Carnet de Louis Favreau
Chaire de recherche en développement des collectivités (CRDC)
TEXTE PARU DANS LA REVUE DÉVELOPPEMENT SOCIAL DE JUIN

Mouvement citoyen international : l’expérience du Forum social mondial

mardi 12 mai 2009 par Louis Favreau

Face à la mondialisation en cours, on évoque la réponse de la « société civile internationale ». Assistons-nous à l’internationalisation des mouvements sociaux ou si certains prennent leurs désirs pour des réalités ? 133,000 personnes de 142 pays à Bélem au Brésil en février dernier, des milliers d’organisations et 2000 ateliers de travail dans cette neuvième édition du Forum social mondial (FSM) [1]. De même cinq présidents de pays de la région (Lula du Brésil, Chavez du Vénézuela, Morales de Bolivie, Correa d’Équateur, Lugo pour le Paraguay [2]) était présent à ce Forum social mondial, initiative apparue en 2001. Assistons-nous tout à la fois à la naissance d’espaces internationaux d’expression des mouvements comme en fait foi le FSM depuis ces débuts ? Sans doute et même au développement d’initiatives internationales sectorielles nouvelles en finance communautaire ; en santé ; en agriculture... Et chez nous, à l’ouverture ou la réouverture du « dossier » international dans nombre de mouvements qui n’avaient jusqu’à maintenant évolué que dans le cadre national. Itinéraire d’un mouvement international émergent où le Québec ne donne pas sa place.

Les nouveaux habits de la solidarité internationale citoyenne : le Forum social mondial

Le Forum social mondial (FSM), comme il a souvent été dit, est un espace de débat démocratique d’idées, d’approfondissement de la réflexion, de formulation de propositions, d’échange d’expériences et d’articulation de mouvements sociaux (épousant autant de causes sociales spécifiques qu’il est possible d’en développer), de réseaux, d’ONG et autres organisations de la société civile qui s’opposent au néo-libéralisme et à la domination du monde par le capital et par toute forme d’impérialisme comme l’affirmait Chico Whitaker (du Comité Justice et Foi), un des cofondateurs brésiliens du FSM lors de sa visite, à l’invitation de Développement et Paix, à Montréal (été 2007). À la première rencontre mondiale de 2001 a succédé un processus mondial de recherche et de construction d’alternatives aux politiques néo-libérales. Cette définition est inscrite dans la « Charte des principes du Forum social mondial » lequel se définit comme un espace international de délibération pour l’ensemble des mouvements avec des visées dans lesquelles le pluralisme est de mise. Il est désormais reconnu comme un acteur significatif de la scène politique mondiale. Tous les mouvements sociaux (femmes, syndical, coopératif, de jeunes, communautaire…), toutes les associations citoyennes sont tout à fait légitimés d’y être. Pour en savoir plus sur les réseaux et organisations qui participent aux activités du FSM, voir cet article.

En effet, le Forum social mondial se caractérise aussi par sa grande diversité. Il n’est ni confessionnel, ni gouvernemental, ni partisan. Il se propose de faciliter l’articulation, décentralisée et en réseau, d’associations et de mouvements engagés, tant au niveau local qu’international, dans des actions concrètes de construction d’un autre monde, sans prétendre pour autant incarner une instance représentative de la société civile mondiale. Il a procédé par sédimentations successives : d’abord des ONG en environnement, des réseaux progressistes d’Églises, des ONG de développement comme Oxfam ou Développement et Paix, de réseaux de groupes de femmes, des organisations paysannes (Via Campesina), et aujourd’hui davantage d’organisations syndicales….Le Forum social mondial n’est ni une association, ni une organisation mais une toile internationale de réseaux citoyens.

On peut certes objecter que la représentativité des organisations qui y sont présentes est fort inégale et susceptible d’irriter plus d’une organisation dont la culture principale est de fonctionner par mandats et par dossiers et non par une approche de réseaux et échanges d’expériences. Au sein de ces activités de forum, que ce soit du côté des pays du Sud ou du Nord, certaines organisations participantes roulent surtout à la contestation tandis que d’autres sont plus centrées sur du travail autour de questions précises en étant très attachées à leur champ de compétence et à une attitude responsable. Le Forum social mondial, dans toutes ses ramifications, qu’elles soient locales (Québec), continentales (Afrique, Amérique latine…) ou internationales, a toujours su éviter le piège de devenir une organisation avec un grand « O » en affichant une position de principe de demeurer un carrefour de courants sociaux divers. Par ailleurs, souvent dans cette mouvance internationale, mais pas uniquement, d’autres initiatives, de portée plus spécifique ou plus limitée, sont nées dans la même période, quasi simultanément, comme ce fut le cas de la Marche mondiale des femmes (MMF) et le Réseau intercontinental de promotion de l’économie sociale et solidaire (RIPESS). Effet du hasard ? Certainement pas ! Plutôt prise de conscience d’enjeux de plus locaux et globaux en même temps. Explication !

Mouvement citoyen international : explication de son émergence et d’un horizon durable

Accélération de la mondialisation financière et influence plus grande des institutions financières internationales (FMI, Banque mondiale), montée des entreprises multinationales et même « globales », affrontement agricole mondialisée à l’OMC, expansion des migrations internationales, internationalisation des nouvelles technologies des communication, pays émergents du Sud devenus économiquement des concurrents des pays du Nord et politiquement incontournables (Brésil, Chine, Inde, Afrique du Sud) dans certaines grandes négociations internationales (à l’OMC par exemple).

Changement climatique, crise alimentaire et crise énergétique se télescopent et se combinent à cette crise financière que peu de monde avait vu venir. Désormais certaines échéances peuvent être fatales étant donné les croisements de l’échéance climatique liée au seuil de réchauffement de la planète, de l’échéance énergétique liée à l’épuisement des ressources pétrolières (et de sa gestion spéculative) et de l’échéance alimentaire liée à la remise au marché de la fixation des prix qui montent en flèche. Le tout sur fond de scène d’une montée des inégalités qui consacre et perpétue la fracture entre le Nord et le Sud. Le monde dans lequel nous vivons est ainsi devenu plus instable et plus imprévisible. Cela faisait l’unanimité lors de la Conférence internationale de Gatineau en septembre dernier où les 375 participants ont endossé une déclaration commune à ce propos.

Au plan politique, les mutations sont aussi fortes : dans les pays du Sud, les institutions de Bretton Woods ont imposé leurs recettes néo-libérales : moins d’Etat social, privatisations, pression par la dette, refus de financement de politiques sociales, limitation de la liberté d’association. La précarité s’est installée. L’État s’est décrédibilisé, la pauvreté s’est généralisée. Avec les émeutes de la faim de l’an dernier, le seuil de l’inacceptable a été franchi. L’État social au Sud n’est pas bien sûr une réalité très solide et très définie parce que les régimes politiques autoritaires sont encore très nombreux et l’aide publique au développement essoufflée et fragmentée. Ce qui conduit des associations citoyennes de toute sorte à se mobiliser pour un État de droit (droits politiques ou civiques) et un État social (responsable de la redistribution économique et sociale de la richesse).

Le télescopage des crises (alimentaire, énergétique, climatique et financière) et leur internationalisation croissante amènent donc plusieurs analyses à conclure non seulement à une interdépendance accrue des nations et des États comme on le dit souvent mais à une interdépendance accrue des mouvements citoyens qui évoluaient jusqu’à récemment dans un cadre principalement national. Il ne faut donc pas s’étonner d’une demande accrue d’intervention à l’échelle internationale : les jeunes voient d’emblée l’écologie comme une question planétaire, les organisations agricoles se font dire par le gouvernement canadien que le sort de la gestion collective de l’offre est davantage à Genève qu’à Ottawa, des entreprises dans nos régions se délocalisent…Enjeux locaux devenus globaux, enjeux globaux devenus locaux.

La mondialisation en cours n’est donc pas un ensemble unique de processus. Tout comme l’avait été la mondialisation précédente qui était industrielle et coloniale, des internationales ouvrières et socialistes s’étaient formées pour y répondre. C,est ainsi qu’aujourd’hui,à côté, et même souvent contre la mondialisation en cours, se déploie un ensemble d’initiatives qui, sans constituer encore une force socioéconomique et sociopolitique à l’échelle mondiale, ont commencé à dépasser le stade des démarches citoyennes exclusivement locales pour s’inscrire dans une mondialisation qui se veut démocratique et équitable, une mondialisation où l’auto-développement, le développement durable, la souveraineté alimentaire et l’extension des principes et règles de la démocratie à l’économie sont sans doute des dénominateurs communs. D’où la transformation progressive de mouvements encore hier exclusivement nationaux vers l’ouverture à une démarche internationale plus consistante.

On ne part pas de zéro

Il n’y a pas que de nouveaux réseaux. Préexistent les mouvements qui avaient déjà une dimension internationale (mouvement coopératif, syndical, agricole) ou de « vieilles » organisations de solidarité internationale (ici le CECI, Développement et Paix…). Ces organisations deviennent de plus en plus actives au sein du Forum social mondial. Ces organisations sont en plein processus de transformation. Comme le disait si bien P.Frémeaux de la revue française Alternatives économiques à la séance de clôture de la Conférence internationale de septembre dernier, « c’est une des réussites du mouvement des Forums sociaux que d’être parvenu à rassembler sur un pied d’égalité des mouvements sociaux du Nord et du Sud et d’avoir décliné ces rassemblements à l’échelle locale, nationale, continentale à la manière de poupées gigognes ». Et d’ajouter que la mondialisation en cours continue d’« engendrer les contre-pouvoirs qui peuvent la civiliser ». D’où les campagnes fructueuses pour l’annulation de la dette (d’abord initiée par des Églises), des propositions qui ont fait mouche sur la fiscalité internationale, un débat important sur la responsabilité sociale et surtout environnementale des entreprises… Faut-il rappeler ici que le réchauffement climatique aujourd’hui en tête de liste de l’agenda international « était un non-sujet voici encore quinze ans » (Frémeaux, 2008).

Les organisations internationales de travailleurs, d’agriculteurs et coopératives changent

Le mouvement coopératif international opère des virages importants en direction des organisations venues du Sud depuis une décennie. Dans le mouvement international des travailleurs, au delà des affiliations syndicales traditionnelles dans le Nord comme dans le Sud (chrétienne, social-démocrate, communiste), s’est constituée récemment, à Vienne en 2006, une seule et grande centrale syndicale internationale, la Confédération syndicale internationale (CSI). Le mouvement d’unification dans certains pays du Sud est très avancé (en Guinée-Conakry par exemple) mais surtout progresse bien au niveau d’une structuration continentale unique en Afrique et en Amérique latine. La CSN, la FTQ et le CTC participent, à des degrés divers, à la formation de son organisation continentale, la confédération syndicale des Amériques (CSA) laquelle organisait cette année, c’est une première, un Forum syndical mondial dans le cadre du Forum de Belem.

Dans le mouvement international des agriculteurs et des paysans, la Fédération internationale des producteurs (la FIPA dont l’UPA est membre)) s’est aussi beaucoup transformé dans les 20 dernières années : modification des structures pour favoriser la présence des organisations paysannes du Sud, Comité de développement pour le soutien aux organisations du Sud…Mais aussi à côté, l’émergence d’une autre organisation internationale Via Campesina.

Le coup d’envoi des Forums sociaux mondiaux depuis 2001 a provoqué une onde de choc dans ces mouvements qui en sont de plus en plus devenues des parties prenantes. Comment ces organisations internationales plus anciennes de travailleurs, de paysans et de coopérateurs se positionnent-elles dans ce mouvement citoyen international naissant à côté des nouveaux réseaux de groupes de femmes, de commerce équitable, de protection de l’environnement, d’économie sociale et solidaire etc… ? Cela reste à voir. Le Forum social mondial et d’autres réseaux de ce type sont-ils à la hauteur des ambitions qu’ils mettent de l’avant ? Cela reste aussi à voir. Mais c’est certainement un dossier à suivre.

Des progrès qui ont leurs limites

Mais ces progrès ne sont pas exempts de reculs possibles : le Sud, ce sont évidemment de sympathiques coopératives latino-américaines ou africaines productrices de produits équitables (café, cacao, karité…). Mais c’est aussi la concurrence de nos produits avec ceux des pays émergents comme le Brésil, la Chine, l’Inde, l’Afrique du Sud…Nous ne sommes donc pas exempts du risque de repli sur soi qui est toujours potentiellement présent même au sein des organisations qui placent bien haut la solidarité. Et certaines limites du FSM sont bien présentes : il est souvent prisonnier de certains rejets (de la mondialisation néo-libérale, du capitalisme, de la guerre…) sans pour autant qu’on puisse voir se dessiner concrètement cette autre mondialisation équitable et démocratique. Le brassage d’idées est là mais les lignes de force d’un nouveau projet économique et politique à l’échelle de la planète n’est vraisemblablement pas pour demain. Question posée à plus d’une génération sans doute ! Faire une synthèse et proposer une alternative à partir de tout ce brassage d’idées, à une telle échelle, nécessitera l’aménagement d’espaces de dialogue social et interculturel plus solides tant les différences entre les Forums sont nombreuses selon qu’il se tient en Amérique latine (Brésil), en Asie (Bombay, Inde, 2004) ou en Afrique (Naïrobi, Kenya, 2007). Reste que, cette fois-ci, la question écologique, pour la première fois, était au centre des débats.

Les défis sociaux de la solidarité internationale aujourd’hui

Face à l’offensive néolibérale, le défi est de multiplier les échelles d’intervention (locale, régionale et fédérative, nationale et internationale) et d’en tenir compte pour passer d’un travail plus micro d’organisation au plan local à un travail plus macro qui permet d’agir sur les pouvoirs à l’échelle nationale et internationale. Les organisations qui disposent d’une certaine expérience affirment de plus en plus la nécessité de ce type d’espaces mondiaux d’expression de nouvelles solidarités, en d’autres termes, des lieux d’articulation collective des projets et des propositions d’une mondialisation équitable ; des lieux qui permettent de façon plus soutenue que maintenant de mieux comprendre les enjeux, analyser les expériences qui réussissent, formuler des projets nouveaux, faire circuler les informations de manière plus systématique…À suivre donc !

Pour en savoir plus

Favreau, L., Fréchette, L. et R. Lachapelle (2010), Mouvements sociaux, démocratie et développement, les défis d’une mondialisation équitable, Éditions des Presses de l’Université du Québec, Sainte-Foy, 160 pages

Favreau, L., G.Larose et A-S Fall, Altermondialisation, économie et coopération internationale, ouvrage paru aux Presses de l’université du Québec (Québec) et chez Kartala (France). Voir l’introduction : p. 1 à 21.

Favreau, L. et A.S. Fall (2007). L’Afrique qui se refait. Presses de l’Université du Québec, Sainte-Foy, Québec

Rouillé d’Orfeuil, H. (2002). Économie, le réveil des citoyens (les alternatives à la mondialisation libérale). Alternatives économiques/Syros, Paris.

Wieviorka, M. (2003), Un autre monde…Voix et regards, Éd. Balland, Paris.

[1En 2005, dans le cadre de mon engagement au GESQ, l’occasion m’a été donnée de participer au Forum social de Porto Alegre au Brésil et aux rencontres internationales du RIPESS (1997 au Pérou, 2001 au Québec et 2005 au Sénégal). Ces deux postes d’observation que sont le RIPESS et les forums sociaux mondiaux ont tour à tour alimenté mes travaux sur cette question. Les conférences internationales sur les questions de développement et de démocratie au Sud (en 2003 et 2008) tenues à l’Université du Québec en Outaouais ont également servi de points d’appui pour mener une série de travaux de recherche sur le développement international.

[2Fait à noter, très révélateur de ces gouvernements de gauche actuelle en Amérique latine, l’origine de ses présidents : oublions le militaire Chavez et notons un syndicaliste de la métallurgie (Lula), un indien provenant d’une organisation paysanne (Morales), un jeune économiste (Correa), un évêque progressiste (Lugo).


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