Carnet de Louis Favreau
Chaire de recherche en développement des collectivités (CRDC)

Le projet d’oléoduc Énergie Est fait couler beaucoup d’encre …

lundi 1er août 2016 par Louis Bibaud

Dans la foulée du texte que la CRDC a produit sur la menace écologique qui pèse sur nos communautés, je vous invite à lire ce billet d’un syndicaliste de la CSN (conseiller juridique) aujourd’hui à la retraite, Louis Bibaud, à propos d’Énergie Est. Si vous n’êtes pas encore convaincus du bien-fondé de l’opposition à ce projet colossal, vous le deviendrez en lisant ce texte.
Louis Favreau

1 100 000 barils de pétrole par jour, tous les jours

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… et il faut que ce soit la seule chose qu’il fasse couler, car s’il se réalise, ce serait 1 100 000 barils de pétrole qui circuleraient dans ce gigantesque tuyau, tous les jours, et ce à travers une grande partie du territoire québécois habité. Cela représente un débit d’enfer de plus de 7 287 500 litres de pétrole chaque heure ! Imaginez : il a fallu trois heures pour colmater le bris d’un pipeline à Kalamazoo aux USA en 2010. Ce pipeline « ne transportait que » 190 000 barils par jour et il en résulta une coulée dans la rivière du même nom de 3.2 millions de litres de pétrole lourd qui provenait des sables bitumineux albertains. Cinq ans plus tard, cet environnement fragile souffrait encore lourdement de cette catastrophe écologique. Un bris d’une telle ampleur sur l’oléoduc Énergie Est, et qui mettrait trois heures à être colmaté, entraînerait un « tsunami » de 21 862 500 litres de pétrole lourd dans notre environnement ! TransCanada Pipeline, le puissant promoteur du projet, prétend pouvoir colmater cela en 30 minutes (!) : il en résulterait tout de même un déversement de 3 643 750 litres de pétrole lourd, soit plus qu’à Kalamazoo. Ce sont là des conséquences directes de la taille inégalée de ce projet en Amérique. Ainsi, le projet de pipeline Keystone XL, que le Président Barack Obama a d’ailleurs rejeté comme n’étant pas conforme aux intérêts des USA, « ne prévoyait déplacer que » 800 000 barils par jour.

Les efforts du Québec seraient annulés

Ce projet, pour être économiquement rentable, entraînerait certainement dans l’Ouest canadien une hausse de production pétrolière équivalente au million de barils qui circuleraient quotidiennement dans ce pipeline sur notre territoire. Une part importante de cette augmentation proviendrait principalement d’une croissance massive de l’exploitation des sables bitumineux de l’Alberta. Cette méthode d’extraction est pourtant scientifiquement réputée pour émettre trois fois plus de gaz à effets de serre (GES) que ceux émis par des moyens plus conventionnels. Cette dure réalité concorde d’ailleurs avec le plan produit en novembre dernier par le gouvernement du NPD en Alberta et qui prévoit doubler, d’ici 15 ans, la production des sables bitumineux. La seule extraction supplémentaire du pétrole qui coulerait dans l’oléoduc Énergie Est ajouterait du coup un rejet additionnel de plus de 30 mégatonnes de GES par année dans l’atmosphère, soit l’équivalent de l’ajout de 7 millions de véhicules sur les routes ! Ces émissions albertaines supplémentaires annuleraient d’un trait tous les efforts consentis par le Québec pour réduire ses propres émissions de GES ; elles équivaudraient à plus de 36 % des émissions totales produites sur le territoire de notre société distincte en 2014 ! La lutte mondiale aux GES est sans intérêt si un seul territoire annihile les efforts des autres.

Renier à nouveau sa signature

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Ce projet à lui seul rendra impossible pour le Canada d’atteindre d’ici 2030 les objectifs de réduction de 30 % d’émission des GES pour le pays par rapport à 2005. Cible à laquelle le gouvernement fédéral s’est pourtant engagé dans l’Accord sur le climat qu’il a signé en décembre dernier à la clôture de la conférence internationale de Paris (COP21). Des engagements que Justin Trudeau a réaffirmés à Washington encore récemment. Ottawa va-t-il demander aux autres provinces de combler une aussi importante augmentation des GES albertains afin de permettre au Canada de respecter ses engagements ? Est-ce qu’on demandera entre autres au Québec de faire des efforts supplémentaires ? Ou est-ce que le Canada deviendra-t-il une nouvelle fois le cancre et tricheur environnemental de l’Occident en déchirant dans dix ans le Protocole de Paris, comme il l’a fait pour celui de Kyoto, sous prétexte que ces cibles seraient devenues tout à coup « irréalistes » ? Le Québec ne doit pas se rendre complice d’un tel cynisme diplomatique sur une aussi grave menace pour notre avenir. Les effets des accumulations de GES émis depuis les débuts de l’ère industrielle se font déjà sérieusement sentir sur le climat de la planète et la communauté scientifique internationale appelle urgemment nos gouvernements à agir avec célérité pour renverser la situation.

Incendie à Fort McMurray

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L’effroyable incendie de forêt de Fort McMurray ne doit pas servir à faire dévier le débat de ces enjeux essentiels. Les conditions météo extrêmes d’un hiver exceptionnellement doux et d’un printemps non moins exceptionnellement chaud et sec constituent justement le type de conséquences des changements climatiques déjà annoncées par la communauté scientifique. Une augmentation éventuelle de la production pétrolière albertaine ne ferait qu’aggraver cette situation. Alors que même l’Arabie Saoudite annonce qu’elle envisage de préparer la réorientation de son économie au terme de l’ère du tout au pétrole, on ne voit pas pourquoi il en serait autrement pour l’Alberta. Les milliards de dollars que les compagnies d’assurance et les gouvernements feront pleuvoir sur la province pour compenser les lourds dégâts causés par cette catastrophe peuvent même constituer une occasion unique d’entreprendre un virage majeur à cet égard.

Pour exportation

La décision du gouvernement Couillard devrait pourtant être facile à prendre, ce projet n’étant pas destiné aux fins de notre consommation locale. Il servirait essentiellement à l’exportation du pétrole albertain hors du Canada, vers les marchés européen et américain. Comme l’ont admis les dirigeants des raffineries québécoises Valero et Suncor, l’oléoduc 9B d’Enbridge, qui existe depuis plus de quarante ans et dont le cours vient tout juste d’être inversé pour alimenter les besoins du Québec, achemine déjà jusqu’à Montréal plus de 300 000 barils par jour. Suncor et Valero ont aussi admis qu’Énergie Est ou pas, les guerres de prix sur les marchés internationaux feront que les produits pétroliers provenant d’autres pays producteurs continueront d’approvisionner les raffineries de Montréal et de Saint-Romuald afin de répondre à la demande québécoise.

Une menace permanente : chaque jour pour les 50 prochaines années

Une abondante documentation démontre qu’Énergie Est constituerait une menace permanente pour nos terres et cours d’eau, et ce pour chaque jour des cinquante prochaines années. Pourtant, notre société fait consensus pour prendre tous les moyens afin de réduire drastiquement notre consommation collective d’énergies fossiles. Alors, comment expliquer l’appui des organisations patronales québécoises à ce projet ? Les quantités phénoménales additionnelles de pétrole qui seraient ainsi vendues sur les marchés internationaux menaceraient en plus l’économie du Québec car l’industrie pétrolière des provinces de l’ouest pèserait ainsi encore plus lourdement sur la valeur du dollar canadien qu’elle ne l’a fait depuis 2002. Une dépendance accrue de l’économie canadienne à l’égard des exportations de pétrole placerait nos industries manufacturières exportatrices dans des montagnes russes monétaires imprévisibles encore pires que ce que nous subissons depuis douze ans, ce qui ne ferait qu’aggraver une situation nuisible aux investissements qui sont pourtant cruellement nécessaires pour assurer la pérennité et la compétitivité des industries créatrices de bons emplois sur notre territoire. Nos boss sont-ils distraits par les trop nombreux capitaux qu’ils auraient investis dans les sables bitumineux ? Mais là n’est pas l’intérêt du Québec !

Il serait donc incompréhensible que notre très cher gouvernement national ne s’oppose pas avec force à ce projet qui va manifestement à l’encontre des intérêts de notre société et qui constitue même une grave entrave à la nécessaire réussite de la guerre que la communauté internationale doit mener contre les émissions de GES sur toute la planète. Aucune mesure d’atténuation des dangers inhérents, qu’un oléoduc de cette taille ferait inévitablement subir à notre environnement, ne pourra compenser la menace que ce projet fait peser sur le climat de notre planète.

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