux il y a 50 ans, sont aujourd’hui 70 millions aux États-Unis seulement. La base sociale des républicains américains est en grande partie là, le président sortant Bush étant un de ces « évangélistes » néoprotestants.


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