Carnet de Louis Favreau
Chaire de recherche en développement des collectivités (CRDC)

Afrique de l’Ouest : les paysans sont de retour

dimanche 29 novembre 2015 par Nathalie McSween, Louis Favreau
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Les enquêtes menées par Nathalie McSween dans le cadre de sa thèse ont permis de rendre visible une trajectoire exemplaire dans l’univers des mouvements sociaux transnationaux contemporains. En effet, dans l’espace ouest-africain, « le mouvement paysan, comme elle le dit si bien, a fait oeuvre de pionnier à plusieurs égards ». En moins d’une décennie, les paysans ouest-africains sont passés d’un statut quasi-inexistant à un « statut d’interlocuteur quasi-obligé des pouvoirs publics » et ce, à la fois à l’échelle nationale et à l’échelle supranationale. Plus largement, ces travaux démontrent que les luttes paysannes ouest-africaines s’inscrivent dans la trame plus large de mobilisations contemporaines. Entrevue avec une doctorante devenue docteure en sciences sociales appliquées (à l’UQO) [1] . Mentionnons d’entrée de jeu que le Québec n’est pas étranger à ces mobilisations. On pense notamment ici au soutien des organisations paysannes et des coopératives agricoles que fournissent depuis deux décennies des OCI comme UPA DI et SOCODEVI.

Louis Favreau

L.F.
Ta thèse semble confirmer ce que la sociologue et économiste Silvia Pérez-Vitoria avançait dans son ouvrage de 2005 à l’effet que Les paysans sont de retour (Actes Sud), un pied de nez en quelque sorte à ceux qui disaient et disent parfois encore que c’est La fin des paysans (Mendras, 1967 et 1984). Cependant Pérez-Vitoria s’appuie sur l’Europe et surtout sur l’Amérique latine pour avancer ce scénario. Elle ne dit mot de l’Afrique paysanne. Tes travaux sur les organisations paysannes d’Afrique de l’Ouest semblent avoir fait de grands pas dans la même direction non ?

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Ce que permettent de voir mes travaux c’est en effet l’émergence d’un nouvel acteur collectif qui a mis les paysans ouest-africains « sur la carte » politique dans cette région du monde. Le mouvement paysan ouest-africain a fait oeuvre de pionnier à cet égard en critiquant le contrôle étatique exercé sur le monde rural dans les pays ouest-africains : dans les années 1970-1980, la création d’organisations paysannes (OP) autonomes face aux coopératives d’État était, en soi, un exercice critique. La mise en réseau trans-locale de ces OP autonomes – avec l’appui d’une forme de coopération internationale innovante – a aussi été une initiative originale. La création d’espaces de dialogue entre des associations paysannes en réseau avec des pouvoirs publics inter-étatiques n’allait pas non plus de soi à l’époque. L’émergence d’un mouvement paysan ouest-africain a été, d’abord et avant tout, le résultat d’un processus de construction d’un nouvel acteur collectif se donnant droit de cité. Face à la conception modernisatrice dominante où les paysans étaient appelés (à terme) à disparaître, les paysans ouest-africains ont cherché à se re-construire une identité paysanne positive en revalorisant l’exploitation familiale. De « non-acteurs » de leur propre histoire, les paysans ouest-africains ont cherché à devenir des participants actifs, des interlocuteurs des pouvoirs publics à même de présenter des propositions paysannes aux pouvoirs publics. Le premier combat des OP – celui de gérer de façon autonome leur espace de production et la commercialisation de leur production par le biais de structures de type coopératif - allait ainsi de pair avec un combat pour leur reconnaissance en tant que représentants des paysans et interlocuteurs des pouvoirs publics.

Ce combat a aussi été celui des paysans d’autres régions du monde. À l’échelle internationale, les paysans ont en effet longtemps été des « non acteurs ». Jusqu’au milieu des années 1990, les structures représentant les agriculteurs sur la scène internationale faisaient assez peu de place aux paysans des pays dits du Sud. Avant les années 1990, il n’existait qu’une seule structure de représentation des agriculteurs à l’échelle internationale, la Fédération internationale des producteurs agricoles (FIPA). La FIPA avait été créée en 1946, dans la foulée de l’insécurité alimentaire découlant de la Deuxième guerre mondiale. De 1946 jusqu’à la deuxième moitié des années 1990, la FIPA comptait surtout parmi ses membres les grands producteurs agricoles des pays occidentaux. Ce n’est que vers la fin des années 1990 que la FIPA s’est ouverte aux pays du Sud en mettant en place des mécanismes d’adhésion adaptés aux capacités financières des organisations du Sud via le Comité de coopération pour le développement. Il est à noter que la FIPA a cessé ces activités en 2010 en raison de problèmes financiers et a été « recréée » en 2011 sous l’appellation d’Organisation mondiale des agriculteurs (OMA).

La nouvelle orientation de la FIPA (maintenant OMA) s’inscrit dans une logique visant à laisser plus de place aux OP du Sud. Ce type d’orientation n’est pas étranger aussi à l’émergence en 1993 d’une autre organisation internationale se voulant plus représentative des paysans, La Via Campesina. La Via Campesina a été créée au Brésil en se donnant pour mission de représenter les campesinos du monde entier, les petits producteurs agricoles et aussi les « sans terre ». Alors que la position de la FIPA a toujours été une position de collaboration avec les institutions inter-étatiques, notamment l’organisation des Nations Unies pour l’agriculture et l’alimentation, qu’elle a contribué à mettre sur pied, La Via Campesina s’est, dès ses origines, placé en opposition face au dogme néolibéral. Les OP ouest-africaines se situent au point de rencontre de ces deux dynamiques. Jusqu’à la dissolution de la FIPA en 2012, le CNCR, coordination nationale des OP sénégalaises, était ainsi en même temps membre de la Via Campesina et de la FIPA (le CNCR ne fait cependant pas actuellement partie des membres de l’OMA). Outre la Plateforme du Sénégal (CNCR), d’autres Plateformes nationales membres du ROPPA sont membres de La Via Campesina (Mali, Niger, Togo).

L.F. Que permet l’introduction relativement récente de la notion d’« agriculture familiale » dans les institutions internationales, tout particulièrement à la FAO ? D’autre part cette notion. si elle a été facteur de tensions n’a-t-elle pas aussi été facteur de convergences ?

La présence sur la scène internationale de ces deux organisations (OMA et Via Campesina) est une des manifestations tangibles des tensions internes existantes au sein même de la paysannerie dans le monde. Tensions entre les grands et les petits producteurs ; tensions entre ceux qui produisent pour l’exportation et les producteurs vivriers ; tensions entre les orientations visant l’intégration des petits producteurs au marché international et les orientations ciblant un certain niveau d’auto-suffisance alimentaire via des politiques de souveraineté alimentaire ; tensions aussi entre les projets qui visent l’intensification agricole via le modèle industriel et ceux qui proposent des modèles écologiquement intensifs.

Par-delà ces tensions cependant, ce qu’on peut remarquer est que pratiquement toutes les organisations d’agriculteurs parlent aujourd’hui de la nécessité de mieux protéger et soutenir l’« agriculture familiale » ou la « ferme familiale ». Dans le monde des institutions internationales aussi, l’agriculture familiale est devenue un terme usuel : la FAO a ainsi fait de l’année 2014 l’Année internationale de l’agriculture familiale. Le terme agriculture familiale implique de penser en termes de fermes (de quelque taille que ce soit) qui appartiennent à des familles par opposition à des fermes appartenant à des entreprises multinationales. Le « liant » entre les préoccupations des petits producteurs et des grands producteurs ; des vivriers et des exportateurs ; des paysans du Sud et du Nord devient alors l’exploitation familiale, la petite (ou plus grande) entreprise familiale. Le combat des paysans du monde entier aujourd’hui est en effet un combat pour la survie de l’exploitation/entreprise agricole familiale dans un contexte où la logique néolibérale et les dynamiques d’intégration (production-transformation-commercialisation) à l’oeuvre dans le système agroalimentaire mondial exercent des pressions importantes sur ce modèle.

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C’est dans cette perspective aussi qu’il convient d’appréhender les dynamiques et les logiques du mouvement paysan ouest-africain. Il ne s’agit pas d’un mouvement isolé au plan idéologique et au plan organisationnel, mais bien d’un mouvement qui participe à une réflexion plus large des exploitants familiaux quant à l’avenir de leurs exploitations et du modèle agricole qui le sous-tend. Les consultations régionales menées par la FAO en 2014, dans le cadre de l’Année internationale de l’agriculture familiale, s’inscrivent aussi dans cette perspective. Les préoccupations et propositions de ces consultations régionales ont donné lieu en octobre 2014 à un Forum mondial sur l’agriculture familiale qui s’est tenu sous l’égide de la FAO à Rome. Un dossier à suivre pour évaluer la capacité des OP à influencer les orientations générales des institutions internationales qui traitent des questions agricoles et alimentaires.

L.F. Dans le mouvement des travailleurs syndiqués, on remarque, au plan des solidarités internationales dans les pays du Sud et entre celles du Nord et du Sud, une alliance plus marquée avec des coopératives, l’activité des uns croisant celle des autres comme l’illustre bien Denise Gagnon dans un récent billet de notre blogue. Retrouve-t-on une tendance similaire chez les producteurs agricoles ?

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Les organisations paysannes ouest-africaines cherchent à influencer les pouvoirs publics et les institutions internationales au plan politique, mais mènent aussi, en effet, des actions collectives sur le plan économique par le biais de structures de type coopératif. Partout sur la planète, au Nord comme au Sud, à l’Est comme à l’Ouest, les organisations paysannes croisent le monde coopératif. Les paysans, surtout les petits, sont très souvent membres d’au moins une structure de type coopératif, que ce soit pour la mise en marché, l’achat d’intrants, le financement agricole, etc.

Avec les coopératives financières, les coopératives agricoles constituent la majorité des structures coopératives dans le monde. C’est donc dire que les questions liées à l’agriculture intéressent grandement le mouvement coopératif à l’échelle internationale. L’Alliance coopérative internationale (ACI) est par ailleurs en lien avec la FAO et l’OMA (ancienne FIPA) par le biais du Comité pour la promotion et l’avancement des coopératives (COPAC). Les réflexions menées par le mouvement coopératif dans les dernières années, notamment dans la période entourant l’Année internationale des coopératives (2012), participent au mouvement de réflexion sur les alternatives au modèle dominant. Bref, le mouvement coopératif constitue un allié de taille des mouvements paysans et ce, non seulement au plan politique (convergence de vues), mais aussi au plan économique. Plusieurs structures coopératives des pays du Nord se sont en effet dotées de structures de coopération internationale visant le développement coopératif dans les pays du Sud. Au Québec, SOCODEVI mène par exemple de tels projets depuis 1985 (Favreau et Molina, 2012). Depuis plusieurs années, au Québec, SOCODEVI s’est allié à la branche internationale de l’Union des producteurs agricoles (UPA DI) pour mener à bien des projets visant notamment le développement des capacités de mise en marché des OP dans les pays du Sud (Favreau et Molina 2014). Il faudra voir comment, dans les prochaines années, les OP ouest-africaines parviendront à tirer profit de cette convergence.

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L.F. Tu nous dis que le mouvement paysan d’Afrique de l’Ouest nous démontre son retour sur l’avant-scène non seulement au plan national mais également par un changement d’échelle de sa lutte dont certaines deviennent trans-frontalières. Peux-tu nous déplier un peu cette affirmation qui de prime abord surprend ? La coopération internationale de proximité peut-elle y être pour quelque chose ?

À partir du milieu des années 1990, alors que la dynamique de la mondialisation néolibérale s’accélérait, amenant dans la foulée une certaine perte de pouvoir des États en ce qui concerne l’orientation des politiques nationales, un grand nombre de mouvements sociaux ont multiplié leurs échelles d’action et ont de plus en plus investi l’échelle supranationale. Le mouvement paysan ouest-africain ne fait pas exception.

Ainsi, le mouvement paysan a multiplié, dans une période relativement courte, les échelles de lutte et de représentation. Dans la première partie des années 2000, les acteurs paysans ressentaient une certaine urgence d’agir puisque leurs gouvernements étaient en train de négocier à l’échelle de la CEDEAO un accord de libre-échange avec l’Union européenne (Accord de partenariat économique ou APE) qui aurait des incidences importantes pour les agricultures ouest-africaines. Les acteurs du ROPPA ont ainsi eu à élaborer de façon accélérée des analyses et des propositions, ainsi qu’une capacité de représentation, à même de faire entendre la voix des paysans dans ces négociations et d’influencer les gouvernements nationaux. Dans un contexte où les capacités du ROPPA et de ses membres étaient encore dans leur phase de développement, cela ne fut pas une tâche de tout repos. La trajectoire du mouvement paysan ouest-africain est unique en son genre puisqu’il s’agit d’un mouvement porté par des acteurs relativement peu organisés au plan politique avant les années 1990-2000. La multiplication des échelles de lutte ne constituait donc pas un « saut d’échelle » d’associations structurées à l’échelle nationale vers l’action collective à l’échelle transnationale. Il s’agissait plutôt d’une construction, dans une même temporalité, de multiples échelles de lutte par des acteurs paysans dont les réseaux de solidarités trans-frontalières étaient eux-mêmes encore en construction.

Réseau des organisations paysannes et de producteurs de l’Afrique de l’Ouest (ROPPA)


Le Réseau des organisations paysannes et de producteurs de l’Afrique de l’Ouest (ROPPA) a été fondé en juillet 2000 à Cotonou lors d’une rencontre qui a rassemblé une centaine de responsables paysans mandatés par des organisations faîtières issues de dix pays ouest-africains (Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Gambie, Guinée, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Sénégal, Togo). Dès la création du ROPPA, les membres se sont donnés pour objectif à moyen terme d’accueillir les faîtières de l’ensemble des pays de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). En l’occurrence, il ne manquait en 2012 que deux membres (Cap Vert et Nigeria) pour que l’objectif de membership soit atteint puisque les faîtières du Ghana et de la Sierra Leone sont devenues membres du ROPPA en 2006 et celle du Libéria en 2010. Lors de sa création, le ROPPA s’est donné pour mission principale la promotion et la défense de l’exploitation familiale dans les pays de la sous-région. Bien que d’apparition récente, le ROPPA, s’est d’ores et déjà imposé comme acteur incontournable dans la sous-région en ce qui concerne les politiques agricoles et les négociations entourant la libéralisation du commerce de produits agricoles.

Avant de chercher à se faire entendre des pouvoirs publics, les acteurs du mouvement paysan ouest-africain avaient développé un réseau d’OP autonomes ayant construit ensemble une compréhension collective des enjeux touchant les paysans de cette région du monde. L’approche participative développée par le mouvement paysan ouest-africain a été innovatrice : elle impliquait une consultation active des acteurs paysans sur leur propre avenir afin de construire des propositions proprement paysannes dans le cadre de la participation de leurs représentants aux structures de consultation établies par les pouvoirs publics nationaux et supra-nationaux. Un bémol cependant : si les organisations paysannes ouest-africaines sont effectivement parvenus à se faire reconnaître en tant qu’interlocuteurs des pouvoirs publics nationaux et à d’autres niveaux dans les deux dernières décennies, les résultats tangibles tardent à se faire sentir. Malgré des politiques agricoles régionales (à l’échelle de la CEDEAO) et nationales (Sénégal et Mali), les OP ne voient que très peu de mesures de mise en oeuvre concrètes de ces politiques. Au Mali, malgré une Loi d’orientation agricole dans laquelle des décrets d’application étaient enchâssés et à partir de laquelle un fonds de financement participatif fut créé, les paysans attendent encore les investissements promis par l’État.

La Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO)
La CEDEAO regroupe les quinze pays qui composent l’Afrique de l’Ouest politique soit : les onze pays côtiers situés entre le Golfe de Guinée et le fleuve Sénégal (Sénégal, Gambie, Guinée-Bissau, Guinée-Conakry, Sierra Leone, Liberia, Côte d’Ivoire, Ghana, Togo, Bénin, Nigeria) et les trois pays sahéliens de l’hinterland qui sont irrigués par le fleuve Niger (Mali, Burkina Faso, Niger). Le quinzième pays de l’espace CEDEAO est le Cap Vert, un tout petit pays insulaire au large du Sénégal qui regroupe à peine 500 000 habitants.

Parallèlement à ce mode d’action proprement politique, les OP ouest-africaines membres du ROPPA ont décidé, dans les dernières années, d’opérer un « virage économique ». Qu’est-ce à dire ? Que les OP comptent aujourd’hui s’investir davantage dans la création de structures collectives autonomes visant à réaliser les objectifs économiques des politiques agricoles qu’elles ont contribué à élaborer. La lutte politique n’est pas terminée, mais dans les prochaines années, cette lutte se fera de plus en plus sur le plan économique. Il s’agit de se donner collectivement les moyens de mettre en oeuvre une politique alternative mettant les producteurs agricoles au coeur du changement à effectuer à savoir des structures de mise en marché collective, des réseaux de production/consommation de proximité (circuits courts), des structures collectives d’achats de semences se situant hors des réseaux intégrés, etc.

Dans ce processus, la coopération internationale a le potentiel de jouer un rôle d’appui important. Parce que cet enjeu, celui de l’intégration et du contrôle croissant des multinationales sur les différentes composantes de la production agricole – en amont – et de la consommation de produits agricoles – en aval – dépasse le seul « monde en développement » pour affecter les agriculteurs familiaux du monde entier. Dans un contexte d’intégration croissante des structures de commercialisation à l’échelle internationale, les producteurs agricoles dits « familiaux », par opposition aux structures de production industrielles, voient leur pouvoir de négociation réduit au minimum. Les consultations régionales (Asie, Afrique, Amérique latine et Caraïbes, Europe, Amérique du Nord) entamées par la FAO dans le cadre de l’Année internationale de l’agriculture familiale (AIAF) révèlent en effet des préoccupations qui, malgré des contextes régionaux et nationaux forts différents, sont partagées par l’ensemble des agriculteurs familiaux de ces régions du monde.

L.F. De quelle manière la critique du modèle de développement néolibéral par les acteurs paysans s’est-elle mise en œuvre en Afrique de l’Ouest ?

Le mouvement paysan ouest-africain a fait oeuvre de pionnier en critiquant, à partir d’une vision du monde proprement paysanne, le modèle de développement tiré par les exportations mis en oeuvre depuis les Indépendances par les États ouest-africains, de même que le modèle néolibéral mis en oeuvre dans le secteur agricole depuis les années 1990 dans la foulée des Programmes d’ajustement structurel (PAS). De telles critiques étaient entendues auparavant de la part d’organisations de la société civile et d’organisations de coopération internationale parlant au nom des paysans, des ruraux et/ou des pauvres. Ce qui est nouveau avec l’émergence d’un mouvement paysan en Afrique de l’Ouest fut la volonté des paysans de « parler en leur propre nom ».

Ce changement de perspective amène un changement de ton. Ce que les paysans vont revendiquer n’est pas le commerce équitable, l’équité dans le commerce, l’effacement de la dette ou la réduction de la pauvreté, mais le soutien des États nationaux et des institutions interétatiques aux exploitations familiales qui constituent la majorité des exploitations en Afrique de l’Ouest. En fait, si on écoute bien, ce qu’on entend de la part des paysans est bel et bien un « appel d’État » et un appel démocratique.

Face à la perte de pouvoir des États au profit d’un libre-marché par ailleurs largement « imaginaire » (Stiglitz, 2010 et 2002) et face aux promesses non-tenues du développement tiré par les exportations agricoles, les paysans ouest-africains appellent leurs États à élaborer et à mettre en oeuvre des politiques agricoles et commerciales qui sont favorables aux paysans et aux exploitations familiales. Ce qui est revendiqué des pouvoirs publics est de deux ordres : 1) d’ordre défensif : on revendique que les États protègent les marchés nationaux/régionaux face aux importations et ce, au nom de la nécessité de protéger la capacité des exploitants familiaux à vendre leur production et ; 2) d’ordre offensif : on revendique un changement de paradigme des politiques agricoles en faveur du soutien public aux exploitations familiales.

Bref, le problème est que la logique développementaliste prévalant dans les années 1960 70 et la logique de libre marché depuis les années 1980-1990 appréhendaient toutes deux la question alimentaire comme une question « secondaire » c’est-à-dire que « le problème de la faim sera résolu lorsque la richesse (des nations et des entrepreneurs) sera augmentée » ou encore qu’il « sera résolu par une productivité accrue ». Dans ce contexte, le propre des mouvements paysans contemporains, y compris le mouvement paysan ouest-africain, est de remettre la question de la faim au coeur de la réflexion, d’en faire une question « primaire » et d’ainsi questionner la capacité des systèmes alimentaires à atteindre leur premier objectif : nourrir la population. Mais ce qui est remis en question aussi est la capacité de l’agriculture, sur un territoire donné, à assurer des revenus décents aux producteurs de denrées alimentaires. « Pour que nos systèmes alimentaires soient en mesure d’éliminer la faim et la pauvreté extrême, un changement de cap est nécessaire », disent les acteurs paysans, et ce changement de cap devra passer par une re-territorialisation des systèmes alimentaires.

L.F. Les enjeux sont tels que l’objection qui vient est à l’effet que le mouvement paysan à lui seul ne peut y arriver. Sur quels alliés peut-il miser ?

Depuis le milieu des années 1990, les impacts environnementaux de la globalisation de nos systèmes alimentaires préoccupent aussi grandement les organisations écologistes. La question écologique et ce qu’elle implique pour la capacité future de la planète à nourrir ses habitants a remis l’agriculture au centre des préoccupations internationales. Comment, en 2050, en 2100, allons-nous parvenir à nourrir l’humanité dans un contexte où les spécialistes du climat prévoient non seulement une augmentation du nombre de phénomènes climatiques extrêmes dans les prochaines décennies, mais aussi une hausse des températures moyennes qui aura pour conséquence de réduire la productivité de l’agriculture ? D’un côté, la réponse est technique : il faut accélérer la recherche sur les semences (notamment les OGM) et les intrants chimiques afin d’accroître la productivité de la terre. Il faut, en clair, une deuxième Révolution verte afin de « forcer » la terre à produire plus par le biais de technologies et de techniques agricoles améliorées. Quant à l’environnement, il faut là aussi accélérer la recherche afin de trouver des solutions techniques (séquestration du carbone, etc.) et financières (bourse du carbone, responsabilité sociale des entreprises, etc.) qui nous permettront de réduire la pollution et le réchauffement du climat. De l’autre côté, la réponse est plus globale : il faut repenser nos modèles de développement et nos modes de consommation afin de réduire notre empreinte écologique et d’assurer une meilleure répartition des ressources (y compris des aliments et des ressources monétaires) à l’échelle de la planète. Alors que les organisations d’agriculteurs adhéraient auparavant largement à la vision techniciste de la production agricole, les transformations du système alimentaire mondial dans les dernières décennies ont poussé la réflexion dans une autre direction. Si tous les acteurs s’entendent pour dire que l’agriculture doit être plus intensive si nous voulons collectivement assurer la sécurité alimentaire des populations dans les prochaines décennies, la question écologique posée par la perspective annoncée des impacts des changements climatiques sur la production agricole mondiale a fait passer dans le discours la notion d’« agriculture écologiquement intensive » (Griffon, 2006).

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L’enjeu écologique a ainsi imposé un nouvel ordre du jour aux agences de l’ONU qui ont un mandat agricole et alimentaire. La crise alimentaire de 2008 a accéléré substantiellement ce processus. L’Organisation des Nations Unies pour l’agriculture et l’alimentation (FAO) et le Fonds international de développement agricole (FIDA) ont ainsi mené de nombreuses réflexions sur l’avenir de l’agriculture dans les dernières années et ce, en invitant les OP – dont le ROPPA – à contribuer activement au processus réflexif et prospectif. Combiné aux réflexions en cours sur l’avenir de l’agriculture familiale, ces processus apparaissent avoir le potentiel de contribuer à créer un nouveau paradigme dans la réflexion sur les modèles agricoles et alimentaires.

L.F. Comment se présente aujourd’hui ce défi de la re-territorialisation des systèmes alimentaires portée par le mouvement paysan ?

Les mobilisations paysannes ouest-africaines des deux dernières décennies appellent effectivement à une re-territorialisation de systèmes alimentaires fragilisés par l’approfondissement de la logique néo-libérale dans le secteur agricole. Cet appel à la re-territorialisation implique que les États nationaux retrouvent une capacité d’agir en ce qui concerne leur politique alimentaire et ce, en agissant notamment au niveau de leur politique agricole. Dans un contexte où, à l’échelle mondiale, l’approfondissement du libre échange tend plutôt à réduire la capacité d’agir des États, cela ne va pas de soi. Un système alimentaire territorialisé implique que, sur un territoire donné (local, régional, national), la production et la consommation de denrées alimentaires soient reliées de façon à assurer à la fois des débouchés et des revenus suffisants aux producteurs de denrées alimentaires tout en cherchant à satisfaire une part croissante des demandes alimentaires par la production locale. Pour qu’un tel système fonctionne, pour qu’il arrive à résoudre les problèmes de la faim et de la pauvreté extrême, la présence d’États ayant la capacité et la volonté de soutenir ses différentes composantes par des politiques publiques territorialisées est essentielle.

C’est dans cette perspective que les organisations paysannes ouest-africaines appellent depuis plus d’une décennie leurs États à soutenir l’émergence et le développement de systèmes alimentaires territoriaux durables par le biais d’un appui structurant aux exploitations familiales qui, disent-ils, sont les structures les plus à même de répondre aux besoins alimentaires des populations sises sur un territoire donné.

Dans le secteur agricole et agroalimentaire comme dans de nombreux autres secteurs, les entreprises collectives (coopératives, mutuelles et associations) sont au premier rang des initiatives concrètes – et ancrées dans des territoires – qui cherchent à concilier le développement économique, l’équité sociale et la protection des écosystèmes (Favreau et Hébert, 2012). Les exemples sont nombreux. Ils incluent notamment :

  1. Des stratégies de mise en marché collective développées par des associations de producteurs agricoles ;
  2. Des stratégies d’approvisionnement de proximité permettant la mise en réseau des producteurs des zones rurales et péri-urbaines et des consommateurs des zones urbaines ;
  3. Des structures coopératives de financement des activités agricoles.

Des démarches de ce type devraient sans doute être soutenues en priorité par les États pour qu’émergent et se développent des systèmes alimentaires territorialisés et durables. Pour soutenir ces démarches, les États peuvent ainsi choisir de mettre en oeuvre des politiques d’achat de produits locaux par les institutions publiques, financer la construction d’infrastructures rurales permettant la première transformation et le transport des denrées alimentaires vers les sites de consommation, etc. Il n’y a pas là de recette miracle, mais une approche innovante, transversale et ancrée dans des territoires.

À l’orée des années 2000, les Objectifs du millénaire pour le développement (OMD) avaient soulevé de nombreux espoirs. Au premier chef, l’espoir que ce deuxième millénaire s’amorce par la libération de l’humanité des fléaux intolérables que sont la faim et l’extrême pauvreté. Alors que nous approchons de l’échéance de 2015 pour la réalisation des OMD, ces espoirs ont été en grande partie déçus. Notre monde n’a jamais été aussi riche, mais près de la moitié de cette richesse (110 000 milliards USD) est détenue par une poignée d’individus représentant moins de 1% de la population de la planète (Oxfam international, 2014). Au même moment 1,2 milliards de personnes, dont 400 millions d’enfants, vivent dans une pauvreté extrême (moins de 1,25 USD par jour). Nous n’avons jamais, dans notre histoire, produit autant de denrées alimentaires (Brunel, 2009). Pourtant, plus de 842 millions de personnes dans le monde, soit une personne sur sept, ne mangent toujours pas à leur faim. Paradoxe des paradoxes, les pauvres et ceux qui ont faim sont à plus de 75% des ruraux et la plupart (65%) sont des producteurs de denrées alimentaires (Olinto et al., 2013). Cela, dans la perspective des acteurs paysans que nous avons rencontré au cours de nos enquêtes, devrait être le point de départ – et le point d’arrivée – de la réflexion autour du Programme de développement post-2015.

L.F. En guise de conclusion provisoire, que serais-tu portée à avancer dans la conjoncture internationale actuelle ?

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Dans la foulée de l’Année internationale de l’agriculture familiale (2014) et des réflexions en cours pour l’élaboration d’un programme pour le développement post-2015 au sein des institutions de l’ONU, le moment est propice à un changement de paradigme en ce qui concerne les questions de la faim et de la pauvreté extrême. Une approche fondée sur le renforcement de systèmes alimentaires locaux permettrait de répondre en grande partie à ces deux objectifs. Pour que le programme de développement post-2015 parvienne à éliminer la faim et l’extrême pauvreté, il faut impérativement rétablir la capacité d’agir des États afin qu’ils soient en mesure de soutenir les démarches visant à renforcer les systèmes alimentaires locaux.

C’est, à mon avis, dans une telle perspective que doit être envisagée le double rôle de la coopération internationale dans ce programme de développement : 1) militer pour le retrait de l’agriculture des ententes commerciales internationales, pour la reconnaissance du droit à l’alimentation et le respect de la souveraineté alimentaire et ; 2) soutenir les initiatives des États, des organisations paysannes, des entreprises collectives et, plus largement, de la société civile pour développer des systèmes alimentaires territorialisés et durables.

Pour en savoir plus

  • Brunel, S. (2009). Nourrir le monde. Vaincre la faim, Paris : Larousse.
  • Develtere, P., I. Pollet et F. Wanyama (dir.) (2009). L’Afrique solidaire et entrepreneuriale. La renaissance du mouvement coopératif africain, Bureau international du travail et Institut de la Banque mondiale.
  • Fall, A.S. et L. Favreau (dir.) (2007). L’Afrique qui se refait Initiatives socioéconomiques des communautés et développement en Afrique noire, Presses de l’Université du Québec, 414 pages.
  • Favreau, L. et E. Molina (2014). La solidarité internationale du mouvement des agriculteurs québécois. L’expérience de l’organisation UPA Développement international (UPA DI), Longueuil, CRDC/UPA DI.
  • Favreau, L. et E. Molina (2012). Le mouvement coopératif québécois et la solidarité internationale : l’expérience de SOCODEVI, Rimouski : ARUC Développement territorial et coopération.
  • Favreau, L. et M. Hébert (2012). La transition écologique de l’économie, Québec : PUQ.
  • Griffon, M. (2006), Nourrir la planète. Pour une révolution doublement verte, Paris : Odile Jacob.
  • McSween, N. (2015). L’émergence et le développement de solidarités paysannes transnationales dans l’espace ouest africain : une lecture à partir du Sénégal et du Ghana, thèse de doctorat, Université du Québec en Outaouais.
  • McSween, N. (2011) Nourrir le monde, nourrir l’Afrique, les luttes paysannes ouest-africaines mises en perspective. Billet du blogue de la CRDC à l’adresse suivante : http://jupiter.uqo.ca/ries2001/carnet/spip.php?article62
  • Olinto, P., K. Beegle, C. Sobrado et H. Uematsu (2013). The State of the Poor : Where are the Poor, Where is Extreme Poverty Harder to End, and What is the Current Profile of the World’s Poor ?, Economic Premise Note no. 125. Washington : Banque mondiale.

[1On peut obtenir le document de la thèse en fichier numérique en allant sur le site de la CRDC à la page d’accueil : http://w3.uqo.ca/crdc/


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