Carnet de Louis Favreau
Chaire de recherche en développement des collectivités (CRDC)
Crise urbaine et développement local, Paru dans RÉSEAUX de novembre 2008

Montréal Nord, une malheureuse exception ? Oui et non !

mardi 26 mai 2009 par Louis Favreau

Des collectivités en difficulté, ce n’est pas uniquement le lot du monde rural et des régions-ressources. Certes des villages se vident mais des quartiers de ville se meurent aussi. Ils se meurent d’un chômage endémique, de discrimination à l’égard des nouvelles immigrations, de déclin du parc de logements, de décrochage scolaire et d’absence de loisirs communautaires appropriés. Conseillers municipaux, organisateurs communautaires, agents de développement de CLD, de CDÉC ou de CLSC, dirigeants de coopératives et d’organisations communautaires se déploient dans ces quartiers depuis déjà deux décennies. Qu’en est-il exactement puisque, malgré tous ses efforts de développement local, nous sommes toujours confrontés à des situations potentiellement explosives comme celle Montréal-Nord ? Avons-nous échoué ? [1]

Une double crise

En milieu urbain, la crise localisée de l’emploi se couple à une crise des quartiers. Ces crises se renforcent mutuellement pour mener à une exclusion sociale dont on commence à comprendre, l’exemple européen et américain aidant, qu’il s’agit là d’un enjeu économique et social remettant profondément en cause la possibilité d’une citoyenneté active pour les groupes sociaux concernés. L’approche traditionnelle du développement local au Québec s’était peu arrêtée à ces questions. Or, un certain nombre de quartiers populaires sont devenus des espaces délaissés par le développement économique dominant. Pourtant des échanges économiques peuvent s’y redéployer. Les quartiers sont les premiers marchés de l’activité économique... lorsqu’une intervention de développement local y prend place car la solidarité entre les habitants peut jouer de manière localisée par le biais de circuits courts de financement et de développement en étant directement en prise sur la sphère de la production.

Une tendance lourde : la spécialisation sociale de l’espace urbain

C’est connu, la pauvreté urbaine provient en partie de la délocalisation de certaines activités économiques et de la migration des couches moyennes vers les banlieues. Cette tendance à la spécialisation sociale de l’espace urbain est incontournable. D’un côté, une concentration de la nouvelle économie et des services publics dans le centre-ville. De l’autre une pauvreté ancienne (faite de gens sur le bien-être -la pauvreté héritée-) et une nouvelle pauvreté (faite de jeunes chômeurs et de nouveaux immigrants, -une pauvreté de crise-) avec des emplois d’un marché secondaire sans qualification (le tertiaire privé avec de la restauration minute par exemple) et des parcs de logements en voie de taudification dans les quartiers proches de ce centre-ville. De nouvelles tendances liés au territoire sont donc apparues :

  1. Plusieurs quartiers populaires des années 1960-70 étaient des quartiers ouvriers où s’étaient constituées de véritables communautés sociales : une proximité des entreprises (ces quartiers étaient industriels et résidentiels) et une organisation de la communauté construite autour d’un sentiment d’appartenance et d’une certaine implication sociale (dans les loisirs et les sports par exemple), ce qui aura permis à plusieurs jeunes leaders locaux de canaliser leur révolte dans un engagement social avec la JOC, des centres communautaires de loisirs surtout sportifs (hockey, boxe...), des comités de citoyens, etc. Ceux qui ont vécu l’expérience de développement local de ces années-là dans les vieux quartiers ouvriers du Québec auront reconnu le quartier Hochelaga-Maisonneuve à Montréal ou ceux de Hull, de Sherbrooke, de Québec, de Trois-Rivières...
  2. Mais, ces quartiers vont transiter, avec le déclin industriel des années 1980-1990, vers une certaine coupure entre l’appartenance à un quartier et l’appartenance à l’entreprise ; vers un mode de vie par sous-groupes sociaux (les jeunes, les gens sur l’aide sociale, les salariés) ; et vers un remplacement des intervenants issus du milieu par des intervenants sociaux professionnels. Dans les années 1990-2000, avec ce type de transition qui s’accentue, on retrouve alors plus fréquemment de l’itinérance, de la prostitution et des violences urbaines (délinquance de bandes de jeunes, échauffourées... voire parfois des émeutes comme cet été à Montréal-Nord). Crise du travail combinée à une crise urbaine : les organisations de ces milieux, les politiques sociales et le service public dans ces quartiers sont désormais aux prises avec ce fond d’anomie, d’insécurité, d’appauvrissement, de stigmatisation de la différence (à l’égard des nouveaux immigrants...). Pendant que les ressorts culturels et sociaux locaux étaient en voie d’affaiblissement. Voilà ce qui explique, par delà les mesures policières prises, l’émeute de l’été dernier et les profondes insatisfactions dans ce quartier de Montréal.

C’est dans ce paysage social peu rassurant qu’émergent de nouvelles stratégies de revitalisation économique et sociale. Face à cette crise urbaine, une stratégie a ainsi pris forme, un type nouveau d’organisation communautaire de quartier qui a su combiner défense de droits, développement local de services de proximité divers et démarrage d’entreprises collectives. Ce fut le cas du quartier Saint-Michel. Mais tout près, ce ne fut pas le cas de Montréal-Nord.

Développement local : deux approches

Face à ces espaces urbains délaissés par le développement économique dominant, la plupart du temps, des quartiers ouvriers en pente descendante, il ressort de différents travaux de recherche, en Europe comme aux Etats-Unis, que les municipalités sont amenées à jouer un nouveau rôle dans le développement de ce type de quartiers au Québec. Une nouvelle loi en 2002 (la loi 114) va venir confirmer cette mission de développement social des villes.

Depuis, les villes se doivent d’évoluer autour de deux stratégies de développement local plutôt qu’une :

  1. Elles se déployaient déjà pour attirer des activités économiques nouvelles dans la municipalité ;
  2. Elles doivent aujourd’hui partir également des besoins locaux d’emploi, de logement, de formation de la main d’œuvre, de loisirs… Dans le premier cas, on mise sur une approche à deux partenaires : l’engagement du secteur privé stimulé par des dispositifs publics d’aménagement. Dans le second cas, on mise sur l’association d’acteurs locaux privés, publics, coopératifs et associatifs pour relancer ces quartiers en difficulté.

La première approche révèle vite trois limites : conception unidimensionnelle du développement local en ne misant que sur l’arrivée d’activités économiques motrices venues de l’extérieur ; postulat de retombées automatiques de la croissance sur les secteurs les plus en mal de développement et, la troisième, miser d’abord sur le seul secteur privé. Le risque : un développement à deux vitesses.

La seconde approche a certains atouts comme celui de la diversité des acteurs même si, dans certains cas, ce peut être paralysant, les partenaires s’annulant mutuellement dans leur tentative de ne faire valoir que leurs intérêts particuliers sans prendre suffisamment en compte l’intérêt général qui surplombe l’ensemble des acteurs. Cette seconde approche a aussi vu pointer la limite d’un travail uniquement « par le bas » autour d’initiatives à trop petite échelle. Néanmoins l’attrait de cette stratégie d’intervention est d’être multi-activités et d’épouser une démarche par le bas qui peut devenir ascendante en se préoccupant de relais possibles au niveau des pouvoirs publics autour de quatre choses :

  1. Le développement de services de proximité avec une préférence pour les initiatives collectives (restauration populaire, groupes d’achat, traiteurs, habitat coopératif, cuisines collectives, services de garde, coopératives de services à domicile…).
  2. le développement de nouveaux gisements d’emploi tels la récupération et le recyclage (vêtements, appareils ménagers, ordinateurs…), le sport et le loisir, les activités culturelles…
  3. le soutien à des activités d’insertion socio-professionnelle (CJE, coopératives de travail et entreprises d’insertion) ou le soutien à des travailleurs autonomes et au petit commerce local).
  4. La mise en place de nouvelles structures de financement (fonds local de développement…) pour faciliter le crédit à ces initiatives économiques populaires.

Quelle conclusion tirer ? La nécessité de prendre en compte trois choses : 1) le système local des entreprises c’est-à-dire leur nécessaire réseautage ; 2) le marché du travail (emplois à maintenir, emplois à créer, formation de la main d’œuvre…) ; 3) le marché du logement et du loisir (parc de logements sociaux, soutien à la rénovation urbaine, proximité et accès facile à des services de base en loisirs culturels et sportifs…). ?

Avons-nous échoué ?Pas encore ! Mais les gouvernements locaux devront davantage s’y mettent pour faire de ces quartiers en difficulté des quartiers où le « vivre ensemble » redevient un « il fait bon y vivre ».

L’article paru dans Réseaux de novembre 2008 a été coupé de moitié. Voici la version intégrale du texte soumis au journal

[1C’est mon expérience d’organisateur communautaire dans les quartiers populaires de Montréal, au Conseil de développement social, puis au Centre de formation populaire (CFP) pendant 20 ans (1966 à 1986), qui m’a aiguisé sur cette question sociale. Devenu professeur et chercheur à l’UQO j’ai mené par la suite plusieurs travaux de recherche sur la pauvreté urbaine. Voir à ce propos le livre commis en 1996 et réédité en 1999 Développement économique communautaire, économie sociale et intervention, PUQ, Sainte-Foy.


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