Carnet de Louis Favreau
Chaire de recherche en développement des collectivités (CRDC)
Entrevue du journal Le Devoir (par Émilie Corriveau) avec l’auteur de ce carnet

Le Nord rend son savoir-faire disponible au Sud

L’expérience coopérative québécoise est devenue un modèle pour le développement local
samedi 7 février 2009 par Louis Favreau

« Quand un homme a faim, mieux vaut lui apprendre à pêcher que de lui donner du poisson ». En matière d’économie et de coopération internationale, la maxime tient la route : ce vieil adage est toujours pertinent pour convaincre d’aller au-delà de l’intervention de secours d’urgence ou d’aide humanitaire. Afin de stimuler le développement économique des pays du Sud, la coopération doit aujourd’hui organiser ses actions dans la durée. [1]

Dans sa forme classique, la coopération internationale s’est longtemps traduite par l’envoi de ressources des pays du Nord vers les pays en voie de développement, afin de répondre à des besoins immédiats. Aujourd’hui, la coopération internationale tend à prendre un autre visage.
« Par exemple, auparavant, on envoyait des coopérants dans un pays du Sud pour y enseigner. Ça répondait à un besoin, mais de façon tellement temporaire. On s’est aperçu que ce qu’il faut plutôt faire, c’est d’envoyer des volontaires aider à former des gens du pays concerné pour qu’ils bâtissent un système d’éducation à leur mesure. C’est ce qu’on voit de plus en plus aujourd’hui. Les coopérants volontaires limitent aussi leur soutien professionnel à des secteurs où le pays n’a pas cette compétence-là », explique Louis Favreau, professeur au Département de travail social et des sciences sociales de l’Université du Québec en Outaouais et titulaire d’une Chaire de recherche en développement des collectivités (CRDC).
Vice-président Programmes du Centre de recherches pour le développement international (CRDI), Rohinton Medhora abonde dans le même sens. Cette société d’État canadienne a pour objectif de consolider les capacités de recherche locales afin d’appuyer les politiques et les technologies susceptibles de contribuer à l’édification, dans les pays du Sud, de sociétés plus équitables et plus prospères. Cette dernière soutient que l’éradication de la pauvreté et le succès économique des pays en voie de développement passe par certains principes clés.

« Lorsqu’on analyse pourquoi certains pays sont pauvres, évidemment, il y a plusieurs raisons. Mais l’une des choses que l’on remarque le plus souvent, c’est le manque d’opportunités et le manque de connaissances locales. La coopération internationale est une condition qui est nécessaire mais non suffisante pour le développement. Je crois qu’on ne peut obtenir de réels succès sans la coopération locale, sans l’appui des gouvernements locaux. Aussi, la coopération la plus effective et celle qui fonctionne le mieux est celle qui s’appuie sur le long terme. Quand la coopération est basée sur l’idée de créer des capacités dans les pays mêmes, ces pays peuvent devenir maîtres de leur avenir », souligne-t-il.

S’associer pour entreprendre autrement

Les entreprises collectives (coopératives et associations qui ont des activités économiques), reposant notamment sur le principe de « s’associer pour entreprendre autrement », sont un des moteurs actuels de la coopération internationale. Dans la perspective de créer une activité économique intégrant le social, plusieurs initiatives de coopération internationale sont aujourd’hui basées sur une approche qui se veut transformatrice : d’organisations du Nord à organisations du Sud, un rapport de collaboration qui se veut réciproque est instauré.
« Par exemple, depuis 15 ans, la branche internationale de l’Union des producteurs agricoles, UPA DI, offre son soutien à des organisations paysannes du Sud pour les aider à commercialiser leurs produits. Le mouvement coopératif par ses relais internationaux, SOCODEVI et Développement international Desjardins (DID), fait un travail similaire. Cette expérience québécoise n’est pas transposée à 100% dans la relation de soutien aux pays du Sud. Elle sert cependant d’inspiration pour aider les organisations du Sud à développer leurs communautés notamment par la commercialisation des produits de leur pays », relate M. Favreau.

Des projets structurants

Ce type de coopération, dite plutôt de proximité qu’interétatique, connaît de véritables succès. C’est ainsi que certaines initiatives canadiennes ont joué un rôle significatif dans le développement du secteur agricole de nombreux pays. « Si on veut faire chuter le taux de pauvreté dans les pays en voie de développement, il faut s’attaquer d’abord au secteur rural. Les coopératives du Canada ont fait beaucoup de choses de ce côté-là », souligne M. Medhora.
Par exemple, grâce aux initiatives de l’organisme Solidarité Union Coopération (SUCO), dont la mission est d’appuyer les populations afin qu’elles soient les maîtres d’œuvre de leur développement, de nombreux villages maliens ont pu améliorer les capacités de production et de gestion de leur population. Dans un esprit de partage des connaissances et d’échanges, des agriculteurs québécois de la région de Lanaudière se sont jumelés à leurs homologues maliens, ce qui a permis aux populations de ces communautés d’améliorer leurs conditions de vie dans une approche favorisant, après dix ans de travail, leur organisation en une fédération de regroupements villageois, laquelle a plus d’une centaine de membres.

Du local à l’international

« Pour l’instant, la portée de ces pratiques alternatives se situe surtout au plan local, mais dans des processus qui s’internationalisent de plus en plus. Quand un pays se dote d’organisations d’éducation populaire, des coopératives agricoles ou forestières par exemple, il s’arme pour prendre en charge son développement. Toutes les organisations qui travaillent à ces projets-là réunissent des gens qui interviennent d’abord au plan local, mais en même temps, ils sont en train de s’internationaliser et de développer leurs forces pour aider à rebâtir des États sociaux », affirme Louis Favreau. Et d’ajouter qu’« un mouvement citoyen international est aujourd’hui en gestation. Sa manifestation la plus visible est certainement celle du Forum social mondial qui se tenait à Belem dans l’Amazonie brésilienne à la fin du mois de janvier pour faire contrepoids à celui des puissants de ce monde, le Forum de Davos ».

Favoriser une mondialisation équitable

Face à la mondialisation néolibérale en cours et à l’interdépendance accrue entre nations que cela provoque, il existe donc une perspective de travail mise en oeuvre par de nouveaux acteurs et de nouveaux dispositifs : des réseaux internationaux de coopératives, d’organisations paysannes, de groupes de femmes et d’organisations syndicales de même que des réseaux de développement local, de commerce équitable, d’agriculteurs au service de la communauté…dont le défi est de multiplier les échelles d’intervention. « Ceux qui sont engagés dans des actions locales de longue durée, soutient M.Favreau, doivent aujourd’hui plus qu’hier se projeter à l’échelle de la planète pour en arriver à ce que cette mondialisation devienne équitable ».

[1Cet article a été produit par une collaboratrice du Devoir sur la base d’une entrevue avec l’auteur de ce carnet et un cadre du CRDI. Le texte est fidèle à l’entretien mais le titre de l’article (choisi par la rédaction du journal) n’est pas évident. Le sous-titre non plus d’ailleurs ! Je n’aime pas tellement l’expression « modèle » qui indique toujours en dernière instance le « voilà ce qu’il faut faire pour que çà réussisse » que certaines organisations utilisent à qui mieux mieux. Au Canada, on finance d’ailleurs souvent des projets de coopération internationale si on peut « démontrer » que notre organisation est une organisation canadienne modèle dans son secteur. Elles finissent pas se piéger elles-mêmes en y croyant dur comme fer. On peut faire du travail fort pertinent et inspirant pour le Sud (l’inverse est aussi vrai car le Sud nous inspire souvent quand on pense au crédit communautaire ou aux cuisines collectives par exemple) sans s’ériger en modèle ou « rendre notre savoir-faire disponible au Sud ». Bref le titre et le sous-titre induisent de façon plus ou moins implicite un vieux relent de colonialisme humanitaire. D’où mon propos, bien rendu dans l’article, disant que l’expérience coopérative québécoise « sert d’inspiration pour aider des communautés du Sud à s’organiser »…dans le cadre d’une solidarité d’organisations de même nature du Nord et du Sud (de coopérative à coopérative, d’organisations paysanne à organisations paysanne).


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