Carnet de Louis Favreau
Chaire de recherche en développement des collectivités (CRDC)
Texte paru dans le journal RÉSEAUX de septembre 2008 (cahier international)

Le mouvement syndical international : l’entrée en scène d’un nouvel acteur

septembre 2008 par Louis Favreau

Il est de bon ton aujourd’hui dans certains milieux d’affirmer que le syndicalisme est en déclin un peu partout dans le monde et qu’il a été remplacé dans les pays du Sud par les ONG. Rien n’est moins sûr ! Après un siècle de divisions, le mouvement est en train de se réunifier. 2006 aura été l’année de la réunification par la création d’une nouvelle centrale syndicale internationale, la CSI. À sa création à Vienne, la CSN et la FTQ y ont joué un rôle actif. [1]

Genèse d’une nouvelle centrale syndicale internationale

La Confédération internationale des syndicats libres (CISL) de tradition social-démocrate et la Confédération mondiale du travail (CMT) de tradition chrétienne décidaient en 2006 de se dissoudre et de former une nouvelle organisation, la Confédération syndicale internationale (CSI). Des syndicats de tradition communiste de nombreux pays, la France et la Russie par exemple, sont en voie de les rejoindre. Que s’est-il passé dans les cinq dernières années pour qu’une telle chose soit rendue possible ? Pendant que le Forum social mondial émergeait, le mouvement syndical opérait sa petite révolution interne. En 2006, le 1er novembre, à Vienne en Autriche, 1600 délégués syndicaux représentant 300 organisations syndicales nationales en provenance de 153 pays signaient l’acte de naissance de la CSI. La moitié des délégués venait du Sud, ce qui n’est pas en soi significatif de leur influence mais une marque néanmoins de l’enracinement du monde syndical dans la plupart des pays du Sud.

La nouvelle centrale regroupe 180 millions de travailleurs du Nord, du Sud, de l’Est et de l’Ouest, chiffre établi à partir des organisations nationales cotisantes : la Confédération internationale des syndicats libres (CISL), 226 organisations affiliées et 155 millions de membres revendiqués ; la Confédération mondiale du travail (CMT), 114 organisations, 26 millions d’adhérents.

Cette réunification, fruit d’un assez long processus de maturation (5 ans) a d’abord été consacrée au congrès de la CISL à Miyazaki au Japon en 2004. Après plus d’un siècle de divisions entre trois familles syndicales distinctes -la social-démocrate, la social-chrétienne et la communiste- et un constat général d’inefficacité à peser sur la vague de mondialisation néo-libérale en cours, le congrès de Vienne représente sans doute un tournant majeur.

Les liens avec le mouvement de l’« altermondialisation »

Avec la nouvelle vague de mondialisation néolibérale, les syndicats ont fait le constat, certes un peu sur le tard, que l’action internationale ne peut plus être réservé à quelques initiés des plus grandes organisations syndicales nationales. La contribution internationale des syndicats ne pesait plus très lourd dans la balance d’autant que le « tripartisme » (patronat, gouvernements, syndicats) porté par l’OIT avait été fortement ébranlé d’une part par la puissance conjuguée des grandes institutions financières comme le FMI et la Banque mondiale, et, d’autre part par la montée de nouveaux mouvements sociaux internationaux dans les cadres de Forums sociaux mondiaux où les syndicats ne semblaient pas être des acteurs de premier plan.

Guy Rider, nouveau secrétaire de la CSI, le disait clairement à Vienne : « il faut changer fondamentalement la mondialisation pour qu’elle fonctionne en faveur des travailleuses et travailleurs, des sans-emploi et des pauvres…en combinant les trois piliers du développement durable –économique, social et environnemental », reprenant en cela l’article 5 du programme de la nouvelle centrale. D’où le rapprochement des dernières années avec le mouvement de l’« altermondialisation » et l’engagement « à proposer des solidarités concrètes sous forme de campagnes internationales de mobilisation » affirme Jacques Létourneau, le représentant de l’exécutif de la CSN sur les dossiers internationaux. Les luttes contre le travail des enfants chez Nike et Reebock initiées par des ONG à travers le monde –dont Développement et Paix ici- en collaboration avec des syndicats auront servi d’exemple.

Solidarité syndicale internationale dans une perspective Nord-Sud

Si la question de l’unification des grandes centrales syndicales suscite un intérêt certain dans la perspective de peser sur les grandes décisions internationales, celle des projets concrets de solidarité entre syndicats du Nord et du Sud l’est aussi. Ils sont souvent bilatéraux (par exemple entre la CSN et la CUT brésilienne ou l’UNSAS au Sénégal) mais aussi continentaux. La CSI des Amériques tout comme celle de l’Afrique se sont récemment constitués. La tradition de l’ex-CISL a de bonnes chances de se perpétuer à l’intérieur de la nouvelle centrale : 1) un Fonds de solidarité servant à la mobilisation internationale (campagnes de plaidoyer) ; 2) un Fonds d’aide au développement (pour soutenir par exemple des projets de travailleurs au sein de l’économie informelle dans les pays du Sud).

Le syndicalisme au Sud

Mis à part les organisations syndicales des grands pays comme l’Afrique du Sud, l’Inde et le Brésil, le syndicalisme au Sud a été profondément affaibli dans les 30 dernières années. Dans les années 60-70, il y a des entreprises qui se créent et un service public de base en éducation et en santé qui se met en place. Le syndicalisme est « tributaire de la santé économique et politique d’un pays, les deux vont de pair » nous dit Vincent Dagenais qui fut pendant plus de 5 ans représentant de l’exécutif de la CSN à la CISL. Mais par la suite, les programmes d’ajustement structurel vont laminer les services publics et la montée en puissance de l’économie informelle va correspondre à une période longue d’un nouveau sous-développement. L’avenir du syndicalisme au Sud repose donc en bonne partie sur les pays où il est fortement implanté. Il est problématique là où le peu de place occupée par le travail salarié rend sa présence trop limitative pour en faire un acteur social de poids. Le développement économique local à partir d’initiatives socioéconomiques populaires devenant des entreprises collectives constitue de ce point de vue une avenue intéressante. C’est peut-être de ce côté que la coopération internationale pourrait concentrer son effort pour faire progresser l’empowerment de communautés locales.

Pour en savoir plus :

Favreau, L., L. Fréchette et R. Lachapelle (2008), Coopération Nord-Sud et développement : le défi de la réciprocité, Presses de l’Université du Québec, Québec.

[1 J’ai vécu de l’intérieur le congrès de Vienne qui a donné naissance à la nouvelle centrale syndicale internationale, la CSI. Des délégués de la CSN et de la FTQ y étaient. Grâce à la CSN et surtout à deux conseillers de l’exécutif en matière internationale, Vincent Dagenais et Jacques Létourneau, j’ai pu m’y inscrire, observer les délibérations, faire quelques entrevues et plusieurs rencontres informelles avec des dirigeants syndicaux de différents pays tant du Nord que du Sud.


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