Carnet de Louis Favreau
Chaire de recherche en développement des collectivités (CRDC)

Le mouvement communautaire québécois a-t-il un avenir ?

Éléments d’analyse et de mise en perspective
mardi 26 mai 2009 par Louis Favreau

C’est à l’occasion d’une journée de réflexion organisée par le Regroupement intersectoriel des organismes communautaires de la région de Montréal (RIOCM) en collaboration avec la Fédération des OSBL d’habitation de Montréal (FOHM) le 5 mai dernier qu’il m’a été donné de réfléchir à nouveau sur le mouvement communautaire. J’étais invité au panel d’ouverture avec Georges Lebel, professeur en sciences juridiques à l’UQAM et Lorraine Guay, ancienne coordonnatrice du Regroupement des ressources alternatives en santé mentale travaillant aujourd’hui avec le collectif de recherche sous la direction de Deena White, professeur de sciences politiques à l’Université de Montréal. 150 personnes étaient présentes. L’air du temps laisse voir les inquiétudes en cours et le thème de la journée n’était pas là par hasard : quel avenir pour le mouvement communautaire ? Ces inquiétudes ne sont pas sans fondement : le gouvernement du Québec s’apprête à réviser sa politique d’action communautaire autonome tout en développant avec la philanthropie de quelques fondations privées des alliances nouvelles (la Fondation Chagnon notamment). De leur côté, les gouvernements locaux ont été invités, par législation, à devenir des acteurs de développement social. J’ai choisi d’y aller de quelques éléments d’analyse critique et de mise en perspective. Voici donc une première version d’un texte qui en aura une autre qui rendra compte des débats qui y ont eu lieu entre les panelistes et avec l’ensemble des participants.

Le mouvement communautaire dans le Québec d’aujourd’hui

Les réseaux de recherche travaillant sur le mouvement communautaire s’interrogent tous à des degrés divers sur la question du renouvellement de l’État social. L’État social au Québec a été parachevé à la fin des années 60 en s’appuyant sur trois piliers : 1) le développement d’un important service public (éducation, santé, infrastructures…) ; 2) une fiscalité redistributive de la richesse collective (aides sociales diverses, régimes collectifs de retraite…) et 3) une action sur l’économie et l’emploi (politiques d’assurance emploi, d’insertion socio-professionnelle, de développement local et régional, politique à l’égard des coopératives…).

Cet État social est partiellement en crise, surtout depuis les années 80, parce qu’il n’est toujours pas parvenu à sortir de la précarité quelque 20% de sa population active, parce qu’il a exclu la plus grande partie des citoyens et des travailleurs des processus de construction des grands services publics destinés aux communautés et aux régions (éducation, santé, formation de la main d’œuvre…) et qu’aujourd’hui les vertus du marché se sont affirmées au point de pouvoir démontrer qu’il peut faire mieux que l’État dans nombre de domaines (privatisation rampante de la santé, politique de ciblage des populations en matière de protection sociale, valorisation de l’assurance privée…) [1]. Par où passe aujourd’hui le renouvellement de l’État social au Québec ? Quel type d’interface les mouvements sociaux et notamment le mouvement communautaire ont-ils développé avec les pouvoirs publics depuis une décennie ?

État et mouvements sociaux : l’ambivalence prévaut et la vie associative tend à foutre le camp !

Une des composantes de ce rapport à l’État est la question du rapport démocratique de ce dernier avec les mouvements sociaux, les communautés et les régions. Il est généralement fort ambivalent. Les rapports entre l’État et les mouvements sociaux ont beaucoup changé dans les deux dernières décennies. D’abord l’État a délaissé en partie sa fonction d’architecte du développement économique (planification quinquennale, nationalisations, gestion de grandes entreprises publiques…). Puis, il a accentué son rôle d’architecte de compromis sociaux. D’autre part, les mouvements sociaux et les communautés ont aussi beaucoup changé : il n’y a plus d’acteur principal autour duquel se soudaient – à des degrés divers- d’autres acteurs sociaux, c’est-à-dire un mouvement ouvrier qui, pendant plus d’un siècle, a constitué ce mouvement social autour de trois grandes organisations que sont le syndicalisme, le mouvement coopératif et les partis politiques de gauche.

Les mouvements sociaux ne comportent plus cette cohérence forte qu’ils ont déjà eu (dans les années 30 par exemple en Amérique du Nord comme en Europe). Les organisations qui font partie de ces mouvements sociaux sont aujourd’hui plus hétérogènes et évoluent souvent dans le registre de revendications compétitives car ses différentes composantes (travailleurs, jeunes, femmes, régions, écologistes..) poursuivent rarement les mêmes objectifs et n’exercent pas non plus la même influence dans l’opinion publique et auprès des différents ministères de l’État. Bref, les mouvements sociaux (certains parlent de « société civile ») ont des problèmes : 1) celui d’une représentativité questionnée ; 2) celui d’une base sociale affaiblie ; 3) celui d’un manque de vision à moins terme (la navigation à vue et les intérêts professionnels de plusieurs organisations ont souvent préséance) ; 4) une certaine opacité (la peur d’être redevable à la population par l’intermédiaire des médias).

Le cheminement d’une professionnalisation des organisations sociales

De plus l’État a eu, dans les deux dernières décennies, des effets importants sur plusieurs organisations de la « société civile » et de plusieurs organisations du mouvement communautaire, en accélérant par de très nombreux moyens (dont celui de partenariats dans le cadre de dispositifs politico-administratifs), la professionnalisation d’organisations sociales et d’associations citoyennes, professionnalisation qui demeure un impensé politique. Qu’est-à-dire ? Expliquons d’abord le cheminement-type de plusieurs organisations communautaires. À peu de choses près, il est le suivant : des militants s’engagent dans des secteurs relativement délaissés par l’État. On s’y dévoue pour une cause sociale (celle des jeunes, celle des quartiers défavorisés, celles des villages abandonnés, celle des lieux pollués, etc.). On finit par devenir des « professionnels » d’une de ces causes sociales, avec des postes permanents rémunérés, à temps plein ou à temps partiel, dans le cadre d’un processus progressif d’accréditation ou de reconnaissance par les pouvoirs publics. Les stratégies d’action collective se déplacent alors de la mobilisation militante et du contact direct et constant avec la population vers le lobby et la visibilité de son organisation laquelle recherche désormais l’accès à deux ressources majeures pour faire progresser les choses : le financement public et la reconnaissance de nouveaux métiers à la recherche d’un certain statut dans la société. D’où l’investissement considérable dans la gestion et dans le marketing politique, notamment en organisant des séminaires, des colloques, des conférences mettant à contribution de nouveaux « experts » que sont devenus un certain nombre de chercheurs ou d’intellectuels d’universités.

La professionnalisation, source potentielle de déficit de la gouvernance associative

À un point tel que la professionnalisation est présentée comme inéluctable. Son sens premier est d’être montré comme hautement souhaitable. C’est aussi le sens premier accordé à l’autre notion, plus large mais du même registre, celle d’institutionnalisation. Dans ce nouveau contexte, la réflexion politique devient plus ou moins une perte de temps au profit de l’« échange sur les expériences » à priori considérées comme des innovations et l’intervention de ce type d’organisation est de privilégier l’action qui favorise l’obtention de postes variés de compétence d’ordre administratif (gestion, communication…), réguliers et permanents si possible, au détriment de l’action qui donne du sens. Les motivations de changement social sont alors constamment soumises aux contraintes d’une action rapide, d’une efficacité à court terme, d’une visibilité devenue indispensable et du crédit politique potentiel à obtenir sur le marché des « causes sociales ». L’impulsion politique du projet fondateur qui lui est lié tient toujours lieu de discours mais, en pratique, elle est passée au second plan au bénéfice de stratégies de reproduction.

La professionnalisation est-elle un progrès, un gain, une avancée ? Oui si la professionnalisation est explicitement pensée et balisée par des règles démocratiques nouvelles. Or, ce n’est pas souvent le cas. En fait, il y a absence de réflexion sur la professionnalisation dans les organisations et la professionnalisation des organisations. Car il s’agit bien de deux choses différentes : la première concerne l’incorporation des compétences sectorielles nécessaires, la seconde a trait aux organisations qui se font « bouffer » dans leur fonctionnement démocratique quotidien par les professionnels qui en viennent à exercer l’essentiel de la décision politique (Freyss, 2004). Mieux ou pire, ils deviennent les membres les plus influents des conseils d’administration d’organisations soeurs. On a aussi de plus en plus recours aux professionnels pour faire le travail de représentation… en remplacement des militants et des dirigeants. Le déficit démocratique de la « gouvernance » associative est là c’est-à-dire la présence d’acteurs non-élus des organisations qui plongent dans l’arène publique en exerçant les fonctions principales de l’organisation. Et, derrière un discours d’autonomie proclamée et réclamée, une dépendance politique inavouée, des financements publics à une telle hauteur qu’il n’y a plus moyen de se concevoir autrement. L’engagement social initial ne disparaît pas mais il change de sens et de cible. De composante d’un mouvement social, on devient peu à peu un simple groupe d’intérêt public.

Les logiques d’action collective en présence

Dans un tel scénario, trois logiques sont à l’œuvre et se concurrencent mutuellement : 1) celle de la solidarité avec les populations desservies c’est-à-dire la proximité avec elles, la réciprocité entre organisations sœurs autour de revendications communes… ; 2) la logique de prestation ciblée de services c’est-à-dire la spécialisation renforcée dans la prestation de services, le recrutement sur la base de compétences spécifiques…Et aujourd’hui, en prime, la tendance avec le financement public à contractualiser le service en question (indicateurs de performance, reddition serrée de comptes, comité d’éthique…) [2] ; 3) la logique « corporatiste » c’est-à-dire la pratique du lobby, la continuelle recherche de nouvelles formes de reconnaissance auprès des pouvoirs publics et la concurrence avec d’autres organisations pour occuper le terrain, obtenir un meilleur financement... Cette dernière, dans certains cas, occupe souvent le devant de la scène tellement la généralisation des activités d’influence sont passées au poste de commande.

De mouvement social à groupe d’intérêt public
Indicateurs de changement au sein des organisations Phase I : émergence Phase II : institutionnalisation verticale
Base sociale d’une organisation Militantisme et mobilisation sociale, coeur de l’action collective Professionnalisation croissante de l’action collective, dans mais surtout de l’organisation
Objectif principal visé Lutte contre les inégalités par la mobilisation sociale Reconnaissance par les pouvoirs publics (financement et statut)
La priorité dans l’action collective Priorité au développement d’un mouvement associatif démocratique Priorité au développement de services

La professionnalisation n’est pas à sens unique

Toutes les organisations ne vivent pas ce scénario bien qu’il soit, dans certains secteurs, prédominant. En fait, il y a plusieurs voies possibles à la professionnalisation pourvu que la chose soit débattue et non pas considérée comme une évidence et que la question de la vie associative soit repensée. Les organisations font des choix différents. On peut minimalement voir trois types de choix se dessiner :

  1. des organisations qui font le choix de se donner une large autonomie politique en combinant financement propre (avec un large noyau de sympathisants animés par des militants et soutenus par des donateurs) et financement public [3] ;
  2. des organisations qui font le choix de travailler prioritairement au niveau local, en misant beaucoup sur leurs militants et leurs bénévoles et sur l’auto-génération de revenus en refusant d’être à la merci du financement public [4] ;
  3. des organisations qui font le choix de miser surtout sur leurs professionnels et d’aller prioritairement vers le financement public au point d’en faire leur assise principale [5] .

Dans la première catégorie d’organisations, il y a passablement d’argent, des salariés professionnels mais on garde relativement intact l’ambition de changement social parce que le membership est large et mis à contribution sur une base régulière. Dans le second cas de figure, le travail réalisé est plus discret, moins « marketing politique » mais il est fortement enraciné dans les communautés. Dans le dernier cas de figure, c’est la maîtrise du marketing politique…et du lobby politico-administratif qui prévaut plus que la mobilisation sociale qui s’est perdue en cours de route. La professionnalisation n’est pas seulement dans l’organisation, elle est l’organisation. Et la complicité avec les pouvoirs publics (avec des ministères et des services de l’État) un élément dominant. Or, il n’y a pas d’avancée sociale sans militants ni d’autonomie politique réelle par rapport à l’État sans eux.

Mouvement communautaire et État : par où passe le changement social aujourd’hui ?

La proposition la plus couramment avancée est que le renouvellement de l’État passe par une économie régulée, plurielle et branchée sur le développement de nouveaux services collectifs : 1) une économie régulée soumet les entreprises à des normes sociales, environnementales... ; 2) une économie plurielle promeut d’autres modes de production que celui de l’entreprise capitaliste ; 3) et un État branchée sur le développement de nouveaux services collectifs (publics ou communautaires) opère un retour à un impôt plus progressif pour encourager l’égalité entre les groupes sociaux et entre les régions. Certains chercheurs y ont vu se dessiner la perspective d’un État stratège investi dans des partenariats divers (Côté, Lévesque et Morneau, 2005).

Est-ce une lecture de la situation d’ensemble qui est bien satisfaisante ? Nous sommes de l’avis, comme d’autres chercheurs l’avancent (Thériault, 2006 et 2003), que la notion « d’État stratège » est une notion paresseuse qui a trois limites :

  • Elle souffre de déficit politique par une trop forte insistance sur les fonctions régulatrices de l’État et pas assez sur les fonctions politiques c’est-à-dire sur un débat de société autour du bien commun et autour de la production et de l’exercice d’un pouvoir collectif.
  • Elle sous-estime les politiques publiques à vocation universelle (d’assurance) au bénéfice de l’assistance par l’intermédiaire d’associations citoyennes qui travaillent bien souvent de façon très ciblée en partenariat avec l’État).
  • Elle révèle une faiblesse de référence aux mobilisations sociales nécessaires à une construction partenariale avec l’État qui nécessite la présence durable de partis politiques progressistes au pouvoir. Ce qui, au Québec, a surtout pris la forme jusqu’ici d’un nationalisme ouvert sur la société et sur le monde.

Bref, il faut un État qui rend capable (« enabling State ») mais aussi un État garant (« ensuring State »), un État régulateur mais aussi un État démocratique dans lequel les partenariats opèrent sur la base de choix politiques d’abord et non sur la base principalement des activités d’influence de lobbies politico-administratifs. Comme le dit si bien le sociologue belge François Houtart : « Le monde a besoin d’alternatives et pas seulement de régulations » dans son allocution présentée à l’Assemblée générale de l’ONU, 30 octobre 2008 et dont l’intitulé est « Le développement contre et au-delà de la crise ».

Depuis les années 60, comment le Québec a-t-il tiré son épingle du jeu au plan national pour se renouveler et quelle contribution les entreprises collectives y apportent-elles ? Le Québec se distingue-t-il en Amérique du Nord en dépit des contraintes fortes issues du Consensus de Washington dominé par notre voisin du Sud qui les fait prévaloir. Quelles sont ces contraintes ?, Voyons (Merrien, 2007 : 839-854).

  1. Une supériorité des arrangements volontaires sur les arrangements collectifs dans lesquels l’assurance privée et les organisations communautaires et professionnelles trouvent une place de choix ;
  2. Une diminution générale du poids de l’État ;
  3. Un affaiblissement du syndicalisme suspecté de défendre des privilèges ;
  4. Une politique d’aide aux pauvres par des associations.

Le Québec et l’État social : une expérience originale de développement en Amérique du Nord

Au Québec, l’État pèse pour 48,6 % (au Canada pour 42,8 %) car il intervient fortement dans l’éducation, la santé, les services sociaux, l’accès aux médicaments… Sans compter que nous disposons 1) d’un régime fiscal qui favorise la diminution des écarts entre les ménages [6] ; 2) d’un régime public de retraite et 3) d’un recours au service public de façon principale en matière de santé et d’éducation ; 4) avec Hydro-Québec, comme entreprise publique, d’une équité territoriale en matière d’énergie pour toutes les régions.

Dans la foulée des travaux d’Esping-Andersen (1990), les chercheurs Saint-Arnaud et Bernard (2003) classent le Québec, dans l’ensemble des provinces canadiennes, quasi dans une classe à part se rapprochant nettement plus des régimes européens sociaux-démocrates que des régimes « ultralibéraux » comme les États-Unis et… l’Alberta. Une partie de cette distinction s’explique par la force des mouvements sociaux, par le fait qu’à la différence des États-Unis, le mouvement syndical québécois est numériquement et politiquement fort, le mouvement coopératif nettement plus important, le mouvement communautaire activement présent sur l’ensemble du territoire du Québec depuis 40 ans en fournissant plusieurs services collectifs de proximité soutenus par un financement public… Puis, dans certains secteurs, des services publics cohabitent activement avec des organisations issues des communautés locales et des régions… Sans compter une économie publique forte (Caisse de dépôt, SGF…), faisant relativement bon ménage avec les grandes institutions financières du mouvement coopératif (Desjardins) et du mouvement syndical (les fonds de travailleurs, les caisses d’économie…).

L’État social au Québec : une expérience fragilisée, compromise

Mais plusieurs de ses politiques ou mesures progressistes sont aujourd’hui mises à mal… Certaines avancés nous laissaient croire à un renouvellement important des politiques publiques. Avec surtout l’arrivée du PLQ au pouvoir en 2003, elles sont devenues des politiques publiques de plus en plus incertaines : asymétrie contractuelle d’une organisation à l’autre ; manque de vision politique à moyen terme dans bon nombre d’organisations qui naviguent à vue ; instabilité relative des programmes mis en place (moratoire pour les unes, financement moindre ou plus conditionnel pour les autres…). Le Québec social des cinq dernières années est entré dans une phase plus réactive (ou de défense de ces nouveaux acquis collectifs) plutôt que proactive (de cohabitation active avec les pouvoirs publics autour de la création nouveaux services collectifs). On constate que plusieurs politiques sociales nouvelles (ou mesures) sont en voie d’épuisement ou souvent déstabilisées (en insertion par le travail et en aide à domicile par exemple). C’est non seulement le cas de certaines politiques publiques mais également de certains mouvements sociaux qui sont devenus de simples groupes d’intérêt. Certains travaux de recherche avaient pressenti ces changements sans toutefois y donner suite dans leurs recherches subséquentes :

« Les mouvements sociaux doivent également affronter la logique concurrente des organisations. Cela est particulièrement vrai dans la mesure où le manque de mobilisation au sein des mouvements peut être contourné par le recours à la professionnalisation et à la bureaucratisation, ce qui ouvre la voie à une transformation du mouvement social en un groupe d’intérêt….(Peticlerc, 2003 :22)

Depuis plusieurs années, nous sommes dans une situation de gouvernance dépolitisée qui laisse plus souvent qu’autrement place aux seules organisations professionnalisées et à la seule participation politico-administrative. Mais le changement social aujourd’hui peut passer par un développement économique des régions repensé -développement durable-, par des économies locales revalorisées, par la recherche de nouvelles réponses à la crise agro-alimentaire (produits locaux, produits du terroir, agriculture biologique etc.) et de nouvelles réponses à la crise énergétique (ressources énergétiques alternatives telles les productions solaire et éolienne pour l’habitation par exemple, coopératives d’énergies renouvelables…). Reste que cela fait surtout partie de l’agenda des mouvements sociaux mais peu de l’agenda des pouvoirs publics où l’élan n’est pas là même si le recul ne se fait pas sentir sur tous les fronts et avec la même intensité [7].

Les nouvelles pratiques sociales des années 80-90, qui se distinguaient des pratiques antérieures par une approche multipartenariale, territorialisée, combinant l’« économique » et le « social » et par des interventions orientées vers la multiactivité, affichent aujourd’hui leurs limites et représentent un autre défi de taille pour le développement des territoires : celui de constater que des partenariats s’annulent, que l’on est dans l’hyperconcertation (Bourque 2008), que des groupes d’intérêt monopolisent des instances de développement en investissant ces nouveaux lieux pour avoir accès à de nouvelles ressources publiques, groupes d’intérêts qui génèrent parfois de véritables « fiefs locaux et régionaux », comme l’affirme le politologue Dufresne. Ce dernier n’hésite d’ailleurs pas à parler d’une construction régionale du sommet vers la base (top-down) et donc de la quête d’un espace citoyen régional, la région telle que construit aujourd’hui apparaissant comme « un espace naturel des corporatismes, où de nombreux groupes d’intérêts agissent sur des politiques et des budgets publics sans être redevables aux citoyens » (Dufresne, 2006 : 208).

L’émergence d’un mouvement de consommation responsable
Il y a cependant du nouveau du côté des mouvements sociaux : ce qui a poussé à côté du mouvement communautaire proprement dit en se distinguant sans concurrence mais en se situant près de cette mouvance, avec ses stratégies propres, ses filières auprès des pouvoirs publics, ses financements et même ses réseaux internationaux… : c’est le cas du mouvement pour la consommation responsable (agriculture équitable, commerce équitable Nord-Sud, finance éthique, souveraineté alimentaire…). Équiterre est au cœur de ce processus avec plus de 3000 membres, 150 militants, 15 ans d’existence, une vingtaine d’employés salariés. Équiterre est passé d’un budget annuel de 60 000 de dollars en 1996 à un budget de 1 720 000 de dollars en 2004 dont une bonne part de fonds propres (près de 50%) acquis par des ventes et des dons individuels et corporatifs (Nez, 2006). Comment expliquer la force de cette mobilisation en une seule décennie ?

C’est la préoccupation écologique qui explique ce développement : elle est très mobilisatrice et en train de construire un engagement citoyen notamment des Québécois de moins de 30 ans. Ce mouvement a pris beaucoup de force depuis le début des années 2000 et est en train d’atteindre un niveau d’influence très significatif qui traverse les préoccupations de la plupart des partis politiques, ces derniers ressentant plus nettement l’intérêt de la population québécoise sur ces sujets.

Et la recomposition politique ?

Elle devra certainement se faire avec ces différentes familles d’organisations (coopératives, communautaires, de consommation responsable…) – et des organisations syndicales qui leur sont associés-. Quels modes de concertation envisager entre les différents regroupements ? Le problème c’est qu’ il n’y a pas beaucoup de précédents en la matière et l’expérience internationale n’offre pas de modèle de collaboration inter-mouvements prêt-à-porter. Sauf peut-être à s’inspirer du Forum social mondial (FSM) dont certains principes politiques tels que le pluralisme, la parité de participation et la réciprocité de même qu’un important travail sur les conditions d’une collaboration dans la durée peuvent cependant être avancés. De simples rencontres occasionnelles entre les regroupements ne suffiront pas à faire progresser les choses pas plus que des positions officielles communes dans de très rares grandes assemblées déclaratoires.

Chose certaine, le mouvement communautaire devra compter davantage sur lui-même dans les prochaines années : l’interface avec les pouvoirs publics à Québec et à Ottawa n’est plus le même avec l’arrivée du gouvernement libéral à Québec et du gouvernement Harper. La balle est aussi dans le camp des gouvernements locaux : sont-ils prêts ? Que je sache, pas beaucoup !

Un projet de société pour le Québec : un « modèle » qui reste à inventer

Nous sommes probablement à une étape critique de l’histoire de l’État social au Québec et dans la plupart des États des pays du Nord. La question qui se pose : y a-t-il un avenir pour une social-démocratie renouvelée au Québec ? Autre question que je soulève dans ce texte : serions-nous entrés dans une société de groupes d’intérêts au détriment de la mobilisation de mouvements sociaux ? Les aspirations politiques des mouvements sociaux et de la gauche politique en général sont aujourd’hui, à l’échelle de la planète, dépourvues de références pertinentes : le communisme, avec ses différents visages, longtemps la référence et l’espoir des pays du Sud tout en étant fortement présent dans nombre de pays d’Europe, est tombé en désuétude tandis que la social-démocratie ne suscite plus guère d’enthousiasme dans les nouvelles générations. Pendant longtemps, le mouvement ouvrier et le socialisme ont pris leur ancrage dans de vastes mobilisations populaires et dans des partis politiques adossés à des forces sociales. Les années 30 ont été exemplaire à cet égard. Aujourd’hui, même si la social-démocratie relève bien du passé, « son équation de base n’a pas perdu de son actualité » (Paugam, 2007 ; Wieviorka, 2007). C’est-à-dire repenser la solidarité, la justice sociale, l’efficacité économique et la démocratie. Ce qui suppose qu’on examine de plus près les groupes porteurs et donc qu’on jette un regard du côté du renouvellement des mouvements sociaux historiquement constitués (le syndicalisme, l’action des partis politiques de gauche et le mouvement coopératif qui a donné naissance aux entreprises collectives) de même que du côté des mouvements sociaux plus récents (écologie, consommation responsable…) sans oublier l’émergence d’un mouvement citoyen international [8] .

Pour en savoir plus

Bourque, D., Y., Comeau, L. Favreau, et L. Fréchette (2007). L’organisation communautaire. Fondements, approches et champs de pratique. PUQ, Sainte-Foy.

Favreau, L. et G. Larose (2007). « Le développement des communautés aujourd’hui au Québec : essai d’analyse politique ». Dans Bourque, et alii, L’organisation communautaire. Fondements, approches et champs de pratique. PUQ, Sainte-Foy, p.41 à 56.

Favreau, L. (1989). Mouvement populaire et intervention communautaire. Éditions Centre de formation populaire (CFP), Montréal.

Guay, L. et D.White (2009), « Une politique novatrice sous observation », revue Relations, numéro 731, mars 2009, p.19 à 21.

Saint-Arnaud, S. et P. Bernard (2003). « Convergence et résilience ? Une analyse de classification hiérarchique des régimes providentiels des pays avancés ». Sociologie et Sociétés, numéro 35-2.

[1Les vertus du marché, à l’échelle internationale, prennent cependant du plomb dans l’aile par les temps qui courent (crise financière oblige !). Mais dans le domaine social, on assiste à autre chose : une offensive nouvelle, quoique discrète (du moins au Québec), de la philanthropie. Voir à ce propos le dossier du journal Le Devoir de samedi et dimanche 23 et 24 mai intitulé La dictature de la charité ?. Voir le texte du sociologue F. Lesemann que nous avons rendu disponible dans le volet « Organisation communautaire » de notre Observatoire et dont l’intitulé est L’irruption des fondations privées dans le « communautaire » : une nouvelle gouvernance des services publics ?. Voir aussi dans mon carnet une analyse de la philanthropie internationale (en date du mois avril 2009) : La philanthropie, nouvelle donne de la coopération Nord-Sud

[2Voir à ce propos l’ouvrage du sociologue français Vincent de Gaulejac (2009), La société malade de la gestion (idéologie gestionnaire, pouvoir managérial et harcèlement social), Collection Points, Seuil, Paris. À lire absolument : la préface, les pages 9 à 19.

[3C’est plutôt le cas des organisations du mouvement pour la consommation responsable comme Équiterre (voir Nez, 2006).

[4C’est le cas des centres communautaires de loisir et de leur fédération (voir Bellemare, Briand et Fréchette, 2003).

[5C’est souvent le cas de nouveaux réseaux d’économie sociale nés dans la dernière décennie et de leur regroupement le Chantier de l’économie sociale (Favreau, 2005 et 2007).

[6Selon l’étude de Godbout et St-Cerny de l’Université de Sherbrooke (Chaire de recherche en fiscalité, 2007) dont les résultats sont parus dans le journal La Presse du 19 janvier 2008, « les petits et moyens salariés sont nettement mieux au Québec qu’ailleurs » quant à la charge fiscale.

[7L’approche territoriale intégrée dans le secteur social, du moins certains le pensent (Duval et Bourque, 2007), la politique de la ruralité…

[8Voir à ce propos un autre article récent de mon carnet l’expérience du Forum social mondial.


forum

Accueil | Contact | Plan du site | |

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Mouvements sociaux   ?

Site réalisé avec SPIP + AHUNTSIC

Creative Commons License