Carnet de Louis Favreau
Chaire de recherche en développement des collectivités (CRDC)

La finance solidaire québécoise peut-elle servir de levier dans des communautés du Sud ?

lundi 9 février 2015 par Louis Favreau

À quoi pourrait ressembler un futur Fonds québécois d’investissement solidaire (par prêts et garanties de prêts) dédié aux économies du Sud [1] ? Essai d’illustration et de démonstration à partir de cinq expériences pour comprendre ce que peuvent faire des fonds apparentés au projet sur lequel l’AQOCI travaille d’arrache-pied ces temps-ci [2] . Quatre critères principaux ont servi à les sélectionner de manière à faire apparaître par delà leur tronc commun la diversité : 1) le milieu rural et le milieu urbain ; 2) les pays et les continents (dans ce billet des pays d’Amérique latine et d’Afrique de l’Ouest) ; 3) les principaux porteurs au Sud qui sont soit une ONG, une organisation paysanne, une coopérative ou une association à vocation économique ; 4) la base sociale principale des projets : des femmes, des familles paysannes, des résidents de quartiers populaires ou des habitants de communautés rurales.

Préambule : la microfinance, une arnaque ou un levier [3] ?

Au départ, mentionnons que la microfinance peut être une arnaque. Ou elle peut être un levier. Il faut d’abord départager certaines choses, notamment la provenance des fonds qui sont prêtés. Il y a en effet une importante différence entre les institutions de microfinance (IMF) qui prêtent de l’argent venant de banques privées ou d’institutions financières internationales, et celles qui misent sur une épargne locale qui est ensuite réinvestie dans la collectivité par le biais, entre autres, de micro-prêts.

Cette microfinance solidaire est issue de la mouvance coopérative. Elle est intéressante parce qu’elle questionne la place du « privé » dans ce secteur et ses taux d’intérêts usuraires. Elle se définit comme une alternative. Par exemple, au Québec, Développement solidaire international (DSI) et la Caisse d’économie solidaire Desjardins, deux organisations liées à la Confédération des syndicats nationaux (CSN), sont de cette mouvance.

Contrer la dépendance des communautés

La microfinance solidaire est un outil d’épargne pour le développement. Dans un contexte où les collectivités locales craignent de plus en plus de perdre leur souveraineté sur l’économie de leur territoire en raison de la menace que les multinationales font peser sur elles, l’idée de renforcer une économie de proximité – ancrée dans les territoires, axée sur les besoins et disposant de règles prudentielles – est perçue comme un espoir, notamment parce que cette économie est plus faiblement exposée à la concurrence mondiale. C’est le cas, par exemple, de l’agriculture biologique, des services locaux de santé, de la production et de la distribution de l’électricité. Elle est un levier pour contrer la dépendance des communautés.

Au Sud, cette pratique existait depuis longtemps, mais c’est à la fin des années 1990 que le succès du microcrédit a ouvert la porte au développement de la microfinance fondée la plupart du temps sur le modèle coopératif, cette dernière englobant toute une gamme de services financiers à destination des communautés concernées : épargne, crédit, assurances, systèmes de prêts rotatifs, fonds d’investissement dédiés aux PME locales, etc. Le besoin lié à cette dynamique : le fait que la majorité des populations concernées manque de patrimoine, de revenus fixes et de relations pour obtenir du crédit. Et pourtant elles ont un droit strict d’accès à des services financiers de proximité. Au Québec, les caisses Desjardins ne sont-elles pas nées de ce besoin-là au début du 20e siècle ? Mais comment la microfinance solidaire fonctionne-t-elle concrètement au Sud ? Récit de cinq expériences que nous avons sélectionnées pour les fins de ce texte.

Récits de quelques expériences pertinentes au Sud

1. Services financiers en milieu rural : la CAAP en Equateur

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Caractéristiques : des communautés rurales ; le porteur : une ONG nommée Centro Andino ; le développement de services financiers à l’initiative de l’ONG : la CAAP laquelle est un réseau de coopératives rurales d’épargne et de crédit ; des prêts en deçà des taux du marché ; la contribution internationale d’un investisseur social : la SIDI société française d’investissement liée à l’ONG Terre solidaire, fait un prêt de $200 000 sur 3 ans.

Depuis 1996, l’ONG équatorienne Centro Andino développe un programme d’appui aux coopératives rurales d’épargne et de crédit et le soutien au renforcement de leurs capacités et de leur autonomie en travaillant sur plusieurs registres :

  • La croissance de leur capital propre par la captation de l’épargne locale ;
  • La formation des équipes (finance, comptabilité) et des élus (coopérativisme, cadre légal) ;
  • L’accès aux ressources externes, notamment publiques ;
  • L’amélioration de leur système de gestion
  • La mise en réseau

Par ce travail de renforcement des capacités, les coopératives ont progressivement gagné en crédibilité et en efficience et bénéficié d’une bonne image auprès de leurs membres, qui se sentent véritablement partie prenante et apprécient leurs services (sécurité de l’épargne, souplesse des crédits). Ainsi, entre 2006 et 2010, le projet est passé de 10 000 à près de 60 000 bénéficiaires, et la demande locale de crédit a fini par dépasser les capacités des coopératives (notamment au moment des semailles). C’est pourquoi le Centro Andino a décidé de créer en 2011 un outil de refinancement, la Cooperativa Alternativa de Acción Popular (CAAP), faîtière qui regroupe aujourd’hui 17 coopératives.

La CAAP fournit aux membres des prestations d’assistance technique (gestion des risques, contrôle interne), mais aussi un service original d’épargne et de crédit : les dépôts à terme effectués par les coopératives sont rémunérés, et s’ajoutant aux fonds propres de CAAP, permettent à la faîtière d’octroyer des crédits à ses membres, d’un montant qui peut atteindre 100 000 $. En Equateur, les coopératives se refinancent habituellement à un taux compris entre 13 et 15% par an. Grâce à cette gestion coordonnée et solidaire de leur trésorerie, les membres de CAAP bénéficient de prêts à un taux attractif de 9%.

La SIDI a établi un premier contact avec le Centro Andino en 2010, via le fonds FOPEPRO. Dès la création de la CAAP, la SIDI a été sollicitée pour appuyer son développement. Elle a validé en 2012, l’octroi d’un prêt de 200 000 $ sur trois ans, lequel est venu renforcer considérablement les ressources financières de la faîtière. Elle a appuyé la CAAP pour sa mise en conformité à la nouvelle loi « d’économie populaire et solidaire », qui régule et encadre plus sévèrement les coopératives, et a exigé un travail sur les statuts, le manuel de procédures interne et les outils de reporting avec notamment la production pour chacun des membres d’un bilan social. Source  : SIDI, Rapport annuel de 2012.

2. Réseau de banques communautaires en milieu urbain au Brésil

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Caractéristiques  : des quartiers populaires ; le porteur : une association d’habitants ; des prêts pour soutenir de petites entreprises locales ; une monnaie sociale ; des banques communautaires regroupées par une IMF, la banque Palmas. Projet lancé en 1998.

Palmas est une organisation née à Conjunto Palmeiras, une favela de 30 000 habitants au nord du Brésil, qui comprend aujourd’hui quarante-six banques communautaires adossées à une institution de microfinance (IMF) qui les regroupe, la banque Palmas, une monnaie locale et un institut qui travaille à exporter le modèle.

Conjunto Palmeiras a été peuplée dans les années 1970, par des familles qui avaient été expulsées du centre-ville de Fortaleza et relogés de force par les autorités à vingt kilomètres de la ville. Dans la même décennie, des familles en provenance des régions rurales s’installent aussi dans la favela. Début 1980, une association des habitants de la favela se met en place, l’ASMOCONP (l’Association des habitants du Conjunto Palmeiras). Pendant les années 1980 et 1990, les habitants se mobilisent, forment un centre de maternité communautaire, militent pour avoir des conditions de vie plus décentes, et réussissent à trouver le financement pour améliorer leurs conditions et urbaniser le quartier.

La Banque Palmas est créée en 1998 par l’ASMOCONP pour fournir du microcrédit aux habitants. En 2002, la monnaie sociale Palmas est lancée, et sert à acheter dans les commerces du quartier uniquement. L’objectif derrière cette initiative est de construire l’offre et la demande du quartier, donc de combiner monnaie locale et microcrédit pour aider la mise en place de petites entreprises et relocaliser les échanges. La banque appartient à la communauté et est gérée de façon démocratique. Depuis sa création et en raison de son succès, le modèle de la Banque a été répliqué de nombreuses fois au Brésil et au Venezuela.

Le système Palmas a été reconnu internationalement et a gagné plusieurs prix prestigieux, tels que le Prix des Objectifs de Millénaire pour le Développement, le prix Orilaxé de l’UNESCO, et le prix Visionaris.
Source : Cahier d’initiatives, 3e édition, Rencontres du Mont-Blanc http://www.bancopalmas.org.br/

3. Burkina Faso • La gestion communautaire des ordures ménagères

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Caractéristiques  : des quartiers populaires ; une coordination de coopératives et d’associations de concert avec la municipalité ; un réseau de caisses populaires. Lieu : Ouagadougou, Burkina Faso. Projet lancé en 1993. Nombre d’employés : plus de 400 dans 30 associations de précollecte des ordures.

La croissance chaotique des grandes villes d’Afrique pose des problèmes de sanitation, notamment en ce qui concerne la gestion des ordures ménagères. Des associations dans la capitale burkinabée témoignent de solutions structurantes à ce problème par la prise en charge de la collecte des ordures par la communauté.

Au début des années 1990, la municipalité de Ouagadougou est incapable de gérer les ordures qui abondent dans la ville étant donnée la croissance rapide et anarchique de celle-ci. En effet, la population a pratiquement doublé entre 1985 et 1995, avec l’exode rural qui entraîne l’installation d’habitations sans aménagement durable à la périphérie de la ville. Les infrastructures municipales deviennent rapidement insuffisantes, entraînant une dégradation des conditions sanitaires. Le Centre Régional pour l’Eau Potable et l’Assainissement (CREPA) initie en 1993 deux projets pilotes dans le domaine de la gestion des ordures ménagères, dont le premier se situe à Ouagadougou, dans le quartier défavorisé de Wogodogo.

Ce projet pilote a à lui seul engendré la création d’une trentaine d’associations, dont celle de Lagem Yam, employant quelque 400 personnes. Ces associations de précollecte des ordures se sont regroupées sous la Coordination des coopératives et associations pour l’assainissement et la valorisation des déchets (CAVAD) afin de mener des actions collectives pour la sensibilisation et la mise en place de mesures incitatives pour que les ménages souscrivent auprès d’une de ces associations pour la collecte de leurs ordures.

La municipalité s’est également appropriée l’approche de la gestion communautaire des ordures ménagères en créant en 2002 une brigade verte, formée en association et composée de femmes chargées de la salubrité et de la voirie. La brigade verte a employé des milliers de femmes depuis sa création et les femmes membres profitent également d’un compte d’épargne ouvert auprès du réseau des caisses populaires. Elles sont donc des milliers à pouvoir profiter de ressources financières afin de développer des activités rémunératrices. La brigade verte a d’ailleurs été soulignée en tant que meilleure pratique par UN-Habitat en 2006 et le projet de gestion communautaire des ordures ménagères de Ouagadougou a été souligné comme faisant partie des meilleures pratiques par UN-Habitat en 2008. Suite aux enseignements tirés du projet pilote de Wogodogo, le CREPA a instauré un projet similaire dans le quartier St-Michel de la ville de Cotonou au Bénin. Le projet a également entraîné la floraison d’expériences d’organisations communautaires de gestion des ordures ménagères à plusieurs endroits en Afrique Centrale et de l’Ouest.
Source  : Cahier d’initiatives, 3e édition, Rencontres du Mont-Blanc, p.51

4. Une coopérative agricole de caféiculteurs : la CAC la Florida au Pérou

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Caractéristiques  : des communautés rurales ; le porteur : une coopérative de caféiculteurs ; enjeu : la commercialisation collective de produits agricoles ; le développement d’une filiale de services financiers à l’initiative de la coopérative ; prêts en deçà des taux du marché. Lieu : Pérou. Contribution internationale : un investisseur social, la SIDI qui entre au capital de la filiale et fournit de l’accompagnement technique (planification stratégique, etc.)

La Coopérative Agricole de Caféiculteurs (CAC) la Florida a eu pour objectif depuis sa création, en 1966, d’assurer la commercialisation collective de la production de ses membres, de petits producteurs. Depuis la fin des années 90, la CAC a cependant diversifié son activité pour assurer à ses membres un revenu plus élevé et plus sûr :
a) elle travaille à la qualité de la production, en s’orientant vers la vente de cafés spéciaux (bio, équitable) ;
b) elle s’est dotée d’unités de transformation pour assurer elle-même ce travail et en tirer les bénéfices ;
c) elle a développé ses compétences à l’export pour multiplier ses débouchés.

Enfin, la CAC a souhaité « parvenir au développement intégral des membres, des familles et des communautés à travers la formation solidaire, l’efficacité dans la production et la commercialisation du café, un service d’assistance technique efficace en harmonie avec l’environnement tout comme une gestion entrepreneuriale et sociale efficaces ». Pour ce faire, elle a créé un centre de formation, participe financièrement au développement communautaire d’infrastructures (routes, accès à l’eau…) et a créé un comité de valorisation du rôle des femmes.

La SIDI appuie la CAC depuis 2004. Elle a tout d’abord financé plusieurs campagnes de café, puis a participé à la création de sa filiale de services financiers ruraux, CREDIFLORIDA, en entrant à son capital et avec l’appui d’une assistance technique suivie. Enfin, elle participe aux travaux de planification stratégique de la CAC. Dans ce contexte, la CAC a demandé l’appui de la SIDI de l’aider à réfléchir à sa dimension sociale, afin de garantir la viabilité sociale de son action pour les membres. Le travail en commun de diagnostic, puis de capitalisation, s’est achevé en 2011 après un processus de caractérisation, par zone géographique, des unités familiales selon leur niveau de vulnérabilité. Deux études ont été réalisées, la seconde ayant permis de mesurer les premiers effets des changements opérés au sein de la CAC à la suite des premières recommandations de la SIDI.

Ce travail, mené en collaboration permanente avec les dirigeants élus, a permis à la coopérative d’intégrer les préoccupations sociales des membres dans sa planification stratégique, dès 2008, notamment sur les questions de renforcement des capacités financières des membres (par la formation), la diversification de la production (grâce aux prêts de CREDIFLORIDA), et l’amélioration des infrastructures, de l’accès à la santé, à l’éducation, à l’énergie électrique, à l’eau potable, à l’information et au marché. Les liens entre élus et membres ont aussi été améliorés (désignation d’un délégué par zone chargé de représenter les membres à l’AG), pour une meilleure appropriation de ces problématiques.

La CAC la Florida a pleinement intégré les outils et pratiques développés avec la SIDI dans sa démarche et son processus de décision à tous les niveaux de ses instances. Elle dispose maintenant des informations et des compétences lui permettant d’analyser la dimension sociale de ses interventions, notamment en direction de ses membres les plus vulnérables. Elle souhaite désormais se doter d’un outil de pilotage de sa performance sociale (donc des résultats sociaux obtenus par rapport à ses objectifs et aux moyens mis en oeuvre) : c’est le sens de sa demande d’appui formulée en 2011 à l’adresse de la SIDI [4] .
Source  : SIDI, Rapport annuel 2011

5. Le solaire dans des villages grâce à une organisation paysanne au Sénégal

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Caractéristiques  : des communautés rurales ; le principal porteur : une organisation paysanne ; enjeu : la mise sur pied d’une entreprise de panneaux solaires ; une caisse rurale d’épargne et de crédit ; des mutuelles de solidarité dans les villages. Un investisseur social, la SIDI : entrée en capital dans l’entreprise. Lieu : Sénégal, région de Thiès.

La SIDI est entrée au capital de KAYER au Sénégal, dans le cadre de l’institutionnalisation de l’atelier solaire de l’UGPM (Union des groupements paysans de Meckhé, 5 000 membres dont les 2/3 sont des femmes et 2 050 exploitations familiales). KAYER est une entreprise de promotion, d’installation et de maintenance de panneaux solaires capitalisant sur des partenariats avec 90 « mutuelles de solidarité ». KAYER vise à donner accès à une énergie propre et à bon marché aux paysans sénégalais dans les zones où le réseau électrique est absent.

Au Sénégal, dans la région de Thiès, à trois heures de route de Dakar, des paysans bénéficient ainsi de l’électricité photovoltaïque grâce à leurs « mutuelles de solidarité » (MUSO), toutes fédérées par une coopérative rurale d’épargne et de crédit : plate-forme de pompage solaire pour irriguer la terre communautaire ; transformation de leurs produits agricoles (aubergines, choux, gombos, tomates, papayes et oignons) ; conservation ou stockage de leurs produits ; éclairage public par l’alimentation en lampes de basse consommation dans les petites rues des villages ; congélateur communautaire pour refroidir médicaments, aliments, jus de fruit maison ; recharge des téléphones mobiles ; etc. Tout cela nécessite de l’énergie dans une région où le solaire est à son meilleur car elle dispose de 365 jours de soleil par année. Comment faire quand le réseau public d’électricité ne s’y rend pas et qu’il n’y a aucun espoir de son extension à de tels villages dans la prochaine décennie. La réponse a pris forme en 1995.

À l’origine du projet, un partenariat de l’UGPM avec l’ONG française Terre solidaire par l’intermédiaire d’un prêt d’un investisseur social, la SIDI. Au Sénégal, mentionnons qu’il n’y a que 16% de la population rurale qui a accès à l’électricité (et à peine 10% en Afrique de l’Ouest). L’UGPM jugeait que les produits pétroliers offraient des prix nettement prohibitifs sans compter qu’ils sont émetteurs de CO2. Une telle initiative en changeant d’échelle pourrait devenir une véritable alternative aux énergies fossiles pour des centaines de milliers de familles des pays de l’Afrique de l’Ouest.
Source : Infolettre de Terre solidaire, ONG française sur Oikos

Mise en perspective sur les conditions de réussite

Ces cinq exemples laissent d’abord entendre que le soutien financier est toujours doté d’une forme ou l’autre d’accompagnement. Cet accompagnement peut prendre la forme d’une création ou d’une consolidation de services financiers d’organisations (que ce soit une ONG, une association, une coopérative ou une organisation paysanne). Il peut alors faire émerger une véritable finance communautaire locale, favoriser la professionnalisation des services, fournir des entrées au capital d’entreprises...Et bien d’autres choses. Voyons de plus près les conditions de la réussite sur la base de ces récits.

De quelques conditions de réussite

La mise sur pied d’une chaîne financière de solidarité nécessite la réalisation d’une série de conditions bien pratiques. Car au Nord comme au Sud, on ne s’improvise pas micro-entrepreneurs. Il faut bien sûr pouvoir bénéficier d’un prêt pour démarrer les choses mais sans formation adéquate par exemple au métier d’agriculteur, à la commercialisation collective de produits de la terre, au développement de petites entreprises dans un quartier ou de mutuelles d’épargne et de crédit....cela n’aboutit pas à des projets viables.
En effet, l’expérience globale démontre que tous les projets n’aboutissent pas. Il faut donc bien cerner les conditions pour que la réussite soit au rendez-vous. Le soutien technique, financier et de gestion est nécessaire. Mais il est également essentiel que des structures locales au Sud naissent ou se consolident là où il y en a parce qu’elles sont ou deviendront elles-mêmes des outils financiers (banques sociales, caisses d’épargne et de crédit...) du développement de leurs communautés en démultipliant leurs activités productives.

Elles doivent aussi être aidées par des OCI, dans une visée de pérennité institutionnelle, technique et financière. On ne le dira jamais assez, le tissu économique local est un préalable au développement à plus grande échelle. La création par le bas mais vers le haut de coopératives d’épargne et de crédit ou de mutuelles est historiquement démontrée comme ce fut le cas de l’expérience dans de nombreux pays du Nord, que ce soit Desjardins au Québec au début du 20e siècle ou d’autres expériences similaires en Europe (Raffaisen en Belgique et en Allemagne, etc.). Uniquement par le haut, ça ne marche pas (Develtere, 1998). Uniquement par le bas, par le développement local, les promoteurs s’essoufflent. De plus l’initiative devient vite récupérable par d’autres. Par le bas vers le haut c’est-à-dire en fédérant les initiatives pour qu’elles puissent être accréditées par les pouvoirs publics et autres institutions, là les chances que çà fonctionne sont meilleures.

De nombreuses expériences d’OCI de par le monde tout comme celles d’OCI québécoises que nous avons suivi de plus près telles SOCODEVI, DID ou UPA DI sur plusieurs décennies ou celle d’une ONG française comme Terre solidaire et de sa société d’investissement, la SIDI, en font la démonstration.

Pour faire une histoire courte, en se référant à ces différentes expériences, les conditions de base pour le succès d’un projet structurant et ambitieux comme celui-ci sont les suivantes :

  • Disposer d’un capital relativement modeste mais à la hauteur des attentes (l’excès d’argent est pire que son défaut) ;
  • S’inscrire dans un territoire à petite et moyenne échelle permettant d’avoir un contrôle accru sur les opérations et un impact ciblé ainsi qu’un travail de proximité dans les communautés afin de développer l’autonomie des partenaires locaux ;
  • Développer une capacité de fédérer les initiatives locales dans des ensembles cohérents, avec des horizons de taille suffisante pour les faire grandir ;
  • Avoir une bonne connaissance de l’économie populaire qui est une économie prévalente dans nombre de pays du Sud y compris dans les économies émergentes. En d’autres termes, mieux cerner cet espace économique et ses réelles possibilités en dépit de son caractère plus ou moins de précaire (Fonteneau et alii, 1999). De cette façon les organisations de soutien au développement d’entreprises collectives pourront être mis au service de micro-entrepreneurs individuels lesquels éventuellement peuvent par la suite être dirigées vers des activités plus collectives (de commercialisation ou de transformation comme c’est le cas de petits agriculteurs ou de mise en réseau de petits commerçants comme c’est le cas dans des quartiers populaires en processus d’organisation) ;
  • Avoir très clairement en perspective de sortir d’une économie de survie ou de subsistance vers une économie de développement, une économie génératrice de revenus. En d’autres termes, une économie qui permet aux familles de franchir le seuil de pauvreté et donc favorise l’éducation des enfants et l’accès à des soins de santé.
  • Travailler à la construction ou la consolidation de structures intermédiaires (banques solidaires ou sociales, des IMF) ;
  • Développer un relation d’affaires entre les OCI concernées et ces institutions financières autour des projets mis de l’avant.

Finalement, dans tous les projets, trois démarches doivent être simultanément initiées et organisées en disposition croisée :

  1. D’abord opérer un travail de repérage et, éventuellement, d’accompagnement d’organisations sur le terrain au Sud collaborant avec des OCI du Québec.
  2. Développer une politique d’investissement inspirée de la finance solidaire et de ses valeurs, c’est-à-dire un fonds d’épargne et de placement géré selon les règles prudentielles des institutions financières coopératives et des fonds de travailleurs et misant sur les OCI. Le trio que nous fournit Terre solidaire, la SIDI et le Crédit coopératif en France en est un bel exemple (Sibille, 2013) ;
  3. Développer une Société québécoise d’investissement/cautionnement devenant un investisseur social soutenant, en cofinancement, la capitalisation des organisations et/ou des entreprises du Sud.

Conclusion

Bref, finances solidaires et solidarité internationale peuvent se conjuguer : l’épargne pour le développement est un des ingrédients indispensables pour changer d’échelle et nous tirer tous et toutes vers une autre mondialisation. Mais il faut que cette épargne soit placée aux bons endroits pour que ce soit tout à la fois viable économiquement et socialement utile. Les conditions de la réussite existent même si des obstacles importants sont toujours présents : faible intérêt des pouvoirs publics ou, pire, un régime autoritaire dans certains pays ; institutions financières privées entrant en concurrence avec ces initiatives dans d’autres limitant ainsi leur portée ; sécurité physique des personnes et des organisations en raison de conflits récurrents dans certaines régions du monde ou en raison de risques climatiques, etc..

« Une économie autrement », une « économie non capitaliste de marché », pour parler dans les termes de R. Petrella (au Sommet international des coopératives de 2012), ne se décrète pas. Elle se bâtit d’abord dans des initiatives socioéconomiques citoyennes liées à des mouvements sociaux. Et pour se développer à plus grande échelle, il faut une volonté politique des acteurs eux-mêmes, des mouvements qui évoluent dans leur environnement immédiat, de la solidarité internationale de proximité et en dernière instance des États. S’il y a une conclusion à tirer, c’est que chaque organisation, quelle qu’elle soit, a besoin de se créer ses propres outils économiques collectifs pour progresser. À défaut de quoi, elle demeure dépendante du financement public.

Pour en savoir plus

  • Bourque, G., L.Favreau et E.Molina (2013), La solidarité internationale dans tous ces états, Revue Vie économique, numéro de septembre 2013, vol.5, numéro 1, Montréal. http://www.eve.coop/?r=20
  • Develtere. P. (1998), Les coopératives, les mutuelles et les associations dans les pays en développement, Éd. De Boeck Université, Paris/Bruxelles.
  • Favreau, L. (octobre 2013). Billet du blogue de la CRDC sur Les nouveaux outils financiers de la solidarité internationale
  • Favreau, L. (septembre 2014). Billet du blogue de la CRDC sur Une finance solidaire québécoise au service du développement du Sud
  • Favreau, L. et E. Molina (2012), Le mouvement coopératif québécois et la solidarité internationale. L’expérience de SOCODEVI. Disponible sur le site de la CRDC : http://www4.uqo.ca/crdc-geris/
  • Favreau, L. et E. Molina (2014), La solidarité internationale du mouvement des agriculteurs québécois. L’expérience de l’organisation UPA Développement international (UPA DI). Éd. CRDC avec la collaboration d’UPA DI. Disponible sur le site de la CRDC : http://www4.uqo.ca/crdc-geris/
  • Fonteneau, B., Nyssens, M. et A.S. Fall (1999), Le secteur informel, creuset de pratiques d’économie solidaire ? dans Defourny, Develtere et Fonteneau, De Boeck Université, Paris/Bruxelles, p.159 à 178.
  • Le Devoir, cahier spécial du 2 octobre 2014 (8 pages)
  • Sibille, H. (2013), L’économie sociale et solidaire française : quelles relations avec le Sud ? L’expérience du Crédit coopératif. Revue Vie économique de septembre 2013, vol.5, numéro 1, Montréal. http://www.eve.coop/?a=205.
  • Vigier, J.-P. (2003), Lettre ouverte à ceux qui veulent rendre leur argent intelligent et solidaire, Éd. Charles Léopold Mayer, Paris.

Sur la toile

[1Sur les économies de proximité au Sud, voir mon article (une page et demi) sur le blogue Oikos : http://www.oikosblogue.coop/?p=16656 Sur la nature d’un tel fonds, voir mon autre article également sur Oikos : http://www.oikosblogue.coop/?p=16283

[2L’AQOCI a constitué un groupe de travail sur un tel projet l’automne dernier. En octobre, lors d’un RDV de la CRDC organisé avec une quinzaine de partenaires dont plusieurs en provenance de la finance solidaire québécoise et française et réunissant plus d’une centaine de personnes, ce projet a reçu un « supplément d’âme » par les échanges auxquelles il a donné lieu. Le Devoir en a rendu compte dans un cahier spécial. Une étude de faisabilité est en cours. Une assemblée générale spéciale de l’AQOCI abordera cette importante question fin février et l’AGA de juin prochain décidera des lignes maîtresses de l’architecture générale de ce futur fonds.

[3Question soulevée de manière abrupte, dans le genre un peu « tout ou rien » par la revue Relations de juillet-août 2014. J’ai eu l’honneur de participer dans leurs pages à ce débat

[4Ce travail en commun a fait l’objet d’un petit ouvrage chez L’Harmattan, sous le titre « La Vulnérabilité des petits producteurs péruviens - Regards croisés d’une coopérative de café et d’un investisseur social ».


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