Carnet de Louis Favreau
Chaire de recherche en développement des collectivités (CRDC)

Le mouvement coopératif québécois : des entreprises comme les autres ou un mouvement d’avenir ?

mardi 14 avril 2009 par Louis Favreau

C’est à l’occasion du 2ème colloque des Journées Michel-Chartrand (qui se sont tenues les 18 et 19 avril dernier) que j’ai préparé ce texte. Les « Journées

Le mouvement coopératif : une découverte qui devient une affaire de conviction

D’abord comment m’est venue la conviction coopérative ? J’étais alors étudiant en sociologie en passe de devenir organisateur communautaire (à cette époque on disait « animateur social ») au Conseil de développement social de Montréal. La première fois que j’ai compris la pertinence des coopératives, c’est lors d’une rencontre avec un « vieux » militant du Co-operative Commonwealth Federation (CCF) fondé au début des années 30 et devenu par la suite le NPD. Ce dernier nous disait, dans une réunion du Parti socialiste du Québec (PSQ), que le mouvement ouvrier disposait de trois forces distinctes et complémentaires : les syndicats, des partis politiques de gauche et les coopératives. C’était en 1967 ou 1968 à Montréal. J’ai toujours retenu cette formule comme jeune animateur social de quartier. Encore plus à partir de mon engagement syndical au Conseil central de Montréal (CSN) que dirigeait alors Michel Chartrand qui nous parlait avec conviction de l’importance des Magasins coopératifs (dans le secteur de l’alimentation) et de la Caisse populaire des syndicats nationaux à Montréal dont il était également le président, Caisse qui est devenue depuis la Caisse d’économie solidaire Desjardins. Il vilipendait d’ailleurs avec force les syndicats qui avaient encore à l’époque leur compte à la Banque royale ou à la Banque de Montréal. C’est également à cette époque qu’au sein de la CSN se déployait une nouvelle stratégie, celle de porter la lutte des travailleurs sur le terrain de la consommation (le « 2e Front » comme on disait alors) notamment par le développement des ACEF (associations coopératives d’économie familiale).

Les coopératives au Québec : un premier aperçu d’ensemble

Les entreprises collectives dont les coopératives sont la pièce maîtresse forment un réseau de 3339 entreprises et de près de 90,000 emplois. Elles ont un regroupement national, le Conseil québécois de la coopération et de la mutualité (CQCM), lequel les regroupe sur la base d’une quinzaine de fédérations sectorielles et d’une douzaine de coopératives de développement régional (CDR).

Vieille histoire de plus de 150 ans au Québec et dans le monde qui se reconceptualise aujourd’hui au plan international autour de la notion d’« économie solidaire », notion introduite par les Brésiliens au 2e Forum social mondial en 2002. C’est aussi au plan pratique, le renouveau coopératif autour notamment de la bataille des énergies renouvelables dans plusieurs régions du Québec et celle de services de proximité multiactivités dans les communautés en déclin (station–service, épicerie générale, quincaillerie et centre d’horticulture…). Bref, le mouvement coopératif mérite d’être mieux connu dans sa contribution au changement social, surtout à gauche où il est souvent méconnu et donc sous-estimé. Vieille histoire de lutte contre la dépendance économique dans la plupart des régions du Québec.

D’un point de vue plus général et plus politique, la coopération fait partie de l’histoire de gens qui « s’associent pour entreprendre autrement », pour reprendre la définition que lui donne l’économiste française Danièle Demoustier. Objectifs de viabilité économique et finalités sociales se rejoignent ainsi dans le cadre de ce que l’Alliance coopérative internationale (ACI) définit comme étant des « organisations économiques solidaires ». Ce sont très souvent des dirigeants de mouvements sociaux qui s’aventurent sur le terrain économique qu’ils connaissent sans doute peu ou mal au départ mais qui s’y investissent comme militants aspirant à une économie plus équitable. Cependant, de par leur expérience, ils ont des qualités indispensables à leur démarrage : une vision du développement économique et social et un sens de l’organisation, de la délibération et de la négociation. Nées dans le sillage de mouvements sociaux (paysan, ouvrier, associatif, des femmes, écologique…), ces entreprises ont des fondements éthiques et des règles qui traduisent cette perspective de développer des « organisations économiques solidaires » : association de personnes (et non d’actionnaires) ; propriété collective ; partage des surplus avec l’ensemble de leurs membres ; fonctionnement démocratique ; engagement envers la communauté.

En premier lieu, ces entreprises collectives sont des organisations dont la logique première est d’assurer à leurs activités (de production de biens ou de services) d’être socialement utiles dans la viabilité économique. Pour ces entreprises collectives, maximiser le profit ne constitue ni leur point de départ ni leur point d’arrivée. En étant des associations de personnes elles se protègent des impératifs tyranniques d’actionnaires à la recherche du maximum de gains ; leur fonctionnement démocratique (une personne, une voix), leur engagement dans la communauté et leurs règles d’utilisation des surplus les met à l’abri des délocalisations constituant ainsi avec ce type d’entreprises un patrimoine collectif. Leurs activités économiques sont évidemment primordiales : échouer comme entreprise viable économiquement, c’est se condamner à terme à perdre son utilité sociale. Ces entreprises ne peuvent donc pas se définir par la résistance politique comme le font les organisations de défense de droits sociaux. Ce serait de leur part une double erreur : au plan économique, parce que l’entreprise ne s’occuperait pas suffisamment de leur viabilité ; au plan politique, parce que ces entreprises ne peuvent faire leur travail en étant sur la première ligne de la revendication, fonction normalement dévolue à d’autres mouvements sociaux.

Les coopératives, un levier de développement local et régional

Dans la pensée traditionnelle en économie, le monde se divise en deux : l’économie marchande avec la prédominance des entreprises capitalistes et l’économie publique avec l’État qui offre des biens et des services d’intérêt dit général (hydro-électricité, universités, hôpitaux…). Mais au sein de l’économie marchande comme au sein de l’économie non-marchande existent des entreprises d’un type différent historiquement issues des utopies socialistes du 19e siècle, du mouvement ouvrier et paysan et des utopies autogestionnaires des années 60 : des coopératives agricoles et financières, des mutuelles d’assurances, des coopératives de travail, des coopératives d’habitation, des coopératives de santé,… Ce secteur pèse grosso modo pour 8 à 10 % des emplois et du PIB dans plusieurs pays d’Europe et ici même. Dans plusieurs collectivités, ce secteur compte souvent pour plus de 15, 20 ou parfois même 30% des emplois.

Son apport ne se limite pas à des emplois puisque la mobilisation qui donne naissance à ce type d’entreprises à propriété collective favorise également les économies locales et régionales, voire même de l’ensemble de la société québécoise. Les entreprises collectives de Chaudière-Appalaches canalisent plus de 50 millions de dollars en salaires et dépense plus de 100 millions en achat de biens et de services tout en créant plus de 3 000 emplois selon une étude relativement récente (Comeau, 2003).

Un premier portrait des coopératives à l’échelle du Québec

L’économie coopérative et mutualiste a de profondes racines dans nos régions et dans notre histoire, ce qui fait qu’aujourd’hui, ces entreprises ont un chiffre d’affaires global de plus de 22 milliards de dollars et emploient près de 90,000 personnes sans compter les milliers de dirigeants bénévoles qu’elles mobilisent (plus de 20 000). À cela s’ajoute un taux de survie des entreprises coopératives nettement supérieur à celui des entreprises du secteur privé comme l’indiquent les deux tableaux suivants :

Nombre d’emplois, nombre d’entreprises et chiffre d’affaires
Économie coopérative et mutualiste Source : Direction des coopératives, MDEIE, 2007
3 300 coopératives et 39 mutuelles
88,000 emplois (dont 45,000 dans les non-financières) 20 000 dirigeants bénévoles
22 milliards de dollars dont 9 milliards de chiffre d’affaires dans les non-financières
Taux de survie des entreprises coopératives au Québec
Entreprises Taux de survie sur trois et cinq ans Taux de survie sur 10 ans
Taux de survie moyen des coopératives 74.9% sur 3 ans ;
62% sur 5 ans
44 %
Taux de survie moyen du secteur privé 48.2% sur 3ans) ;
35% sur 5 ans
19.5 %

Source : MDEIE 2008

Un réseau d’entreprises organisé sur une base sectorielle, régionale et confédérale

L’étude la plus récente du MDEIE (2007) constate, chiffres à l’appui, que c’est principalement dans les régions semi-urbaines et rurales que les indicateurs de croissance du mouvement coopératif sont les plus significatifs. De plus, 75 % des emplois coopératifs se retrouve à l’extérieur des grands centres urbains. Et si on examine la couverture des coopératives déclarantes sur tout le territoire, près de 60 % de celles-ci se situent à l’extérieur des villes de Montréal, de la capitale nationale (Québec) et de Laval.

L’organisation du CQCM au plan régional se déploie en effet avec l’apport de onze coopératives de développement régional (CDR) couvrant l’ensemble du territoire québécois depuis plus ou moins 20 ans. Le CQCM est ausi organisé comme il se doit au plan sectoriel en une quinzaine de fédérations : caisses populaires et d’économie, coopératives d’habitation, coopératives forestières, Coopérative fédérée du Québec et AGROPUR (agro-alimentaire), coopératives d’alimentation, coopératives de câblodistribution, coopératives de travail, mutuelles…

Le CQCM déploie en outre des efforts particuliers en direction de secteurs émergents notamment celui de la jeunesse (Coopératives Jeunesse de services, coopératives en milieu scolaire), de la santé (services à domicile, habitation coopérative pour les aînés soutenus par la communauté, coopératives de santé) et des coopératives de solidarité multiservices dans les communautés rurales (services intégrés de dépannage, de loisirs, d’essence…), dans le multiservices (coopératives de solidarité intégrant le dépannage, l’horticulture, l’essence…), les sources d’énergie renouvelable (coopératives éoliennes) ou l’agriculture biologique…

Que retenir de ce premier portrait ? D’abord que le poids économique des coopératives et des mutuelles ne peut être banalisé. Il a son importance dans la contribution au développement économique et social de la société québécoise comme dans celui des régions et des communautés en difficulté. Il ne faut pas non plus se méprendre : si le CQCM regroupe les grandes coopératives financières et agricoles, il réunit surtout de petites et moyennes coopératives affiliées par le biais des différentes fédérations (Arteau, Brassard et Malo, 2005). On sait aussi, en vertu des recherches menées par le MDEIE, que le taux de survie des coopératives est élevé et, de plus, nettement supérieur à celui de l’entreprise privée que ce soit sur 3, 5 ou 10 ans. De plus, dans la dernière décennie (1996-2005), il s’est créé près de 1500 coopératives et le chiffre d’affaires global des coopératives non-financières de cette période est alors passée de 5 à 8,4 milliards de dollars (et à près de 9 milliards une année plus tard) (Brassard et Rompré, 2006).

Une dynamique de mouvement

Les coopératives ne sont pas qu’un réseau d’entreprises. Elles forment un mouvement. Ce que l’on peut démontrer pour les fins de ce texte autour de cinq répertoires d’action : 1) une dynamique sociopolitique commune autour d’une organisation à l’échelle du Québec, le Conseil québécois de la coopération et de la mutualité (CQCM) ; 2) la construction d’une culture démocratique ; 3) une relative autonomie politique dans ces rapports à l’État ; 4) un financement venant principalement de ces membres ; 5) des solidarités internationales.

La dynamique sociopolitique du mouvement coopératif : le tournant des années 90

Le Conseil québécois de la coopération et de la mutualité (CQCM) a été créé au début des années 40 dans la mouvance des sciences sociales naissantes à l’Université Laval, initiative animée par le Père G.-H. Lévesque. Son premier développement s’opère dans les années 50 et 60 dans le sillon principal des coopératives financières et agroalimentaires. On pense ici aux caisses d’épargne et de crédit (mouvement Desjardins), aux mutuelles (la Capitale, groupe financier par exemple) et aux coopératives agricoles (la Coopérative fédérée du Québec ou AGROPUR).

Les années 70 marquent cependant une seconde grande phase de développement avec l’arrivée de nouvelles générations de coopératives engagées dans les secteurs émergents de l’époque : 1) en milieu urbain, des coopératives de travail, des coopératives d’habitation, des coopératives de consommation (magasins Cooprix), des caisses d’épargne et de crédit dans les entreprises (caisses d’économie), des coopératives d’alimentation naturelle… souvent initiées par d’autres mouvements (communautaire, écologique ou syndical) ; 2) en milieu rural, des coopératives de services de proximité de type garage coopératif, des coopératives d’approvisionnement (quincaillerie…), des coopératives d’utilisation de matériel agricole (CUMA), des coopératives forestières…

Plus tard, dans les années 80 émergent des coopératives funéraires, des coopératives de travailleurs actionnaires (CTA), des coopératives ambulancières… Les années 80 marquent aussi le coup d’envoi de l’intercoopération au plan régional avec l’arrivée des CDR, lesquelles, à leurs débuts en 1984-1985, sont des groupes de ressources techniques (GRT) appuyés par les pouvoirs publics pour accompagner la création de coopératives et regrouper sur un même territoire l’ensemble des coopératives. Les fonds de travailleurs tels le Fonds de solidarité de la FTQ dans les années 80 et celui de la CSN, Fondaction, dans les années 90 sont de cette période et vont servir à capitaliser un certain nombre d’entre elles. Capital coopératif et régional Desjardins, comme fonds de développement, apparaît au début des années 2000.

Tous ces nouveaux développements coopératifs ont ainsi laissé place à beaucoup d’innovation et de créativité. Ils posaient aussi l’exigence d’une plus grande coordination à l’échelle du Québec. Le début des années 90 se révèlent être une période de profonde transformation du Conseil québécois de la coopération et de la mutualité. Coup sur coup, le CQCM organise en 1990 un premier colloque, puis une trentaine de forums locaux et régionaux qui réuniront près de 4 000 personnes (Lévesque et al., 1999) et finalement des États Généraux de la coopération en 1992 duquel sortira un Manifeste de la coopération, manifeste qui invite au « regroupement des forces dans chaque milieu et à l’échelle du Québec » afin d’en arriver à disposer d’entreprises qui contribuent à « enrichir le patrimoine collectif ». À juste titre, le dit Manifeste réfère explicitement aux Pionniers de Rochdale qui fondèrent la première coopérative ouvrière de consommation en 1844 et au manifeste du Conseil supérieur de la coopération publié en 1940 (CCQ, 1994).

À l’occasion de ces États Généraux, le CQCM ne se contente pas de rédiger un manifeste. Le CQCM prend aussi l’initiative d’accueillir tous les secteurs coopératifs émergents en son sein, lesquels formeront une dizaine de nouvelles fédérations. Le CQCM regroupe donc depuis une quinzaine d’années l’ensemble des coopératives et des mutuelles du Québec, de toutes les générations (de Desjardins né il y a 100 ans à celles plus récentes dans tous les secteurs tels le travail, l’habitation…) et dans toutes les régions (notamment par les coopératives régionales de développement). L’histoire des 15 dernières années des coopératives et du Conseil, trop rapidement esquissée ici, révèle une étonnante capacité de renouvellement, peu commune d’ailleurs, si on la compare avec d’autres pays du monde.

Le mouvement coopératif développe des rapports à l’État en conservant son autonomie politique

Il existe une perception à l’effet que le CQCM représente les coopératives bien établies, que le CQCM représente une sorte d’« establisment » des entreprises collectives qui ont « perdu leur âme ». Rien n’est plus faux ! Corrigeons le tir !

En effet, les années 70-80 voient un peu partout émerger de nouvelles coopératives et de nouvelles associations dont la perspective sociale est plus ambitieuse. La Caisse d’économie solidaire du Québec, les coopératives d’alimentation saine, les clubs de consommation, les coopératives de développement local en milieu rural (le JAL, Guyenne), les ACEF… seront de cette génération (Malo, 2004). On parle alors d’entreprises communautaires et d’entreprises coopératives (Fairbain, 1991 ; Lévesque, 1979) et donc, à l’échelle d’un milieu donné, d’un croisement inédit du modèle coopératif et du modèle communautaire. Ce qui amène hier l’expérience du JAL et aujourd’hui l’expérience des coopératives de solidarité.

Ce qu’il faut surtout retenir de cette nouvelle dynamique, c’est qu’à côté du mouvement communautaire et des associations qui ont des activités économiques (entreprises d’insertion par exemple), le mouvement coopératif n’est pas en reste. La famille coopérative se renouvelle, fait le plein pendant les années 90, fait du CQCM son port d’attache dans le cadre d’une redéploiement généralisé du mouvement coopératif (États Généraux, manifeste de la coopération, affiliation des secteurs émergents au CQCM) et se fait reconnaître par l’État québécois comme seul et unique représentant des coopératives. Simultanément son montage financier révèle une capacité d’autonomie politique certaine [1]. La profondeur historique du mouvement, son poids économique et la capacité de renouvellement que nous révèlent les 15 dernières années illustrent la capacité globale de ce mouvement de négocier avec l’État pour faire progresser le développement économique et social du Québec et de ces régions. Sa visibilité politique est toutefois à ranger dans les manques à gagner.

Les coopératives ont bâti un mouvement démocratique

Le CQCM a dans sa culture démocratique une règle de base : ne participent aux instances que les organisations coopératives et mutualistes (les différentes fédérations) qui paient des cotisations. Il existe aussi un statut de membre associé [2]. De plus les différentes fédérations sectorielles et les CDR sont très autonomes tant dans leurs délibérations que dans leurs décisions. Le poids de l’équipe de direction du Conseil et du personnel (huit employés) a un poids relatif par rapport à celui des fédérations. Bref, le fonctionnement est très décentralisé. Autre composante de la culture coopérative et mutualiste : la culture entrepreneuriale est très présente dans la base sociale du Conseil. Autrement dit, générer des revenus propres et cela de façon principale, est une visée majeure parce cela permet d’assurer aux organisations concernées viabilité économique et pérennité, et par là l’autonomie politique indispensable pour mener à bien leurs objectifs sociaux.

Le mouvement coopératif développe des solidarités internationales

La présence internationale du mouvement coopératif québécois passe par la Société pour la coopération et le développement international (SOCODEVI) dont la tâche est très précisément de soutenir le développement coopératif dans les pays du Sud avec des partenaires de ces pays et par Développement international Desjardins (DID) dont la tâche est de soutenir le développement de la finance communautaire dans les pays du Sud.

SOCODEVI, mis sur pied en 1985, travaille dans une vingtaine de pays surtout d’Afrique et d’Amérique latine. Cette OCI aura soutenu plus de 300 projets de développement, aura travaillé avec quelques 450 partenaires du Sud en mettant à contribution de façon bénévole plus de 200 personnes des différentes fédérations du mouvement. De son côté, DID est engagé dans 22 pays dont 12 pays d’Afrique francophone.

Le Conseil est également associé au mouvement coopératif international par l’intermédiaire de sa participation à l’Alliance coopérative internationale (ACI), laquelle réunit quelques 800,000 coopératives dans près d’une centaine de pays (Jeantet, 2007 : 33-43) [3]. Sur le plan plus local (québécois) et moins institutionnel, dans les milieux où émergent de nouvelles formes de solidarité internationale, le CQCM participe au Groupe d’économie solidaire du Québec (GESQ) et par là au Réseau intercontinental de promotion de l’économie sociale et solidaire (RIPESS), foyer animateur de rencontres internationales depuis plus de 10 ans (Lima en 1997, Québec en 2001 ; Dakar en 2005 et bientôt le Luxembourg).

Le mouvement coopératif fournit une réponse à des besoins des classes moyennes et populaires

Les coopératives disent toujours « répondre à un besoin ». C’est une formule passe-partout constamment utilisée par tout un chacun...pour se définir. Ce n’est évidemment pas le propre des coopératives...Les coopératives se situent à l’intérieur d’un ensemble d’acteurs qui « répondent à des besoins », ce que coiffe la notion de « mouvements sociaux ». Avec des agriculteurs (coopératives agricoles), avec des travailleurs (coopératives de travail), avec des consommateurs (coopératives funéraires, d’alimentation, d’habitation…) et avec des communautés (coopératives d’énergies renouvelables et coopératives de santé ; le développement de circuits courts par l’achat local…), le mouvement coopératif répond de façon spécifique à des besoins : cette manière spécifique, c’est la participation économique ou dit autrement l’introduction de la démocratie dans le monde des entreprises... Dans les coopératives, « créer de la richesse » ou « générer du capital » est indissociable de la recherche d’une réponse à des besoins d’une part et d’autre part d’une manière associative de le faire. À la différence du mouvement communautaire ou du mouvement syndical...qui ne peuvent se prévaloir de ce type de contribution. Parce que ces deux mouvements sont plutôt dans le versant « distribution de la richesse » et qu’ils utilisent une autre manière de faire, celle de la mobilisation sociale par la revendication et la négociation de meilleures conditions de vie pour les classes moyennes et populaires...

Retenons aussi que la naissance de ce type d’initiatives n’est pas liée qu’à la nécessité (besoins). Elle est aussi liée à des aspirations collectives (appartenance à un groupe, une communauté) et à la volonté politique de son leadership, plus ou moins précise selon les cas, de travailler à bâtir un monde plus équitable. Donc trois moteurs d’action collective : nécessité, aspirations collectives, projet social. Reste que la visibilité politique du mouvement coopératif comme levier de changement social est trop faible. Il ne représente pas seulement un mouvement historique de changement social qui remonte à un siècle et demi. Il a également su, avec ses hauts et ses bas, se renouveler sans cesse [4].

L’analyse de ce mouvement doit se faire dans la durée : il faut partir des premières mutuelles et coopératives du mouvement ouvrier naissant jusqu’à aujourd’hui. Sinon on se condamne à identifier comme de l’économie « véritablement » alternative et solidaire transformant « radicalement » la société les seules plus récentes initiatives qui sont très souvent de nouvelles générations avec plus de vitalité culturelle mais peu d’impact réel sur l’économie d’une société. C’est souvent le cas de la rhétorique sociologique et politique de l’« économie solidaire » à la française par exemple qui s’oppose généralement au mouvement coopératif. À se confiner dans l’émergent paraissant très alternatif, on se trompe souvent.

Le commerce équitable : une nouvelle génération de développement local et coopératif

Qui n’a pas, dans les dernières années, entendu parler de commerce équitable ? Au Québec, les ventes qui y sont liées sont en croissance constante. Il y a quelques années, les produits équitables étaient distribués presque exclusivement dans des boutiques spécialisées ou au sein de réseaux de militants. On les retrouve aujourd’hui dans la plupart des commerces de détail, les supermarchés et les épiceries, produits qui viennent du Sud.

Pour l’heure, la majorité des petits producteurs, la plupart du temps organisés en coopératives, qui prennent part à la filière équitable, sont surtout situés en Amérique latine. Malgré cela, le commerce équitable fait doucement son entrée en Afrique où un nombre grandissant d’organisations s’y intéressent. Les réseaux qui le portent sont en pleine structuration. D’ici quelques années, plusieurs denrées portant le label équitable seront exportées du continent africain : arachide, coton, mangue, karité, cacao, etc. Déjà, des ONG de coopération internationale (CECI, OXFAM-Québec, SOCODEVI, UPA-DI…) en place sur le terrain ont misé sur les pratiques de ce type. C’est l’ONG Équiterre, nouvelle arrivée dans ce paysage, qui en a été l’initiatrice. Le rôle de toutes ces organisations : offrir un appui organisationnel aux associations et groupes du Sud qui souhaitent se lancer dans la production et la commercialisation équitables.

En diminuant les intermédiaires et en payant aux petits producteurs un prix qui tienne compte des coûts de production, le commerce équitable favorise l’autonomie économique de communautés du Sud. Le commerce équitable se pratique généralement au sein de coopératives qui ont pour credo le respect des droits du travail. De plus, une partie de la ristourne des entreprises sert à financer des projets locaux en matière de santé, d’éducation ou d’habitat. Comme quoi la vieille utopie coopérative venue d’Europe inspire encore des collectivités locales dans la lutte contre les « intermédiaires parasites » comme le disaient si bien les Pionniers de Rochdale en 1844.

Mouvement coopératif : une mise en perspective

Que peut-on retenir des différentes pratiques du mouvement coopératif ici et dans le monde ? D’abord qu’il existe un lien étroit entre le mouvement coopératif québécois et l’histoire internationale de ce mouvement. Et comme hier avec le mouvement ouvrier et paysan, une partie substantielle du mouvement coopératif risque fort de s’inscrire aujourd’hui dans la mouvance du mouvement citoyen international émergent. Son expression la plus visible a été jusqu’à maintenant le Forum social mondial (Favreau, Larose et Fall, 2004).

Des plus récents travaux de recherche sur ce mouvement, on peut dégager les lignes de force suivantes :

  1. Cela fait 150 ans qu’un pan entier de l’économie s’est écarté –à des degrés divers- des lois du marché et de la régulation publique. Cette économie a été périodiquement éclipsée par la vision étatiste des gouvernements. Mais la crise de l’emploi, puis celle de l’État providence et des collectivités locales et régionales ont favorisé sa sortie de l’éclipse de la période des « trentes glorieuses » (1945-1975).
  2. Ce type d’économie est un héritage des classes populaires et des classes moyennes au même titre que le syndicalisme. L’histoire des Pionniers de Rochdale traduit fort bien ce point de vue. Cette première coopérative, fondée en 1844, en banlieue de Manchester, ville par excellence de l’industrie textile du 19e siècle, a produit les principes de base de la coopération qui inspirent encore aujourd’hui le mouvement international de la coopération. L’histoire des mutuelles québécoises l’illustre également très bien (Peticlerc, 2002).
  3. Les coopératives sont un ensemble de pratiques infiniment variées. Par exemple on y retrouve aussi bien des grandes coopératives agricoles comme La Fédérée que des très petites coopératives d’agriculture biologique comme La Mauve (Chaidières-Appalaches) ou encore de grandes institutions financières comme Desjardins ou des initiatives locales ou régionales de microcrédit comme le Fonds d’emprunt économique communautaire (Québec).
  4. On assiste dans les 30 dernières années à un renouvellement de la coopération un peu partout dans le monde.
  5. Les entreprises collectives qui évoluent sur le marché sont confrontées historiquement au risque de la banalisation c’est-à-dire devenir des entreprises comme les autres (Desjardins vous vient immédiatement à l’esprit mais attention de sauter trop vite aux conclusions !). Mais elles peuvent aussi faire la preuve que la démocratie ne s’arrête pas aux portes des entreprises.
  6. Les coopératives et les OBNL qui évoluent dans des missions de service public sont de leur côté confrontées historiquement au risque de la sous-traitance. Mais attention, elles peuvent aussi faire la preuve qu’il est possible de renouveler l’État social au moins au niveau des services collectifs dans les communautés locales et les régions.
  7. Au plan international, malgré qu’il soit au cœur de l’Amérique du Nord et donc au cœur du néolibéralisme, le Québec fait figure d’exemple d’une société qui n’est pas complètement happée par ce dernier, parce que le Québec a réussi depuis 40 ans à développer des entreprises publiques et des entreprises collectives, ce qui donne beaucoup moins de prise à la seule logique marchande et favorise la démocratisation de l’économie.

Pour en savoir plus

Les entreprises collectives et le mouvement coopératif au Québec

Arteau, M., Brassard, M.-J. ET M.-C.Malo (2005). Les secteurs et le mouvement coopératif québécois : portrait et défis. Cahier de la CRDC, UQO, Gatineau, 16 pages.

Brassard, M. J. et M. Rompré (2006). « 1500 nouvelles coopératives créées depuis 10 ans ». Dans Venne, M. L’annuaire du Québec, Fides, Montréal, p.56 à 62.

Comeau, Y. (2003). Le communautaire, la nouvelle économie sociale et leurs retombées en région. Ed. Terres fauves.

Favreau, L. (2008). Entreprises collectives. Les enjeux sociopolitiques et territoriaux de la coopération et de l’économie sociale. Presses de l’Université du Québec.

Petitclerc, M. (2002). La solidarité face au marché. Quelques réflexions sur l’histoire de la Mutualité au Québec. Cahiers du CRISES, UQAM.

Les entreprises collectives et le mouvement coopératif ailleurs dans le monde

Defourny, J. (2002). Les coopératives en Belgique, un mouvement d’avenir ? Éd. Luc Pire, Liège.

Jeantet, T. et J-P. Poulnot (2007). L’économie sociale [5], une alternative planétaire. Éd. Charles L. Mayer/Les Rencontres du Mont-Blanc, Paris.

Touzard, J.-M. et J-F Draperi (2003). Les coopératives entre territoires et mondialisation. L’Harmattan, Paris.

Vienney, C. (1994). L’économie sociale. La découverte, Paris.

Entreprises collectives, économie citoyenne et mondialisation

Favreau, L., A.S. Fall et G. Larose (2004). Altermondialisation, économie et coopération internationale. Presses de l’Université du Québec, Sainte-Foy et Karthala, Paris.

Rouillé d’Orfeuil, H. (2002). Économie, le réveil des citoyens (les alternatives à la mondialisation libérale). Alternatives économiques/Syros, Paris.

Deux sites de référence

À l’Université du Québec en Outaouais : www.uqo.ca/observer

À l’Université du Québec à Rimouski : http://aruc-dtc.uqar.qc.ca/

[1En 2005, le budget d’opération - au sens strict de ce terme- du CQCM était de 1,2 millions de dollars avec 65% de ce budget en provenance des membres sous forme de cotisations soit environ 800 000 dollars.

[2Parmi lesquels associés, on retouve notamment le Fondaction de la CSN.

[4Ce n’est pas le propre du Québec. Des travaux récents font état de ce renouveau coopératif un peu partout dans le monde. Voir à cet effet Jeantet 2007 ; Fall, 2007 ; Defourny, 2002.

[5On notera ici qu’en France, l’économie sociale renvoie de façon principale aux coopératives et aux mutuelles. Contrairement au Québec où l’économie sociale renvoie surtout aux OBNL qui ont des activités économiques ou du moins qui essaient d’en avoir (Voir Favreau 2008). C’est aussi une appellation plus ou moins monopolisée par le Chantier de l’économie sociale et politiquement très connotée. D’inspiration européenne, le concept d’économie sociale demeure cependant pertinent et peut avoir une proximité intellectuelle avec celui d’économie solidaire, version latino-américaine ou celui d’économie citoyenne, version présente dans plusieurs ONG européennes.


forum

Accueil | Contact | Plan du site | |

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Entreprises collectives et développement   ?

Site réalisé avec SPIP + AHUNTSIC

Creative Commons License