Carnet de Louis Favreau
Chaire de recherche en développement des collectivités (CRDC)

Agriculture urbaine et cuisines collectives : une dynamique à la fois ancienne et nouvelle de sécurité alimentaire dans les communautés locales

dimanche 18 juin 2017 par Lucie Fréchette, Louis Favreau

L’agriculture québécoise et mondiale vit de grands chambardements : explosion et dérèglement des prix à l’échelle de la planète qui ont induit dans les pays du Sud des disettes. D’où les émeutes de la faim en 2007 et 2008 qui ont été le signal d’alarme d’une crise plus généralisée. La crise alimentaire était annonciatrice de cette crise globale qui allait surgir. Le monde agricole a alors commencé l’accélération de son tournant ici comme ailleurs, une recherche pour se réinventer, un appel de certains de ses dirigeants pour renouveler leurs organisations, se restructurer, aller vers de nouvelles pratiques, bref tenter de se recomposer dans une agriculture plus près des communautés. Des réponses inédites ont commencé à se faire jour autour d’une vision renouvelée de l’agriculture familiale : au Québec et dans les pays du Nord en général, après avoir vécu les limites d’une agriculture industriellement intensive, de plus en plus de producteurs agricoles cherchent à s’inscrire dans une agriculture familiale davantage plurielle et durable qui renoue avec les territoires. Dans les pays du Sud un autre changement s’est opéré, en partie lié aux émeutes de 2007 et 2008, à savoir la poussée d’une véritable agriculture urbaine aménagée autour de jardins familiaux, communautaires ou collectifs, laquelle va dans un certain nombre de communautés jusqu’à la transformation locale des aliments en opérant une jonction avec des cuisines collectives.

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Retour dans le temps pour mieux saisir cette dynamique qui dans certains pays du Sud émerge comme par exemple en Haïti présentement avec l’aide de la solidarité internationale du Québec ou se consolide comme c’est le cas du Pérou qui a su développer ce créneau de développement local depuis les années 1980. Récit de l’expérience péruvienne issu de nos recherches antérieures (Favreau et Fréchette 2002 ; Fréchette, 2000) soit la période qui court des années 1980 à l’année 2000. Récit fort utile pour ce qu’il nous enseigne en la matière aujourd’hui dans la perspective devenue la nôtre à la CRDC, celle de transition sociale-écologique.

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Les cuisines collectives du Pérou : récit d’une expérience qui a fait ses marques

Au Québec, principalement dans la décennie 1990, une nouvelle forme d’entraide et d’organisation communautaire, a émergé dans plusieurs quartiers populaires des principales villes (Montréal, Québec, Sherbrooke, Hull...), les cuisines collectives. Ce qu’on sait moins, c’est que cette forme d’entraide a pris naissance dans des bidonvilles d’Amérique latine et de façon plus significative qu’ailleurs au Pérou où leur nombre a dépassé 10 000 au cours de la décennie 1990 (Bonnet, 1997). On peut dire de la cuisine collective qu’elle se situe à la jonction de la santé, du social et de l’économique. Elle apparaît comme une forme d’action collective disposant, à certaines conditions, d’un fort potentiel pour affronter l’insécurité alimentaire, stimuler des activités génératrices de revenus, retisser le lien social. Bref améliorer les conditions générales de vie des familles voire même offrir un terrain propice à l’émergence d’un tissu économique local.

L’expérience péruvienne tranche par son ampleur. Dès la fin des années 1980, on en dénombrait plus de 1500 dans la seule capitale Lima et finalement plus de 10,000 fin 1990 dans l’ensemble du pays. Regroupées en fédérations régionales, elles ont fait l’objet de soutien et d’études à la fois locales et internationales. L’expérience du Pérou s’est fait connaître au Québec en raison d’échanges qui ont eu cours entre femmes d’ici et femmes du Pérou très tôt soit dès la fin des années 1980 grâce à une coopération internationale de proximité d’une OCI québécoise.

Les conditions favorables au développement des cuisines collectives péruviennes

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L’organisation locale de l’aide alimentaire au Pérou a pris divers visages tout au cours du 20e siècle, notamment dans les années 1950, où des déjeuners scolaires pour les enfants mal nourris étaient organisés par des bénévoles de « la bonne société ». L’approche était caritative. Mais les années 1960 ont vu s’organiser une autre forme d’aide alimentaire par l’intermédiaire des clubs de mères où la répartition des denrées était adossée à d’autres activités de caractère éducatif. Finalement, c’est avec la fin des années 1970 que naissent des cuisines collectives telles qu’on les connaît aujourd’hui au Pérou. L’approche n’est plus caritative, ni assistentialiste mais collective et autogérée.

Au plan culturel, les cuisines collectives s’inspirent des traditions ancestrales inca de solidarité et de vie communautaire, traditions toujours bien vivantes dans les communautés rurales du Pérou. Ce qui expliquerait en partie leur montée en puissance en milieu urbain dans la période 1980-2000. Depuis longtemps, dans le Pérou andin, des repas en commun étaient organisés lors des corvées dans les communautés locales lors temps des récoltes, lors de la construction d’écoles, lors des fêtes populaires ou simplement par entraide entre voisins. La migration des ruraux vers les grands centres principalement, Lima et Arequipa, a entraîné en même temps que les mouvements de population les liens de solidarité et des coutumes déjà en cours dans ces populations. L’activité des repas organisés de façon communautaire a d’abord été adaptée par les populations de travailleurs avec les « ollas comunes » ou marmites communautaires assurant l’alimentation lors des grandes marches reliées aux longues et dures grèves de la fin des années 1970. Celles-ci sont d’ailleurs souvent citées comme ancêtres des cuisines collectives de Lima.

Au plan socio-économique, l’affluence de l’aide alimentaire internationale a aussi joué un rôle dans l’instauration d’un terrain propice à la naissance des cuisines collectives. Le Pérou du milieu des années 1970 vivait une crise économique qui a vu naître une augmentation de l’aide alimentaire en provenance principalement des États-Unis et du marché commun européen notamment à l’occasion d’un important tremblement de terre en 1970. De plus, en 1979, le gouvernement américain avait conclu un accord avec le Pérou pour l’envoi de son excédent de produits agricoles. La distribution de cette aide alimentaire dans les zones de pauvreté présenta cependant de sérieuses difficultés. Les Églises jouèrent alors un rôle d’influence par l’intermédiaire de Caritas chez les catholiques et d’OFASA chez les adventistes. Caritas et les paroisses catholiques mirent alors sur pied des clubs de mères où les femmes devaient participer hebdomadairement à des ateliers de travail et d’éducation populaire pour bénéficier de l’aide alimentaire. A partir des clubs de mères et d’autres organisations du même type (clubs d’alphabétisation, comités du verre de lait, etc.), l’organisation des femmes s’est peu à peu renforcée et son influence quant à l’application locale des politiques d’aide s’est accrue. Le pouvoir des femmes et leur organisation dans l’application et la régulation du programme « Vaso de leche » (verre de lait) pour les enfants de moins de six ans a mené à la promulgation de la Loi du verre de lait en 1985 [1] . Les pressions de celles-ci ont aussi mené à l’élargissement de l’aide alimentaire vers des cuisines collectives autogérées, aide jusque là fournie par un programme d’assistance directe et limitée aux cuisines sélectionnées par le gouvernement.

Au plan politique, sous le gouvernement progressiste du général Velasco (1968-1975), des stratégies publiques de développement du pays ont été mises en branle de façon à contrer les conséquences des politiques économiques imposées par le FMI (Fonds monétaire international). Le terrain péruvien s’est à ce moment avéré des plus propices à l’expansion d’un mouvement communautaire. L’organisation de bidonvilles sous forme de communautés autogérées reçut même un temps un accueil favorable. Le bidonville de Villa El Salvador avec sa Communauté urbaine autogérée est le plus connu des cas (Favreau et Fréchette, 2003). L’apparition d’organisations composées de femmes et de groupes de femmes était un phénomène nouveau et généra de la résistance ce qui eut comme effet de pousser les cuisines collectives, comme d’autres groupes de femmes, à se regrouper en fédération. Une Fédération populaire des femmes de Villa El Salvador est l’une d’elles. La dimension fédérative rendit alors possible de créer ce qui commençait à s’imposer, des entrepôts d’approvisionnement.

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Les cuisines collectives ont également bénéficié de deux autres conditions favorables. D’une part, sous le gouvernement municipal de Barrantes à Lima, le programme FOVIDA (Fomento la vida) a favorisé les organisations populaires comme les cuisines collectives par l’allocation de denrées. D’autre part, la popularité des cuisines a vite été repérée par tous les partis politiques y compris l’APRA, parti au pouvoir sous la direction du président Garcia (1984-1990), a assez rapidement accordé de l’aide aux « clubs de mères » souhaitant créer une cuisine à partir d’un programme d’aide directe aux familles. Bref, les cuisines collectives sont issues à la fois des traditions de solidarité du Pérou indien, du travail pastoral de l’Église dans les milieux populaires et auprès des femmes, de l’organisation des femmes au sein du mouvement communautaire et du contexte national et international de distribution de l’aide alimentaire.

Les différentes formes d’organisation des cuisines collectives et leur vie associative

Il est possible de définir les cuisines collectives autour de deux axes : 1) une stratégie de survie communautaire dans les milieux populaires, stratégie basée sur la mise en commun de ressources disponibles en main-d’œuvre (femmes) et en biens et produits (ustensiles de cuisine, aliments, kérosène, etc. ; 2) une stratégie basée sur la prestation mutuelle de services afin d’assurer un minimum de sécurité alimentaire. Les cuisines collectives du Pérou se définissent comme un espace non seulement pour cuisiner mais aussi un levier de partage d’expériences et de réflexion, de développement d’habiletés et d’éducation populaire.

On peut également dégager les caractéristiques communes du modèle organisationnel général des cuisines collectives : 1) des organisations de femmes qui cherchent des réponses concrètes et collectives aux nécessités de la vie quotidienne de la famille et des enfants en matière de santé et d’alimentation ; 2) un lieu de rassemblement et de participation démocratique où s’affirment les identités personnelles et l’identité collective ; 3) des organisations reconnues au niveau municipal et régional qui exercent une certaine influence à travers une présence des femmes dans l’espace public ; 4) des lieux d’éducation populaire combinant l’apprentissage et la réflexion critique.
Contrairement au fonctionnement le plus souvent mensuel des cuisines collectives québécoises, les cuisines du Pérou sont constamment en activité. Elles fonctionnent sur une base quotidienne à raison de cinq ou six jours par semaine. Dans toutes les cuisines, on prépare le repas principal pour l’ensemble de la famille. Certaines préparent aussi des déjeuners et des collations ou ajoutent à leurs activités des programmes spéciaux comme la nutrition améliorée pour les femmes ayant des carences vitaminiques. Ainsi à Villa El Salvador, bidonville de près de 350 000 d’habitants en banlieue de Lima, chaque district peut compter en moyenne une centaine de cuisines collectives. Elles fonctionnent cinq à six jours par semaine et servent autour de 150 à 200 repas par jour. On y retrouve aussi des entrepôts d’approvisionnement pour chaque grand district ou secteur.

Vers un système « alternatif » de commercialisation et de distribution : le chaînon manquant

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Les cuisines collectives du Pérou sont des lieux communautaires pour des femmes soucieuses de mieux nourrir leur famille. Dans certains cas, elles ont aussi réussi à créer des entreprises qui génèrent des profits et procurent des revenus à la cuisine et aux femmes qui y travaillent. Des cuisines qui produisaient du pain pour la confection de repas ont fait le saut vers l’ouverture de petites boulangeries comme c’est le cas chez certaines des 112 cuisines de la centrale des cuisines de Ate-Vitarte de Lima. D’autres deviennent des restaurants populaires vendant des repas aux membres de la communauté.

Finalement, il faut souligner que dans plusieurs bidonvilles, des cuisines se réunissent et développement des centres d’entreposage des aliments non périssables. Des ONG et des cuisines organisent également des programmes d’achat de groupe et de distribution en gros. Les économies réalisées par des programmes d’approvisionnement et de distribution profitent aux cuisines, aux familles et aux économies locales tant rurales qu’urbaines. On procède à des achats en grande quantité ce qui permet d’approvisionner les cuisines en denrées de base à des coûts moindres et d’organiser des ventes à rabais de denrées essentielles (riz, farine, huile, etc.) aux familles membres des cuisines. Les cuisines tentent donc de s’inscrire le plus possible dans des réseaux d’économie de circuits courts favorisant le développement d’activités génératrices de revenus.

Les « comedores populares » se sont également donnés des regroupements dans toutes les communautés locales. Ces regroupements prennent la forme d’associations et de fédérations. Ces regroupements couvrent des territoires comme ceux des districts municipaux ou réfèrent à une communauté d’identité. Les cuisines ou leurs regroupements sont assez souvent soutenues par des ONG locales et/ou internationales

Retombées des cuisines collectives : une autre manière de contrer l’insécurité alimentaire

Les cuisines collectives répondent d’abord à l’enjeu de l’insécurité alimentaire. Elles ont permis d’alléger le problème de la faim de façon significative dans les milieux urbains défavorisés et ont assuré la survie des plus démunis dans les périodes les plus aiguës de crise économique. Avant l’émergence des cuisines collectives, l’aide alimentaire, locale et internationale, ciblait souvent des groupes particuliers jugés plus touchés par la faim et ciblait des membres bien identifiés de la famille comme les enfants. L’approche des cuisines collectives quant à elle ne discrimine pas le récipiendaire de l’aide mais la dirige vers l’ensemble de la famille. Il s’agit là d’une retombée qu’il ne faut pas négliger puisqu’elle inscrit la famille non plus dans une logique caritative de quête de l’aide alimentaire mais de prise en charge collective par les familles du développement de leur communauté.

Retombées économiques : aller vers des activités génératrices de revenus

Les cuisines collectives péruviennes ont permis des économies d’échelle au niveau du budget familial et un début de retombées économiques dans la communauté locale. Au niveau de l’économie familiale, les repas apportés à la maison ont un prix de revient moindre parce que cuisinés en grande quantité. Les repas produits par les membres des cuisines coûtent moins cher en raison d’un système d’achat de groupe, en raison d’économies réalisées sur le coût du matériel de combustion et en raison de l’utilisation de denrées provenant de l’aide internationale ou locale. De plus, des entrepôts communautaires permettent non seulement le remisage et la conservation d’aliments pour la cuisine collective, mais deviennent des centres de distribution de l’aide alimentaire pour le quartier. Du riz, du lait en poudre et de l’huile sont parfois distribués aux familles des membres actives de la cuisine, autre forme d’économie pour le panier de provisions familial.

Les cuisines collectives ont aussi participé à l’économie locale selon diverses dimensions. Elles servent de structure de base pour l’organisation de fêtes et repas communautaires destinés à recueillir des fonds pour des projets spéciaux dans la communauté. Elles sont même à l’origine d’entreprises locales et de services de proximité telles que des cantines ou restaurants populaires et des boulangeries où les prix sont abordables. Elles participent ainsi à la création d’emplois locaux et offrent à la communauté des services dont elle à besoin.

Retombées éducatives : la cuisine lieu d’éducation populaire et de vie associative

Les cuisines collectives sont reconnues pour avoir des effets sur le développement d’habiletés et de compétences chez les femmes. Des animatrices organisent souvent des débats autour de questions intéressant les femmes comme l’éducation des enfants, la contraception, la transaction avec la violence familiale et l’hygiène. Les animatrices des cuisines font aussi de la formation à la nutrition et organisent des séances de discussion sur les moyens pour en arriver à offrir à sa famille une alimentation de meilleure qualité à moindre coût. On y discute de l’alimentation des jeunes enfants et des modes de conservation des aliments compte tenu des conditions particulières de la vie du quartier (peu ou pas d’électricité, rareté de l’eau courante, conservation difficile de l’eau potable). En éducation à la santé, des ateliers sont organisés autour de thèmes comme la prévention des maladies contagieuses, les mesures d’hygiène essentielles, la stérilisation de l’eau, le traitement de maladies courantes.

Les cuisines collectives se définissent, on l’aura déduit, comme des organisations autogérées. Elles se sont données une structure avec une assemblée générale et des comités de direction et des comités de travail. On y apprend à se donner des modes d’organisation du travail. Les tâches doivent être planifiées et réparties régulièrement car les cuisines collectives regroupent assez souvent plus d’une centaine de familles et au moins une vingtaine de femmes y cuisinent en même temps. Les cuisines doivent aussi rendre des comptes ou solliciter de l’aide d’instances publiques municipales, régionales ou même nationales ou encore auprès des ONG ou des Églises. L’éducation économique et les habiletés de gestion sont objets de formation et sont souvent mises ensuite à profit chez les membres.

Retombées politiques : les femmes prennent leur place dans l’espace public

La cuisine est devenu au fil des années et de leur développement de plus en plus durable un lieu « d’empowerment » des femmes les inscrivant dans l’espace public en tant que réseaux communautaires actifs. Elles ont revendiqué par le canal de leurs regroupements ou de leurs fédérations. Des rassemblements de milliers de femmes à Lima et à Arequipa ont eu lieu pour s’opposer à des augmentations de prix du pain ou d’autres denrées de base pour l’alimentation familiale. Le poids de ces regroupements a forcé les marchands locaux et les législateurs à prêter une oreille attentive à ces femmes. Au plan municipal, les femmes des cuisines collectives se sont jointes aux groupes de dirigeants de quartier pour réclamer la venue de services essentiels tels les égouts, l’électricité ou l’eau courante dans les quartiers.

Retombées internationales de l’expérience péruvienne

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Les retombées des cuisines collectives péruviennes ont débordé les frontières nationales. Elles ont fait connaître leur expérience ailleurs dans le monde et notamment au Québec qui s’en est fortement inspiré. L’échange sur place au Pérou qui a été le plus déterminant pour l’essor des cuisines québécoises fut celui organisé en 1990 par la Cuisine collective Hochelaga-Maisonneuve de Montréal, la plus ancienne cuisine collective québécoise qui avait piloté une délégation de 12 représentantes de cuisines montréalaises. Les femmes en sont revenues dynamisées et convaincues du potentiel des cuisines comme levier pour réduire les effets de la pauvreté et comme outil d’organisation des femmes.

Des obstacles sur le parcours

Le développement des cuisines collectives au Pérou a connu ses difficultés. Les obstacles peuvent être associés par exemple aux rapports d’égalité entre les femmes et les hommes, au mode d’organisation même des cuisines, à des tensions ayant cours dans le mouvement communautaire local ou lorsque les autorités deviennent imperméables à leurs requêtes.

En termes de rapports d’égalité hommes-femmes, les cuisines collectives ont d’abord eu à transiger avec la culture traditionnelle quant à la division des rôles au foyer et quant à la place de la femme dans la société. L’alimentation familiale pour eux relevait de la sphère privée et il leur était difficile de concevoir la chose autrement. Les stratégies des militantes et l’acquisition de la crédibilité des cuisines dans la société civile ont eu raison de cette résistance.

Du côté de l’organisation des cuisines, au plan matériel et logistique, les cuisines collectives ont dû exercer des pressions et développer des mécanismes de gestion pour obtenir, puis maintenir, un approvisionnement suffisant en denrées de base que ce soit à travers des dons et de l’aide internationale ou à travers des programmes locaux de distribution d’aide alimentaire. L’organisation de centres collectifs d’approvisionnement a favorisé de façon significative le développement et l’expansion du mouvement. La régularité de la participation a aussi été un défi à relever.

La question du financement des cuisines collectives s’est posée au Pérou comme ailleurs. Dans la plupart des cuisines collectives, près de 50% des denrées de base provenaient à cette époque de programmes d’aide alimentaire et les équipements étaient fournis tantôt par des ONG du Nord, tantôt par des ONG nationales, des paroisses ou même des organisations politiques. Les membres des cuisines payent une modeste cotisation et les cuisines organisent des activités de financement sous forme de fêtes populaires de quartier. Toutefois, les comités de dirigeantes des cuisines ont commencé à comprendre qu’il fallait obtenir des denrées de base autrement que sous forme de programmes d’aide alimentaire. L’idée des jardins collectifs est venue prendre forme peu à peu. L’agriculture urbaine s’avère en effet on ne peut plus pertinente pour répondre à cet enjeu comme le laisse entendre un documentaire récent de Canal Savoir dont l’intitulé est Le facteur C (2016) portant sur les initiatives des quartiers populaires de Lima, documentaire qui fait un tour de piste des cuisines collectives (avec la CONAMOVI), de l’agriculture urbaine (avec le MOCIC), de l’organisation des quartiers et de l’entrepreneuriat des jeunes (avec CENCA), organisations soutenues par la coopération internationale de proximité québécoise mais surtout européenne (Espagne, France, Belgique).

Lima à l’heure du facteur C
À Lima, près de la moitié des habitants vivent dans des bidonvilles. De ces quartiers, qui ont toujours projeté l’image d’une pauvreté et d’une criminalité extrême, émane aujourd’hui une réputation d’entraide et d’ingéniosité sans pareil, faisant écho dans le monde entier. Les habitants des « barrios » ont su innover et octroyer à leur mode de coopération des portées insoupçonnées.
http://www.canalsavoir.tv/emission/lima_facteurc (45 minutes).

D’autres difficultés ont surgi des effets du terrorisme. Le Sentier lumineux a souvent menacé les leaders locaux des organisations populaires. Les cuisines collectives tout comme les groupes de femmes n’ont pas échappé à ces menaces ni aux actes de terrorisme. Des dirigeantes de cuisines collectives et leurs familles ont été menacées de mort. Des bombes ont fait voler en éclats des centres d’approvisionnement des cuisines de Villa El Salvador (VES) en 1992 et des tracts largement distribués incitaient au silence. Une dirigeante féministe bien connue, Maria Elena Moyano ex-présidente de la Fédération populaire des femmes de VES, ayant répliqué au groupe terroriste, fut assassinée en 1992 en pleine fête populaire. Les cuisines ont dû transiger avec des pertes douloureuses qui auraient pu les fragiliser beaucoup plus n’eût été de la force des liens qu’elles avaient tissés entre elles et avec l’ensemble du mouvement communautaire au cours de cette période.

Par delà les obstacles, le mouvement communautaire, et dans le cas qui nous occupe les cuisines collectives, a continué, au fil de ces deux décennies (1980-2000), à contribuer à certaines avancées socio-économiques, notamment d’avoir permis de développer un système « alternatif » de commercialisation et de distribution des aliments à l’échelle du pays dans de très nombreuses communautés. Et ce faisant contribuer à une relative autonomie alimentaire des quartiers populaires.

Au Pérou, les cuisines collectives font partie de cette chaîne de valeur des solutions au problème de l’insécurité alimentaire dans les communautés. Dans un contexte social et économique difficile pour les couches populaires, la qualité du tissu social des communautés locales est souvent mise à rude épreuve. Pourtant les cuisines collectives du Pérou et d’Amérique latine ont démontré et démontrent encore une capacité étonnante de renouvellement. Désormais de plus en plus de familles de ces communautés s’engagent dans leur propre production agricole autour de jardins familiaux et/ou collectifs. Toute la communauté y gagne par les services de proximité (circuits en alimentation) qui peuvent ainsi s’adosser à des sources approvisionnement plus autonomes. La recherche d’une efficacité sociale plus grande est de ce côté-là. Croiser les cuisines collectives avec les initiatives d’agriculture urbaine et avec l’agriculture des communautés rurales proches lorsque l’aide alimentaire internationale n’est plus à l’ordre du jour est la chose qui s’est imposé.

Conclusion : un lien ville et campagne repensé dans une perspective de transition écologique

Du coup l’expérience de la mobilisation collective venue des communautés autour de projets collectifs d’autonomie alimentaire invite à repenser tout le lien entre ville et campagne. C’est ce qui est en gestation dans les plus récents travaux de recherche de l’Agence française de développement (AFD). Ce lien ville-campagne peut/pourrait devenir un espace stratégique pour opérer la nécessaire transition agro-écologique comme l’exprime bien l’économiste en chef de l’AFD et directeur au CNRS, Gaël Giraud, dans une entrevue qu’il accordait à l’OCI Terre solidaire (2016) à propos du manque d’autonomie alimentaire des villes :

La ré-articulation des territoires urbain et rural est un sujet fondamental....Plusieurs décennies ont alimenté un imaginaire de développement et de progrès essentiellement urbains. Pourtant une ville n’a aucune autonomie alimentaire, elle a donc besoin d’un arrière-pays rural, puissant et riche qui la nourrit. Cette ré-articulation consiste à favoriser une agriculture diversifiée capable d’alimenter, via des circuits courts, des petits centres urbains.... C’est le nouvel aménagement du territoire qu’il faut penser...

Les initiatives d’agriculture urbaine ne sont d’ailleurs plus des initiatives marginales ni celles de la transformation alimentaire issues des communautés elles-mêmes là où les cuisines collectives ont pu se développer à une certaine échelle comme c’est le cas du Pérou. Ces initiatives sont même en voie de devenir de plus en plus internationales car présentes et actives au Nord comme au Sud comme la journaliste Bénédicte Manier en fait la démonstration dans son ouvrage après avoir mené un travail d’enquête sur une dizaine d’années en sillonnant un dizaine de pays du Nord comme du Sud (Manier, 2016 : 29-148). [2]

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Bénédicte Manier note en effet que la production vivrière dans les villes du Sud est même en voie de fournir une part non négligeable de la production alimentaire mondiale qui s’évaluerait selon la FAO dans un ordre de grandeur allant de 15% à 20%. Environ 800 millions de citadins, en majorité dans les pays en développement, mettent à profit des arrière-cours, des toits, des terrasses dans leurs quartiers de bidonvilles. De son côté J. Cockrall-King explique dans son livre La révolution de l’agriculture urbaine (2016) que la crise de 2007-2008 avait fait exploser les prix des denrées de base partout dans le monde, d’où le surgissement d’émeutes de la faim. Formidable coup d’envoi pour une agriculture urbaine à l’époque encore marginale. C’est à ce moment-là que l’arrivée des fermiers urbains est venue à la rescousse des populations qui avaient faim et changé la donne. Du coup la mobilisation a commencé à faire boule de neige. Elle a même commencé dans certaines régions à rejoindre l’autre dynamique, celle de la transformation des produits agricoles par de petites entreprises et leur distribution par des cuisines collectives.

Méthodes agro-écologiques de production, développement d’ateliers locaux de production d’énergies renouvelables (éolien et solaire), circuits d’approvisionnement de proximité...constituent les assises économiques et sociales d’un développement solidaire et durable aujourd’hui et dans l’avenir. Ce qui fournit du coup des possibilités de s’affranchir des multinationales de l’agrobusiness qui chercheront un jour ou l’autre à s’installer dans certains de ces milieux, ce qui a été le cas avec leurs semences chimiques. Sans toutefois réussir là où les communautés étaient suffisamment organisées comme ce fut le cas au Burkina-Faso récemment :

Monsanto a été obligé de plier bagage. Les organisations paysannes ont gagné
En avril 2016, les paysans et le gouvernement du Burkina-Faso ont décidé de couper le cordon de la tentation chimique de leur filière du coton, version OGM-Monsanto. Il y a mieux ! La nouvelle est tombée l’automne de la même année dans la revue Jeune Afrique : Monsanto plie définitivement bagage. Après 15 ans d’essais, les paysans en avaient assez : mauvais rendements et mauvaise qualité de la fibre. Fait à noter : cette multinationale avait fait du Burkina-Faso le laboratoire africain des OGM. Les Burkinabés, paysans et gouvernement ensemble, gagnent sur toute la ligne d’autant plus que la récolte de 2016 s’annonce excellente et sera estampillée « sans OGM ». Comme quoi il y a des batailles qui peuvent paraître à première vue perdues d’avance, mais qui peuvent être gagnées.
http://www.jeuneafrique.com/mag/361768/economie/burkina-faso-monsanto-plie-bagage/

Pour en savoir plus

  • Bonnet, N. (1997), « Les otages du Fujichoc », dans la revue Croissance, no 402, mars, p.26-29.
  • Cardoso R. (1985) Les cuisines communautaires et la participation des femmes, dans Femmes et politiques alimentaires. Ed. de l’ORSTOM, Paris, p. 619-639.
  • Favreau, L. (2017). Mouvement communautaire et État social, le défi de la transition sociale-écologique, PUQ, Québec.
  • Favreau, L. et L. Fréchette (2003), « Organisation sociale et développement économique : un parc industriel à Villa el Salvador, Lima, Pérou » dans Fontan, Klein et Lévesque, Reconversion économique et développement territorial, PUQ, Québec, p.317 à 332.
  • Favreau et Fréchette (2002), Mondialisation, économie sociale, développement local et solidarité internationale, PUQ, Québec.
  • Fréchette, L (2000). Entraide et services de proximité. L’expérience des cuisines collectives. PUQ, Québec.
  • Manier, B. (2016), Un million de révolutions tranquilles, Éd. LLL, Paris.

[1Le programme Vaso de leche (verre de lait) a d’abord été conçu comme un programme municipal d’aide alimentaire temporaire (18 mois) dans le Lima métropolitain. En décembre 1984, plus de 25, 000 mères de Lima descendent dans la rue réclamer qu’il devienne permanent et s’étende à la grandeur du pays. En 1985, le gouvernement acquiesçait à leur demande et promulguait la loi dite du Vaso de leche.

[2Voir aussi, pour le Québec, le livre de Louis Favreau Mouvement communautaire et État social : le défi de la transition sociale-écologique (Favreau, 2007 : 89-106)


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