Carnet de Louis Favreau
Chaire de recherche en développement des collectivités (CRDC)
Entrevue de la Revue Découvrir (par Johanne Lebel) avec l’auteur de ce carnet.

Entre communautés et université

lundi 26 janvier 2009 par Louis Favreau

Le parcours de Louis Favreau s’est fait en deux temps, société et science ; autour d’un objet principal, le développement des communautés ; et d’une solide conviction, il n’y a pas de recherche possible sans passion pour son objet.

De 1966 à 1986, on le retrouve sur le terrain parmi cette première vague de professionnels du travail social qui contribuera à faire décoller l’organisation communautaire au Québec. Dans la tradition américaine, ces intervenants ont rendu collectifs des problèmes sociaux, comme la pauvreté, qu’on avait tendance à réduire trop aisément à de simples questions individuelles. Aujourd’hui, le travail de ces pionniers se solde par l’existence de plusieurs milliers d’organisations communautaires ou organismes à but non lucratif (OBNL) et de coopératives sociales (habitation, services d’aide à domicile…) présents dans la plupart des communautés du Québec.

En 1986, il entre à l’Université du Québec en Outaouais (UQO) à titre de professeur au Département de travail social et sciences sociales. Pionnier aussi sur ce terrain, il écrit d’abord une première histoire du mouvement communautaire (1989), puis, en collaboration, Théorie et pratique en organisation communautaire (1991), un ouvrage d’ensemble qui servira de référence tant au Québec qu’à Liège en Belgique, à Dakar au Sénégal ou à Santiago au Chili, livre complètement refondu en 2007. Depuis, ses travaux contribuent non seulement à consolider les pratiques communautaires ici comme ailleurs, mais aussi à fonder théoriquement ces pratiques. L’influence de ses travaux s’est étendue à la scène internationale, ce qui l’a notamment amené à agir dans des programmes de recherche de deux grandes organisations internationales, le Bureau international du travail (BIT) à Genève et l’UNESCO à Paris.

Après 20 ans comme organisateur communautaire professionnel, Louis Favreau, en devenant professeur-chercheur, s’est inscrit dans une double interface : entre une discipline professionnelle, le travail social, et une discipline plus classique, la sociologie ; et par des partenariats avec des acteurs sociaux (mouvements communautaire, coopératif et syndical). Il est aussi actif dans le domaine de l’édition savante comme fondateur, puis codirecteur depuis plus de 15 ans d’une collection aux Presses de l’Université du Québec (PUQ). Il dirige également un observatoire portant sur les entreprises collectives, l’organisation communautaire et le développement régional à l’UQO (http://www.uqo.ca/observer).

Découvrir : Où placez-vous l’organisation communautaire dans nos démocraties ?
Louis Favreau : La démocratie s’appuie sur les élus qui nous représentent, mais elle n’est pas fondée sur cette seule représentation. Elle est aussi faite de milliers d’associations : des centres de loisirs communautaires, des coopératives, des syndicats, des organisations de développement socioéconomique local, des réseaux de jeunes, des organisations de producteurs agricoles…

Du mouvement des droits civiques aux États-Unis avec Martin Luther King en passant par Saul Alinsky, un organisateur des résidents de quartiers populaires à Chicago, et Cesar Chavez, organisateur de syndicats de travailleurs agricoles dans les États du Sud, toute une tradition démocratique d’associations citoyennes s’est bâtie dans les années 1960-70 autour de la revendication de droits sociaux en s’appuyant sur l’approche de l’organisation communautaire.

Dans les années 1980 et 1990, le développement d’alternatives socioéconomiques locales prend les devants de la scène : mise sur pied de coopératives, soutien à la petite entreprise locale, développement économique communautaire…

Au Québec, nous ne sommes pas étrangers à cette tendance, puisque des Opérations Dignité ont exprimé, en région, les protestations des communautés rurales, pendant que des comités de citoyens traduisaient celles des quartiers urbains de Québec, de Montréal ou de Sherbrooke. Par la suite, des dispositifs publics de soutien au développement des communautés (CLSC et CLD, par exemple) se sont mis en place, indiquant la nécessité pour le service public de favoriser la relance de communautés en difficulté.

C’est l’organisation communautaire – méthode d’intervention et ensemble de stratégies de mobilisation sociale – qui constitue la matrice de cette mobilisation citoyenne et une base démocratique beaucoup plus importante que l’on pense.

Découvrir : Vous qui avez cette double culture, professionnelle et scientifique, comment percevez-vous la sensibilité sociale des chercheurs ?

L.F. : D’abord, je ne crois pas que les chercheurs des universités québécoises, sur une base comparative, soient isolés dans une tour d’ivoire. Par rapport à l’Europe, par exemple, ils sont règle générale d’origine nettement plus modeste, et leurs pratiques de recherche sont plus empiriques et plus liées à leur région. C’est déjà toute la différence du monde.

De plus, les universités québécoises se sont beaucoup professionnalisées. Elles ont développé de multiples programmes très « société ». Des sciences sociales classiques — sociologie, histoire, géographie — , on a vu émerger des sciences sociales appliquées comme la criminologie, les relations industrielles ou le travail social. Et le mouvement se poursuit. On le constate avec l’avènement de nombreuses maîtrises professionnelles. Peut-être un peu trop, d’ailleurs ! Oui, c’est le rôle des universités de développer des compétences professionnelles. Mais c’est aussi leur rôle d’amener plus loin le débat de société par des travaux de recherche, lesquels doivent s’accompagner de sens critique et induire une forte autonomie dans la conduite des analyses.

Découvrir : Dans votre pratique de recherche, vous avez beaucoup travaillé à l’intérieur du programme des Alliances de recherche universités-communautés (ARUC). Comment cela se passe-t-il ?

L.F. : Ce programme appuie la création d’alliances entre des partenaires sociaux et des universités. Il faut y concilier les besoins de connaissances, de ressources et de compétences de partenaires sociaux avec ceux de la recherche : la publication scientifique de résultats, la formation d’étudiants, etc. C’est une formule très valable, mais dont les résultats sont loin d’être garantis d’avance.

De la part des partenaires « sociaux », par exemple, cela exige une solide maturité démocratique pour admettre l’autonomie du chercheur… et les risques qui vont avec. D’où ce choc des cultures entre ceux qui insistent sur l’utilité sociale des recherches et ceux qui mettent l’accent sur les critères de vérité. Si un partenaire n’aime pas qu’un chat soit appelé un chat, c’est un mauvais départ annoncé. On ne peut accepter, comme chercheurs, le baillon sur les résultats. Or ça c’est déjà vu, et plus souvent qu’on pense !

Une perspective de recherche à long terme au sein des directions d’organisations est aussi souhaitable afin ne pas avoir à remettre sans cesse en question les objectifs et les stratégies de recherche en cours chaque fois que la conjoncture change. La recherche suppose un temps long, et ce n’est pas le rythme naturel des organismes, qui fonctionnent principalement à court terme, avec des textes très vulgarisés, etc.

Dans mon expérience la plus récente, dès le départ, nous avons bien inscrit le fait que la collaboration entreprise devait se penser sur cinq ans, le temps minimal du financement des ARUC. Comme on s’engageait ensemble pour cette durée, avec des moyens financiers sérieux, la reconfiguration du programme de recherche est devenue possible.

De notre côté, on doit s’engager à ne pas attendre trop longtemps avant de produire des résultats. Dans ce cas précis, celui du volet international d’une ARUC en développement des communautés, que je co-anime à l’UQO, nous avons choisi de transmettre les résultats à travers des colloques ouverts à des publics plus larges où, par exemple, des chercheurs et des dirigeants de mouvements sont invités à débattre des contenus les plus chauds. À partir de ces rencontres, on produit des écrits, des synthèses, qui font avancer le projet et qui sont diffusés par nos sites Internet (ARUC-ISDC : http://www.uqo.ca/aruc).

Découvrir : Vos partenaires sont-ils parfois surpris par les résultats de recherche ?

L.F. : Dans une ARUC, j’ai vu des dirigeants d’organisations utiliser l’argument de la tour d’ivoire pour discréditer des résultats de recherche qui les rendaient inconfortables. J’en ai fait personnellement l’expérience avec quelques-uns de mes travaux sur les entreprises collectives et les regroupements nationaux d’économie sociale au Québec . La clé de réussite de ces ARUC demeure la construction conjointe de recherche et de formation ; ce n’est pas facile à réussir et c’est l’objet de tensions récurrentes qu’il ne faut pas dénier. Sinon, on risque d’aboutir à des travaux de recherche qui ne font que conforter les acteurs en présence et, à la limite, ne servir qu’à les accréditer dans leurs stratégies, même les moins pertinentes. Ces ARUC aident aussi à redéfinir le rôle des chercheurs : ni « militants » au service d’une cause, d’une organisation, de ses priorités et de sa quête de reconnaissance publique, ce qui revient à l’instrumentalisation pure et simple de la recherche ; ni « gérants d’estrade » au-dessus de la mêlée, ce qui revient à se laver les mains de toute responsabilité quant aux retombées sociales et politiques des travaux réalisés. C’est surtout vrai dans le travail avec des mouvements quand des « questions chaudes » apparaissent. Or c’est très précisément là qu’existe une forte zone d’incertitude : d’une part, sur le plan scientifique, quant aux définitions, aux méthodes, aux résultats ; d’autre part, sur le plan politique, quand l’organisation est aux prises avec de sérieuses controverses internes. Notre travail est alors de rendre compte de la diversité des réponses possibles, pas d’indiquer la marche précise à suivre. Bref, on doit respecter deux critères pour se garder des errances : rigueur et pertinence. Et jamais l’un sans l’autre !

Découvrir : Du côté des institutions de recherche et de leurs fonds, vous sentez-vous bien appuyé ?

L.F. : Oui et non. Surtout que parfois de bonnes intentions peuvent devenir un peu cauchemardesques. Prenons la question de l’éthique. Aujourd’hui, c’est devenu très normatif, presque policier. Les règles éthiques, telles qu’on les connaît depuis une décennie, sont l’héritage d’abus, surtout dans les sciences médicales. Toute recherche avec des sujets humains est devenue très contrôlée. Imaginez maintenant le cas d’une ARUC, où, pour chaque recherche, il y a toujours de ces fameux sujets. On doit remplir de laborieux certificats d’éthique. Et si on est quatre universités dans le même projet de recherche, et bien, il faut, croyez-le ou non, quatre certificats.

Trop souvent, nos assistants de recherche deviennent des assistants administratifs servant à gérer nos programmes. Que ce soit 300 000 ou 3000 dollars, ce sont souvent les mêmes règles. Du côté éthique comme budgétaire, on est d’abord présumé coupable. Cela devient exaspérant.

La tour d’ivoire prend ici une autre figure, celle de la contrainte institutionnelle imposée, qui généralement dépasse même largement ce que nos partenaires sociaux expérimentent dans leurs propres demandes de financement public.

Découvrir : On n’entend pas souvent cette critique.

L.F. : Si j’avais à commencer ma carrière universitaire aujourd’hui, je ne sais pas si je serais capable d’absorber ce niveau d’absurdité, presque à la limite du cynisme institutionnel.

Bon nombre de chercheurs ont abandonné l’idée de pouvoir changer les choses ou ne veulent pas compromettre le système duquel ils dépendent, lequel en accommode un certain nombre. Pourtant, ça commence à bouger de ce côté-là. Je fais référence ici à un colloque sur l’éthique au congrès de l’Acfas de mai dernier. Je cite : « Les chercheurs universitaires sont au bord de la crise de nerfs. Motif : les comités d’éthique s’immiscent à ce point dans leurs recherches qu’ils finisssent par freiner considérablement leur travail. » (Le Devoir, 10 mai 2008)

Découvrir : Pour conclure, quel avenir voyez-vous pour le développement des communautés ?

Si je prends comme baromètre le récent rejet au printemps dernier de la quinzaine de propositions de coopératives d’énergie éolienne lors de l’appel d’offres gouvernemental, je m’inquiète grandement. Ce refus est symbolique de ce qui est à l’ordre du jour sur le plan politique : très clairement, ce ne sont pas des politiques progressistes. Cependant, on voit émerger dans plusieurs communautés des coopératives prenant en charge de nouveaux services de proximité et de première ligne que le service public de type CLSC offre de moins en moins et que le privé n’offre pas du tout.

Plus largement, l’avenir des communautés repose aujourd’hui sur leur capacité à se situer à l’échelle des enjeux actuels, lesquels sont tout à la fois locaux, nationaux et internationaux. L’éolien québécois, la transformation en cours de l’agriculture (souveraineté alimentaire) et de l’agroalimentaire (sécurité des filières) sont parmi ces enjeux.

Je dirais aussi que l’avenir repose sur une repolitisation de l’action collective des communautés. La notion de gouvernance et les stratégies qui vont avec elle ont littéralement dépolitisé les forces sociales de nombreuses communautés. Cette notion, venue des sciences de la gestion et de la Banque mondiale, a réduit la démocratie à des dispositifs politico-administratifs, sous prétexte d’un pouvoir à partager avec l’État. Derrière cette notion, c’est, à droite, moins d’État, et à gauche, la cohabitation active des communautés avec l’État. Mais la gauche a perdu, avec l’arrivée du gouvernement libéral en 2003, toute présence progressiste au sein des conférences régionales des élus, par exemple.

Mobilisation sociale, développement associatif indépendant, participation citoyenne (pas seulement celle des professionnels du développement social ou économique) aux enjeux de développement sont à l’ordre du jour dans une triple perspective :
a) La résistance des communautés, c’est-à-dire la promotion de leurs droits économiques et sociaux ainsi que le développement d’alternatives socioéconomiques au capitalisme (ne pas laisser la démocratie aux portes des entreprises) ;
b) La cohabitation active des mouvements et des institutions avec, par exemple, des gouvernements locaux qui expérimentent les budgets participatifs, des conseils de quartier, etc. ;
c) L’internationalisation des réseaux et des organisations de la société civile pour bâtir une mondialisation équitable.

Article paru dans Découvrir, revue de l’ACFAS, numéro de janvier 2009, p. 30 à 34.


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