Carnet de Louis Favreau
Chaire de recherche en développement des collectivités (CRDC)

Le combat écologique et social des communautés en Afrique de l’Ouest

dimanche 5 juin 2016 par Sambou Ndiaye, Louis Favreau

La secrétaire générale de la Confédération syndicale internationale (CSI), Sharan Burrow, dans une entrevue pour l’Observatoire des multinationales le 7 mars dernier disait à propos de la transition écologique de l’économie du point de vue syndical :

Dans le monde, il n’y a qu’un seul pays qui ait mis en place un comité multipartite sur le climat : le Sénégal. C’est l’un des pays les plus pauvres du monde, mais au moins ils savent qu’ils doivent associer tout le monde à l’élaboration d’un plan pour l’avenir afin d’atteindre un monde sans carbone zéro - mais aussi un monde sans pauvreté, à travers les « objectifs de développement durable » (ODD).

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Une partie des 125 personnes présentes au colloque de Sherbrooke

Voilà au moins une des bonnes raisons de prêter l’oreille aux propos du sociologue Sambou Ndiaye de l’Université Gaston Berger (Saint-Louis, Sénégal) qui était de passage au Québec l’automne dernier, invité par la CRDC et par le Fonds Solidarité Sud. Quels sont les propos qu’il a tenus sur le combat écologique des communautés au Sénégal et dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest ? Entrevue.

Louis Favreau

1. Urgence écologique : les défis des communautés en Afrique de l’Ouest

L.F. Comment se manifeste l’urgence écologique dans votre pays sachant que les formes qu’elle prend diffèrent passablement au Sud de celles qui sont les nôtres au Nord, au Québec et au Canada comme je l’écrivais récemment

S.N. L’Afrique de l’Ouest concentre une biodiversité à la fois terrestre et aquatique d’une grande variété (forêts, prairies, zones côtières, océans, eaux douces, écosystèmes agricoles, etc.) mais de plus en plus fragilisée. De multiples défis écologiques interpellent les pays africains. Malgré ses faibles taux d’émission de gaz à effet de serre (4%), l’Afrique reste le continent le plus vulnérable aux changements climatiques, confirmant le principe d’une responsabilité commune du Nord et du Sud mais différenciée par rapport aux changements climatiques. L’urgence écologique s’exprime d’abord par la désertification.

Le défi de la désertification

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La persistance et la progression du désert en Afrique est un fait établi. Par exemple, en moins de 40 ans, le Lac Tchad est passé de 26 000 km2 à 1 500 km2 entre 1963 et 2001. L’avancée du désert ne concerne pas seulement l’Afrique de l’Ouest, il a été constaté une aridité de plus en plus importante de la partie nord, des régions centrales et une semi aridité des régions méridionales (RNDH, 2010). Selon la Banque Africaine de Développement, l’Afrique perd environ 1,3 million d’hectares de forêts chaque année et quelque 500 millions d’hectares ont été affectés par la dégradation des sols depuis 1950, y compris 65 % des terres agricoles du continent (BAD, 2004). La perturbation des écosystèmes agraires, pastoraux et forestiers avec notamment la réduction de leur potentiel de production a eu pour conséquence la baisse de la fertilité des sols, la déforestation, l’épuisement des pâturages, non sans engendrer la démultiplication des zones endémiques de pauvreté, d’insécurité alimentaire et de flux migratoires.

Au-delà de l’empreinte humaine, la désertification a été accentuée par un double phénomène révélateur du déficit voire du dérèglement pluviométrique. En effet, l’humidité des années 1950 a été bouleversée par le cycle de sécheresse caractéristique du Sahel des années 1970 à la fin des années 1990. Durant les années 2000, le Sahel a surtout connu des variations inter annuelles où se côtoient à la fois sécheresse et inondation : ainsi, « il pleut moins souvent, mais quand il pleut, il pleut trop ». La récurrence de la diminution des pluies et la démultiplication des pluies hors-saison (notamment au-delà de la période de maturité des cultures) ont beaucoup perturbé le système de production agricole, amenant les paysans à déployer des pratiques de résilience, soit en changeant de types de production, soit en diversifiant leurs activités socio-économiques.

Le défi de l’érosion côtière lié au réchauffement climatique

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A l’instar d’autres parties du monde, le phénomène d’augmentation des températures a été démontré en Afrique de l’Ouest. Elle a connu des élévations estimées entre 0,4 et 2,25°C. L’allongement de la période de chaleur n’a pas manqué d’affecter la durée normale des saisons agricoles. Ce phénomène de réchauffement climatique a aussi eu des répercussions dans le relèvement du niveau ainsi que dans l’avancée de la mer. C’est ce qui explique l’enjeu actuel de l’érosion côtière. Ainsi, sur l’ensemble des côtes sénégalaises, les prévisions font état d’une élévation du niveau marin de 1 m, d’ici 2100. La disparition de 55 à 86 km2 de plages a menacé non seulement des établissements humains mais également des sites touristiques, faisant ainsi perdre d’importantes sources de devises aux finances publiques. À un autre niveau, l’avancée de la mer a engendré au niveau des zones côtières, la salinisation par intrusion d’eau de la mer et une évaporation excessive entraînant des sels à la surface des sols. C’est donc une acidification des terres maraîchères et agricoles qui menace la plupart des zones côtières d’Afrique de l’Ouest. De manière plus générale, le réchauffement des eaux de la mer n’a pas manqué d’affecter la santé des populations vulnérables (particulièrement les enfants, les femmes enceintes et les personnes âgées).

L.F Dans ce contexte comment se pose la question de l’insécurité alimentaire et de la précarité énergétique pour une population dont on sait qu’elle est en majorité rurale et que son économie est fragile ?

Le défi de l’insécurité alimentaire

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Tous ces phénomènes ont accentué la problématique de l’insécurité alimentaire du fait du déficit de production ou de la non-disponibilité des aliments, engendrant des pertes de productivité et un faible rendement du travail. Un risque réel mais jusque-là négligé concerne également les menaces sur la disponibilité des ressources en eau compromise du fait de la pollution, de la dégradation des écosystèmes, de la pression de certaines activités humaines. Une approche systémique permet ainsi d’apprécier toutes les incidences des défis écologiques sur le niveau de vie et la paupérisation des populations à la fois urbaines et rurales.

D’autres défis écologiques mettent en relief le poids de la facture pétrolière sur les budgets des États : 40 à 50% des recettes d’exportation des pays. Les pays africains non producteurs de pétrole voient ainsi leurs efforts de redressement s’amenuiser à chaque fois qu’il y a renchérissement des cours mondiaux du pétrole. Comme les arrangements entre pays africains producteurs et non producteurs de pétrole n’ont pas encore fourni des résultats probants permettant de desserrer l’étau du pétrole sur l’ensemble des biens de production et de consommation, le changement de modèle énergétique est de plus en plus à l’ordre du jour.

Le défi de la précarité énergétique

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L’un des défis écologiques les plus contradictoires pour le cas de l’Afrique demeure sans conteste le défi énergétique. En effet, le déficit énergétique criard de l’Afrique reste incompréhensible au regard de sa richesse en ressources énergétiques. En effet, l’Afrique de l’Ouest recèle de multiples potentialités en termes d’hydroélectricité, de solaire thermique ou photovoltaïque, de bioénergies, d’énergie éolienne. La pauvreté du système d’approvisionnement en énergie explique le fait qu’en Afrique subsaharienne, le taux d’électrification soit inférieur à 30 % alors qu’en milieu rural, le taux d’accès ne dépasse guère les 8 %. La problématique de l’électricité, qui se pose en termes de faible couverture géographique du réseau, mais également de coût et de qualité de services, mine les efforts de développement et d’équilibre des économies africaines, notamment le secteur productif. C’est dire que la réduction de la précarité énergétique constitue un préalable à la transition écologique pour le cas de l’Afrique de l’Ouest et se positionne comme un des facteurs de production les plus décisifs au développement économique.

Par ailleurs, pour les pays d’Afrique de l’Ouest, le système énergétique est à dominance biomasse (bois, charbon de bois et déchets végétaux). Le type d’usage qu’on en fait, supérieur à la demande combinée de toutes les autres formes d’énergie, affecte l’équilibre des écosystèmes. S’y ajoute, l’urbanisation galopante et la modernisation des modes de vie vont sans nul doute augmenter la consommation énergétique de l’Afrique subsaharienne. Actuellement, l’utilisation d’énergies fossiles dans un contexte de précarité, malgré son coût environnemental, interpelle l’humanité entière en termes de transferts de technologies propres à moindre coût.

Les initiatives des pouvoirs publics sont encore bien timides

Des efforts ont été consentis dans le domaine de l’éolien et du solaire dans le cadre de projets visant à réduire la fracture énergétique notamment pour les zones périurbaines et rurales. De grands barrages (Manantali, Diama) construits sur le bassin du fleuve Sénégal ont permis de démultiplier les capacités des États en fourniture énergétique. Toutefois, au-delà des conséquences des grands barrages (sur l’environnement, le déplacement de populations, la perturbation des écosystèmes) exacerbées par les conflits de souveraineté et d’intérêt entre États, de telles initiatives restent encore timides. Elles sont souvent bloquées par des contraintes en termes de coûts, de rentabilité, de lourdeur des investissements, de barrières techniques, de problèmes de maintenance et d’entretien des ouvrages et parfois même, de méconnaissance des gisements éoliens présents dans les pays. Notons que l’utilisation de systèmes solaires photovoltaïques a permis de faciliter l’accès à l’éclairage et à une eau propre à de nombreuses communautés subsahariennes. Toutefois, la faible capacité à satisfaire les besoins énergétiques, le problème d’entretien technique et de maîtrise des facteurs de production ont inhibé de telles initiatives.

L’extraction minière, pétrolière et gazière doublée de la monoculture de l’agrobusiness : un autre défi écologique

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Signalons enfin, le défi écologique que constitue l’extraction minière, pétrolière et gazière avec toutes les menaces sur la faune et la flore, les sources d’eau ou encore, sur les établissements humains. Des opérations extractives conçues et exploitées de manière peu écologiquement rationnelle, accentuées par une gestion inefficace au moment de la fermeture constituent un fait récurrent en Afrique. Dans le même sillage, on notera l’expansion de l’agrobusiness et ses menaces. C’est le cas de la pratique généralisée de la monoculture misant sur les cultures d’exportation au détriment des cultures vivrières, l’accaparement des terres des paysans transformés en ouvriers agricoles, la perturbation des parcours pastoraux, l’utilisation de produits toxiques mais peu contrôlés et ses conséquences sur la santé des populations. De manière plus générale, la question de la responsabilité sociale voire sociétale des entreprises (RSE) reste un sujet préoccupant à la fois pour les communautés territoriales et pour les États africains, qui n’ont souvent pas la technologie nécessaire pour éviter d’éventuelles évasions fiscales ou encore tout contrôle technique sur les produits utilisés dans le procédé de production, exposant ainsi leurs populations à des risques environnementaux et sanitaires sans précédent. Les devises des multinationales arrivent souvent à desserrer l’étau du principe de précaution du point de vue des États récalcitrants tandis que du point de vue des communautés la RSE réduite à une politique de charité voire de marketing humanitaire, est utilisée pour diluer tout mouvement de contestation sociale dans les territoires.

Bref la vulnérabilité environnementale, liée en grande partie aux changements climatiques, aux décisions publiques et aux comportements anthropiques est durement ressentie en Afrique de l’Ouest. L’Afrique, région qui a le moins contribué au réchauffement de la planète, est celle qui en subit les conséquences les plus drastiques, ce qui pose l’enjeu d’une gouvernance climatique mondiale mais reconnaissant les responsabilités différenciées des pays, des territoires et des activités socio-économiques. La transition énergétique basée sur la sobriété et l’efficacité énergétique en vue d’assurer la sécurité, l’équité dans l’accès aux services énergétiques, sur la préservation des écosystèmes ainsi que sur les énergies renouvelables est souvent avancée comme piste de solution pour permettre aux populations de profiter des avancées technologiques et scientifiques tout en préservant l’environnement.

En tout état de cause, à partir du principe de subsidiarité, il est possible de systématiser les responsabilités selon les niveaux de décisions. La gouvernance écologique mondiale reste possible comme l’a démontré l’accord certes historique mais non contraignant de la COP 21. Les choix économiques des États, qui ont débouché sur une économie extractive et extravertie traduisant un mode d’insertion vulnérable à l’économie-monde, la centralisation des espaces décisionnels entre échelle des États et échelle des territoires posent également des enjeux de gouvernance nationale et territoriale. La prise en charge des défis écologiques de l’Afrique se confond avec la prise en charge des priorités visant l’avènement d’un développement soutenable. Le tableau suivant résume bien la situation d’ensemble,

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L.F. Comment les communautés font-elles face à de tels défis connaissant les très faibles moyens dont ils disposent ?

2. Les initiatives écologiques des communautés

La fragilité des écosystèmes a renforcé la prise de conscience environnementale à divers niveaux. Au niveau continental, c’est le Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD), adopté par les chefs d’État et de gouvernement africains en octobre 2001 qui va servir de fil directeur à la mobilisation des africains en faveur de l’environnement. Des priorités sont définies dans le cadre du plan d’actions environnementales du NEPAD : lutte contre la désertification, promotion de la conservation des zones humides, prévention et lutte contre la propagation des espèces étrangères envahissantes, gestiondes zones littorales, suivi et régulation de l’impact du changement climatique dans le monde, création de zones de conservation transfrontières, promotion de la gouvernance environnementale… Mais la démarche la plus prometteuse demeure sans nul doute le projet de la Grande muraille verte (Le Monde, avril 2016)

La Grande muraille verte : un ambitieux projet portant sur 11 pays

Programme continental de l’Union africaine portant sur 11 pays (Sénégal, Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger, Nigeria, Tchad, Soudan, Ethiopie, Erythrée, Djibouti), la GMV cherche à relever les défis de l’avancée du désert par la mise en valeur intégrée des zones dégradées et la lutte contre la pauvreté.

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Ses objectifs spécifiques tournent autour de la diversification des systèmes d’exploitation des terres et la promotion d’activités génératrices de revenu pour la satisfaction des besoins des populations rurales en produits ligneux et/ou non ligneux, la conservation/valorisation de la biodiversité, la restauration/conservation des sols (RNA) et enfin, l’amélioration de la séquestration de CO2 dans les massifs en création. De manière concrète, il s’agit d’établir un tracé vert de 15km traversant les 11 pays sur environ 7 000 km de Dakar à Djibouti. La stratégie repose sur la mobilisation d’une pluralité d’acteurs : les collectivités locales, le service forestier, le service civique national, les organisations communautaires, les organisations de paysans et d’éleveurs, les groupements de femmes et de divers autres groupes socioprofessionnels et universités. Rien qu’au Sénégal, les opérations techniques de 2008-2014 ont permis d’avoir les résultats suivants :

  • 14 464 624 plants produits en pépinière
  • 30 000 ha de plantation avec un taux moyen de survie d’environ 70%
  • 7 100 km de pare-feu et 13 000 ha de mise en défens.
  • Les jardins polyvalents villageois au nombre de 8 couvrent une superficie de 55 hectares et regroupant 892 femmes.

Si des initiatives sont également prises au niveau sous régional (CDEAO en Afrique de l’Ouest…), c’est surtout au niveau national qu’on a pu noter divers processus enclenchés par les États. C’est le cas du programme Eco-villages qui veut instaurer un modèle de développement écologique durable participatif, solidaire et citoyen, fondé sur le principe de l’écologie appliquée et de la conservation intégrée des écosystèmes. En matière d’amélioration de l’accès aux énergies renouvelables, le programme a permis la distribution de 35 cuiseurs solaires, de 120 foyers améliorés, de 13 bio digesteurs ainsi que la réalisation de 14 000 plants de Jatrophacurcas et de quelques 8000 m de haies vives dans le cadre de la promotion de la bioénergie. Il a été également noté la mise en place de « comités énergie », d’une mini-centrale électrique, l’aménagement d’un périmètre écologique, la construction d’un forage et d’un château d’eau de 50 m3. En réalité, le programme a permis de polariser 21 villages centres, 66 villages pour une population de près de 30 000 habitants et 2 218 ménages.

Au niveau des partenaires au développement, diverses initiatives ont été notées : il s’agit, par exemple, du Projet Villages du Millénaire où des ONG développent des activités de renforcement des capacités des communautés, de plaidoyer environnemental, de veille écologique, de contrôle citoyen dans le domaine de l’environnement et la gestion des ressources naturelles.

C’est l’échelle territoriale qui constitue l’échelle pertinente où émergent diverses initiatives communautaires et publiques de prise en charge des défis écologiques. Au niveau des gouvernements locaux, ont été notées diverses actions telles : l’élaboration de plans climats territoriaux intégrés et d’agendas 21 locaux, la mise en place de systèmes de gestion participative des ordures ménagères avec un système de traitement écologique/valorisation des déchets en biogaz, la promotion de l’énergie durable avec la distribution subventionnée de solaire et de cuiseurs solaires aux communautés vulnérables. Diverses formes de mobilisation de communautés autour du développement durable sont également notées dans les domaines de l’écotourisme, de la plantation de mangroves pour lutter contre la salinisation des fleuves, du micro jardinage, de la culture biologique. De même, la mobilisation citoyenne autour de la responsabilité socio-territoriale des entreprises reste récurrente au regard de la présence de plus en plus forte d’exploitations industrielles minières et de l’agro business.

L.F. Pouvez-vous nous donner quelques exemples significatifs de la jonction entre le « public » et le « communautaire » ?

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S.N. Le premier exemple qui me vient à l’esprit est le projet de production du biogaz à partir de la valorisation des sous-produits de l’abattoir de la ville de Saint-Louis. Il s’agit d’un projet de valorisation des sous-produits de l’abattoir qui a débouché sur la mise en place d’une unité communautaire de production de biogaz en vue d’alimenter à l’énergie les concessions riveraines. L’objectif du projet était de limiter les effets négatifs du plus grand producteur de déchets dans la ville, à savoir l’abattoir en valorisant ses sous-produits par la voie de la méthanisation, produisant ainsi du biogaz et du compost. Le biogaz est actuellement utilisé par huit concessions test pour la cuisson, la production d’eau chaude, et aussi pour faire fonctionner un groupe électrogène. Le résidu du processus de méthanisation a été utilisé comme engrais à forte valeur fertilisante, après déshydratation. Le projet est cogéré par une ONG de coopération décentralisée, le Partenariat, et par divers types d’acteurs : la Commune de Saint-Louis, les habitants du quartier de Khor, les services techniques et la direction de l’abattoir.

Un deuxième projet fort significatif est celui des forêts communautaires au Cameroun. Il s’agit d’expériences de gestion des ressources telles que les terres, les forêts, la faune et l’eau par des organisations communautaires au profit des populations. Au Cameroun, la loi sur la foresterie de 1994 confère aux communautés l’accès aux ressources forestières dans et autour des villages pour une surface d’au maximum 5000 ha et sur une période de 25 ans. Les villageois ont le droit de gérer, de conserver et d’exploiter les produits de leur forêt communautaire de manière participative. Il s’agit d’un transfert de la responsabilité de gestion et de conservation des forêts. Cette pratique renseigne sur le contrôle foncier ainsi que sur le pouvoir décisionnel des communautés quant à l’utilisation des ressources, l’accès et leur distribution. L’analyse révèle par ailleurs une approche réductrice souvent centrée sur la conservation ainsi qu’une certaine insuffisance dans le transfert de l’autorité et des droits sur la gestion des ressources. D’autres contraintes ont trait aux conflits d’intérêt, contraintes révélatrices des menaces d’accaparement voire de détournement des terres par les élites ainsi que le conflit de légitimité avec les notabilités foncières traditionnelles.

Un troisième projet a trait aux aires communautaires protégées. Les aires communautaires protégées sont instituées et gérées volontairement par les communautés locales en vue de la conservation et de l’utilisation durable des ressources naturelles, de la préservation des coutumes et du patrimoine mais également, en vue d’exploiter les ressources s’y trouvant pour le bien-être. Au Sénégal, un cadre juridique régit les aires protégées à travers la loi N°028/2008 du 29 Octobre 2008. L’expérience des aires communautaires protégées de Sindia (couvrant 19 villages implantés dans les zones de Sindia, Diass, Yène et Popenguine) combine gestion durable des ressources, promotion du genre, économie solidaire et lutte contre la pauvreté. Il faut signaler que l’écosystème de cette zone déjà très fragile est surtout menacé par l’installation d’unités industrielles extractives. Les femmes de ce territoire confrontées à la pauvreté, à la déforestation, au déboisement, à l’érosion hydrique occasionnant la disparition d’espèces végétales utiles pour l’alimentation et la pharmacopée, se sont mobilisées avec l’appui d’une ONG (ACCES) et de services de l’Etat pour s’engager dans l’édification d’aires communautaires. Après des activités de sensibilisation, de diagnostic de la situation des ressources naturelles, de délibération du conseil rural en vue de leur affecter le terrain, de formation en gestion des ressources naturelles, les femmes ont amené le gouvernement local à signer une convention locale en vue de leur confier la mise en œuvre de ces terres presque délaissées.

Actuellement, l’aire communautaire protégée forme une superficie totale de 54 ha regroupant 18 pépinières villageoises et une pépinière centrale. Il mobilise 476 femmes et 19 groupements de promotion féminine. Cette initiative communautaire de régénération d’une forêt a permis à 1325 femmes membres d’avoir pour la première fois accès à la propriété foncière et d’améliorer sensiblement leurs revenus à travers la production et la commercialisation de dérivés des produits forestiers locaux. En vue de sauvegarder leur épargne, avec l’appui technique et financier de l’ONG ACCES, les femmes ont mis en place 57 calebasses de solidarité (micro crédit rotatif) qui en 2014 aura permis de mobiliser une épargne de 8 417 125 francs CFA ($18 700 can). L’expérience des femmes de Sindia autour de l’aire communautaire protégée aura favorisé la réapparition d’espèces végétales menacées, l’apparition de nouvelles espèces fruitières ou médicinales, la restauration du couvert végétal, le renforcement de la prise de conscience et de la participation des populations dans la préservation de l’environnement et enfin, a renforcé la reconnaissance d’une plus grande considération du rôle des groupements féminins dans le développement local durable. Au-delà de la facilitation de l’accès des femmes au foncier, ces aires communautaires ont amélioré sensiblement la qualité de vie de cette zone menacée par la pollution issue des industries extractives.

Toutefois, la viabilité des aires communautaires protégées reste compromise du fait de la forte pression foncière dans la zone résultant d’une part, de l’implantation de grands projets de l’État (Aéroport International Baise Diagne, prolongement l’autoroute…) et d’autre part, de l’implantation d’entreprises et de projets de logements peu coûteux. Autrement dit, la crainte des femmes est de voir désaffecter une partie des terres pour cause d’utilité publique. Enfin, la divagation des animaux par l’absence de clôtures ainsi que la faiblesse des revenus tirés des activités initiées constituent autant de facteurs inhibant la mobilisation des femmes.

Enfin, un dernier projet est celui du Débat citoyen planétaire Climat et Énergie qui s’est tenu à l’Université Gaston Berger à Saint-Louis en juin 2015. Il s’agit d’une consultation publique internationale où les citoyens de 100 régions du monde ont été interrogés de manière simultanée en vue de donner leurs appréciations autour d’un dialogue citoyen sur les changements climatiques. Plus d’une centaine de participants provenant de trois départements de la région de Saint-Louis (sélectionnés à partir des critères de genre, d’âge, d’activité socioprofessionnelle et de niveau d’instruction) ont pu participer à ce débat citoyen planétaire structuré autour de cinq sessions : l’importance de lutter contre les changements climatiques ; les outils pour lutter contre le changement climatique ; les négociations des Nations unies et les engagements nationaux ; l’équité et le partage des efforts et enfin, faire des promesses en faveur du climat et les tenir. L’enjeu était de faire entendre la voie des citoyens avant la tenue de la conférence de Paris portant sur les changements climatiques. Cet exercice consacre également l’implication des universités à la mobilisation nationale et internationale sur les changements climatiques.

L.F. De toutes ces expériences, quelles conclusions au moins provisoires votre équipe de recherche en tire-t-elle ?

S.N. Les défis écologiques sont multiples pour les pays d’Afrique de l’Ouest : entre vulnérabilité aux changements climatiques, dérèglement pluviométrique, sécheresse, relèvement niveau de la mer, inondations, érosion côtière, précarité énergétique, augmentation température, insécurité alimentaire, effets néfastes de l’extraction minière…De tels défis écologiques posent des enjeux internationaux encore peu clarifiés, posant ainsi un problème de gouvernance écologique mondiale. En effet, malgré les engagements de Paris, la communauté internationale reste peu déterminée d’une part sur les responsabilités différenciées mais communes des États et d’autre part, sur la transition écologique au regard des incidences financières et du caractère contraignant des accords.

Du point de vue de l’Afrique, un des défis récurrents consiste à résorber le gap infrastructurel et accélérer le développement tout en évitant d’accroître la pression sur un environnement déjà fragile. En deuxième lieu se pose pour beaucoup de populations africaines notamment rurales, la conciliation entre défis environnementaux et exigences de survie. En tout état de cause, les communautés d’Afrique de l’Ouest vivent les conséquences néfastes des changements climatiques tant du point de vue de leur conditions et cadre de vie que du point de vue de leurs activités socio-économiques. C’est ce qui a facilité une prise de conscience environnementale réelle qui a débouché sur l’émergence de diverses initiatives de promotion de l’environnement.

Ensuite il faut prendre acte d’une diversité de pratiques portées par une pluralité d’acteurs dans de multiples domaines : si certaines initiatives restent dans une attitude d’adaptation en cherchant à faire face aux contraintes, d’autres développent leur capacité de résilience en transformant les contraintes en opportunités socio-économiques. Il reste à signaler que dans la plupart des cas, une débauche d’énergie est constatée dans les expériences locales mais avec des résultats perceptibles sur le moyen et long terme dans un contexte de précarité. L’enjeu de l’efficience, de l’autonomisation et de la pérennisation des initiatives communautaires de promotion du développement durable reste un défi de taille.

De même, les contraintes de viabilité, de sénilité précoce, de vulnérabilité à la présence d’un partenaire technique et financier, de gouvernance organisationnelle, de faible appui des pouvoirs publics n’aident pas beaucoup à entretenir la mobilisation sociale. Toutefois, de telles initiatives participent du renforcement de la conscience environnementale, de la prise de leadership des habitants, tout en promouvant un mode de gestion publique concerté entre les acteurs territoriaux faisant de la préoccupation environnementale la porte d’entrée du développement. Si l’expérience renseigne sur un compromis sociétal autour de la préservation/ optimisation de l’environnement qui a pu venir à bout rapidement du courant climato-sceptique, par contre la position stratégique de l’Etat et des politiques publiques d’une part, et d’autre part, la présence importante occupée par les instances de gouvernance internationale révèlent des enjeux sociopolitiques importants. Il urge également de souligner l’appui structurant des partenaires au développement dans la mise en œuvre de telles initiatives. Il s’agit notamment de la coopération internationale de proximité valorisant un autre développement et une autre économie, une coopération créatrice de richesses et non point arrimée à une logique humanitaire enchaînant les communautés dans l’assistance et la dépendance.

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